Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 35 sur 40

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Corps flottants

Douch…

Douch (Kang Guek Eav de son vrai nom), le directeur, le tortionnaire de S 21 : « Je suis jour et nuit avec la mort » ; Rithy Panh lui répond : « Moi aussi.

Mais nous ne sommes pas du même côté 1. »

Je regarde plusieurs fois les portraits des prisonniers de S 21 pour reconnaître ceux dont j’aimerais me souvenir mais que je n’ai probablement jamais vus. Peut-être n’est-ce pas un oubli mais une sorte d’abstinence de la mémoire. On s’efface avec ceux qui sont effacés, on s’efface le sachant. Dans le défilement des photos, j’aperçois un visage plus familier, une expression. Je plaque un souvenir. Qui que vous soyez, devenez un proche, plus proche encore dans le non-souvenir. Je n’ai jamais le sentiment d’une falsification, mais d’une sorte d’acte de foi dans l’éternel retour du vivant. Une palingénésie.

En fouillant sur le Net, je retrouve Antonia, entendue en août 2009, lors du procès de Douch. Elle y témoigne de la mort de sa sœur, Rangsi, et de son beau-frère. Lors de l’arrivée des Khmers rouges, Rangsi n’a pas de méfiance, elle croit que le pays va aller vers le communisme tout simplement, elle donne son vrai nom, ne renie pas sa filiation avec un père ancien ministre de Sihanouk. Antonia a su qu’elle a tremblé comme un agneau lorsqu’on est venu la chercher pour les longues séances de torture à S 21. Je voudrais mettre les mains en coupe autour de la petite flamme qu’a été Antonia lorsque nous étions au lycée, l’impérissable jeunesse qui émanait d’elle. Mais en mourant ignoblement les agneaux emportent joie et jeunesse, les pantys qui dépassent des robes courtes, les jeux et les fausses claques pour rire.

 

1. L’Élimination, Rithy Panh, Christophe Bataille, Grasset, 2012.

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