Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 6 sur 40

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Corps flottants

Un jour de 1967…

Un jour de 1967, mes parents, un peu agités, m’ont dit : « On va partir pour le Cambodge. » J’ai adopté l’excitation familiale sans en rien ressentir. Je quitterai mon école, mes amies (au féminin exclusivement, école de filles et pas de sorties extérieures). Il y aurait une autre vie, une autre école, un autre pays. J’étais déconcertée, sans projection possible, peut-être même sans attente, le monde était tellement clos chez moi, comment aurait-il pu s’ouvrir ? J’ai regardé sur la mappemonde, c’était loin. Je me souviens d’une visite à un magasin spécialisé en vêtements tropicaux où ma mère m’avait acheté une robe à encolure carrée et à bretelles, dans un tissu extrêmement léger d’un camaïeu bleu-vert. Je ne sais pas pourquoi il fallait se servir là en articles que nous aurions pu trouver parmi les vêtements d’été dans des boutiques plus habituelles. La robe en avait gardé une sorte de distinction, de valeur spécifique liée à sa suradaptation au climat local.

Peu de temps avant mon départ, avec mon amie la plus proche nous avions été autorisées à aller à Paris seules, et dans un grand magasin nous avions volé tout ce qui tombait sous la main. Puis, je lui ai dit au revoir dans le petit pavillon de banlieue où elle habitait, en pierres meulières, jardin cimenté, que je trouvais hideux. Nous nous sommes embrassées sur la bouche, maladroitement, pleines d’un désir dont nous ne savions que faire. Elle a joué au piano « L’Adieu » de Beethoven. J’ai alors compris que quelque chose d’irréversible se produisait. De fait, lorsque je suis revenue en France, trois ans plus tard, nos liens s’étaient distendus, nous avions beaucoup changé l’une et l’autre, notre amitié s’était dissoute, nous avions toutes les deux un amoureux.

Le vol vers Phnom Penh était long, ponctué de plusieurs escales. Rome. Puis un autre aéroport (Damas ?), encombré de blindés, où nous n’avions pas pu descendre, une conséquence de la guerre des Six-Jours qui venait d’avoir lieu. Karachi, il faisait une chaleur extrême, un serveur habillé de blanc nous avait donné, en s’inclinant, une citronnade tiède dans la zone de transit qui ressemblait à un hangar. Il y avait une mouche dans mon verre. Mon père m’avait demandé de ne rien dire, parce que c’était un pays très pauvre. La citronnade était bonne, préparée avec du vrai citron.

Par le hublot, la mosaïque des miroirs des rizières que la saison des pluies (je n’ai jamais dit, ni entendu dire mousson) faisait briller. Ma mère stupéfaite de cette curieuse campagne : « Mais on ne pourra pas se promener ! »

Je regarde l’heure de Paris : 15 h 59, ciel chargé, pluies, 8°, celle de Phnom Penh : 21 h 59, ciel clair, quelques passages nuageux, 29° (ressenti 31°). Souvent je compare le jeu du décalage horaire, les météorologies. Souvent aussi je rêve à ce que peut être cette communauté d’instants, celle du moment où on regarde l’heure du pays où l’on n’est pas ou celle du moment de la journée qui sera le même (15 h 59 ici et 15 h 59 à Phnom Penh).

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