Corps flottants
On entendait souvent…
On entendait souvent, assourdi, le bruit des bombes qui tombaient. Sur le Vietnam du Nord mais aussi beaucoup sur le Cambodge, sur les tracées des combattants vietnamiens (les Viêt-cong, on disait) qui se cachaient dans les zones frontalières, dans la forêt si profonde. Il est tombé une pluie de bombes sur ce pays, des tonnes de défoliant (majoritairement de la dioxine). La vie détruite avec indifférence, vies humaine, animale, végétale. On en parlera tellement tard. Lors des très grandes manifestations sur le climat à Paris en 2018, je verrai pour la première fois des banderoles sur l’agent orange, si tardivement. Peut-être n’y a-t-il jamais rien de trop tardif pour réaliser les horreurs de l’Histoire. Pourtant. Cinq cent mille tonnes de bombes sur le Cambodge.
Ce qui nous arrivait de la guerre était étouffé. On se doutait bien que les bombes étaient meurtrières, mais ici tout était parfaitement calme, la ville paisible, aucune agitation. Ou plutôt aucune agitation qui parvienne à nos oreilles d’expatriés. Le pays du sourire, c’était la carte postale touristique. Et une certaine réalité aussi, cet îlot de paix dans une zone de grande turbulence, l’œil du cyclone en quelque sorte. Norodom Sihanouk naviguant à vue et à l’intuition entre les grandes puissances, ses discours enflammés et interminables diffusés par des haut- parleurs en ville.
Pourtant un jour, la surprise, en mars 1970, de voir des officiers américains et des GI. Ils avaient des visages de guerre, les yeux comme sans vie des soldats, ils étaient très grands, cheveux ras, bronzés. Des Américains, l’absolu de l’étranger. Autour d’eux une agitation particulière, pas de violence, mais des bizarreries, des femmes prostituées, des marchands de cigarettes, de bières, de bimbeloterie pour touristes. C’est étrange.
Le lendemain, Sihanouk est destitué. Lon Nol prend le pouvoir.
Nous vivons dans un autre pays, la guerre arrive.
On entend que sept corps ont été trouvés dans le Mékong, la tête coupée pour dissimuler qu’ils étaient vietnamiens. Car on ne confondait pas Vietnamiens, Khmers, Indiens, Japonais, Chinois. Les Blancs aussi savaient faire la différence. Tandis qu’ici, en France, tous les Asiatiques amalgamés sous le nom de Chinois. On savait la querelle permanente entre Vietnamiens et Khmers. Là, ça prenait une autre tournure. Je saurais plus tard qu’il y a eu des centaines de cadavres de Vietnamiens jetés dans le fleuve.
Des barrages s’établissent dans la ville, des hommes en armes veillent derrière des sacs de sable. Les images familières des pays troublés. On continue de vivre comme si rien ne se passait. Je ne comprends pas ce qu’on me dit en allant au lycée et on me tire dessus, je m’échappe affolée dans un terrain vague. Ma mère reçoit une poubelle sur la tête car le gouvernement français ne reconnaît pas assez vite le nouveau gouvernement khmer.
Au lycée, un jeune Khmer de ma classe, habituellement très effacé, harangue les élèves dans sa langue, c’est violent, les veines du cou gonflées par la colère. Le lendemain, tous les Vietnamiens de la classe arrivent le crâne rasé. Ils ont été tondus.
Les cours continuent. Tout continue, on est comme dans une barque sur un large fleuve que le courant entraîne. Je passe mon permis de conduire dans une vieille Jeep, un tour du Phnom entre les barrages et puis voilà, j’ai mon permis. Ce qui arrive, la guerre qui s’instille, les brusques à-coups ne sont pas raccord.
Mon père ne dit rien. Il doit pourtant être parfaitement au courant de la situation, des jeux des puissances internationales autour du Cambodge (USA, Chine, URSS). C’est moi qui ai le sentiment de donner des informations lorsque je répète ce que j’ai entendu d’un élève khmer : le port de Sihanoukville va être fermé. Or, nous devions rapatrier nos affaires par bateau.
Peu avant que je quitte Phnom Penh, elle me parle dans la cour de notre lycée ; ce n’est pas souvent qu’une jeune Khmère vient s’adresser à une Française, ce qu’elle choisit de faire, elle m’interpelle. Elle parle très bas, vite. Elle me dit sa peur de ce qui se passe, que « ce ne sera plus jamais comme avant », elle est si anxieuse, si pressante. Je ne sais pas quoi lui dire, je ne sais pas ce que je peux faire. La rassurer me paraît la meilleure des attitudes. Des mots sans contour, des « mais non » sans aucune autre conviction sinon celle de ma posture intrinsèquement supérieure. Moi je m’en vais. Je ne serai plus là quand elle sera à S 21. Cet acronyme (le S de sécurité et le chiffre 21 du canal radio qui y est rattaché) sera celui d’un centre de détention (un ancien lycée de Phnom Penh) où près de 17 000 prisonniers ont été torturés par les Khmers rouges pour obtenir des aveux rocambolesques sur leur prétendue trahison de l’idéal révolutionnaire. Ils ont tous été exécutés.
Je n’ai pas de présence à sa prémonition. Je n’aurai pas à la vivre. Je dis les mots d’usage. Je n’y suis pas parce que je n’y serai pas. C’est de la pure absence. Je l’ai abandonnée. Et ce n’est que maintenant que je l’entends. Trop tard.
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