Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 37 sur 40

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Corps flottants

Regarder aussi les films…

Regarder aussi les films de la nouvelle génération de réalisateurs, ceux dont les pères et mères n’ont pas parlé, pas confié leur terrifiante mémoire.

Je vois un jour au Forum des images Angkar, film d’une jeune réalisatrice, Neary Adeline Hay, qui accompagne le retour de son père, Khonsaly, à Ta Seng, lieu de sa déportation. L’Angkar ( ), l’Organisation, est le nom pris

par les Khmers rouges pour désigner la forme d’administration du Kampuchéa démocratique.

De vieux copains qui se retrouvent, comme c’est doux. Or, ces vieux copains sont ses anciens tortionnaires. Ils racontent les exactions, les crimes, comme s’ils n’étaient pas les leurs, comme s’ils étaient le fait d’autres, ou une abstraction du régime khmer rouge. Le père ne cherche pas la confrontation. Parce que c’est par cette douceur que l’horreur nous submerge. Pourquoi suis-je un survivant ? Il répond à la question éternelle : pour transmettre à ma fille. Elle, déclare qu’elle est l’enfant du mariage forcé de ses parents par l’Angkar : je suis une enfant de l’Angkar, c’est mon origine.

L’Angkar va trier, ordonner, ranger. Les dignitaires du régime de Lon Nol, ses partisans réels ou supposés deviennent le peuple ancien, celui qu’il faut exterminer. Seul le peuple nouveau, ou les candidats au statut de ces nouveaux élus peuvent survivre. Les seuls citoyens de plein droit se trouvent dans le peuple de base, les habitants des zones tenues depuis plusieurs années par les Khmers rouges, ceux qui n’ont pas été souillés.

Angkar, l’Organisation. Le mot qui dit tout le projet. Allié à la question de la pureté, celle du peuple nouveau, figuration d’un prolétariat absolu, idéal, mythique, divin. Originaire. Car voilà le projet, exterminer tout ce qui n’est pas l’invention d’un originaire, avec méthode. On bannit les médicaments capitalistes. On modifie la langue, on en supprime les pronoms possessifs, attributs de la propriété privée. Les enfants sont chargés de la surveillance et de l’élimination de leurs parents.

Un million et demi de personnes (soit près de 20 % de la population cambodgienne) sont mortes du fait des exécutions de masse, de la torture qui les accompagnait, du travail forcé auquel les citadins, considérés comme des intellectuels, ont été soumis, mort aussi causée par les maladies ou la famine, sidérante dans ce pays d’abondance.

Il faut être du parti de ceux qui ont été broyés par la machine brutale. Prendre parti, prendre leur parti, se coaliser pour eux. Je regarde dans le dictionnaire et trouve qu’il s’agit aussi d’un terme de beaux-arts : « disposer les ombres et les lumières par grandes masses, ne point les éparpiller ».

Dans le film de Neary Adeline Hay, l’arbre qui a mangé les morts, celui au pied duquel les cadavres ont été déversés, est la figure même de l’incarnation, de l’éternel retour. Mais ce qui fait retour n’est pas une réparation, c’est probablement plus fort, l’arbre n’est plus le même arbre, il est plus puissant de ce qui l’a nourri. Les morts, par essence, ne sont plus. Ce qui est là, dans l’arbre, c’est la survivance. La musique absolue de l’instrument mort.

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