Corps flottants
Les petits Blancs…
Les petits Blancs, jusqu’à la caricature, les histoires, les cancans en continu, l’exaspération du frottement, des frictions, du désir de bondir hors de son assignation sociale, ou de s’y soumettre à mort, de la permanence du regard des autres. Les personnages romanesques, l’homme qui ne pouvait plus rentrer en France et rejoindre sa femme et ses enfants, parce qu’il avait contracté une maladie vénérienne prétendument incurable. On le voyait parfois en ville. On disait : « c’est lui ». La légende dramatique interdisait tout jugement. Il y avait sur son passage un frémissement, lui, jouissant jusqu’à l’ignominie, dans l’imaginaire collectif, de l’expatriation perpétuelle.
Et puis, aussi, le romanesque qui fait s’incliner même la bassesse raciste. Une jeune Khmère de mon lycée, si belle, si étrangement belle, belle au-delà de tous les canons de beauté, longue et fine aux yeux immenses à fleur de son visage, les gestes d’Apsara, silencieuse et grave, qui épouse le conseiller culturel de l’ambassade de France, et tous sont fascinés, se taisent, s’inclinent.
Lorsque je me suis trouvée seule après le départ de P., je n’allais plus vers les autres jeunes Occidentaux. J’allais m’asseoir au Cercle, à la table d’un jeune prince que tous appelaient Mao. Il portait les cheveux très longs, ce qui était assez rare à l’époque, il était très entouré d’autres jeunes Khmers. Un jour, il est revenu totalement rasé à la suite d’un deuil dans la famille royale.
Nous restions très silencieux, je me demande aujourd’hui si c’était ma présence qui provoquait ce silence. Lorsqu’un de ses amis parlait, c’était le plus souvent en khmer. Comment suis-je venue m’asseoir à cette table, je ne me souviens plus, invitée sans doute, je n’aurais pas eu l’audace de m’imposer. Et cette situation me convenait si bien, je n’aurais pas pu avoir meilleure compagnie, moi dans mon chagrin, hébergée par ce groupe mutique, pas étonnée d’être en compagnie d’un prince, comme dans un rêve ou tout est évidence, silence et lenteur.
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