Corps flottants
Toute cette vie passée…
Toute cette vie passée dans la fumée du rêve. Ne se souvenir de rien, si invraisemblablement peu. Cette absence de mémoire est aussi une absence d’attention, un défaut de présence au monde. Je me dis, c’est par le corps qu’il faut chercher, ce qu’il a composté de nos gestes, les frissons de la peau, les lits du sommeil, les lampes de chevet, les armoires, la forme d’une clef ; ce que les yeux ont saisi de la mer insensée, de la laitance de la lune, de la couleur d’une chevelure ; ce que la bouche a gardé et des figues et des pêches et de l’amer et du vin et des baisers. Et des longanes mangés à Takmao, là où était l’hôpital psychiatrique, je ne sais vraiment pas ce que je faisais là-bas, mais les longanes sont encore présents, leur arrière-goût d’éther, leur noyau gros, noir et lisse dans la bouche, comme un globe oculaire. Tout ce qui reste du battement du corps amoureux, des spasmes orgasmiques, des chansons, oreilles et gorge. Le coffre du corps, il faudrait l’ouvrir.
Et je me demande souvent ce qui, dans notre organisme, nous fait continus. Toutes nos cellules se renouvellent, est-ce qu’elles se passent le message de ce qui a été vécu par les cellules ancêtres ? Ont-elles seulement une mémoire, ou simplement une fonction à laquelle elles s’appliquent exclusivement ? J’apprends qu’on n’est pas totalement renouvelé. Je savais déjà que le nombre d’ovocytes est strictement limité, quand il n’y a plus, il n’y a plus, contrairement aux spermatozoïdes. Comme les dents, existences uniques dans nos bouches. Et les neurones du cortex, pareil. Je n’arrive pas à croire que toutes nos autres cellules, les reconductibles, ne gardent pas quelque chose de ce qui a été vécu, que toute la mémoire soit l’affaire du néocortex.
D’ailleurs la peau porte la trace des blessures, les cicatrices. Peut-être les corps flottants sont des cicatrices. Des cicatrices vivantes, animées.
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