Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 34 sur 40

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Corps flottants

Bophana est une jeune femme…

Bophana est une jeune femme dont le visage beau et grave est maintenant

l’emblème du centre qui porte son nom 1. Son visage, sorti de la masse des visages photographiés par les Khmers rouges au moment de leur extermination à S 21. Son histoire est la permanence du harcèlement de l’Histoire. Bophana est morte à vingt-cinq ans après avoir été violée par les troupes de Lon Nol, utilisée dans les travaux forcés des rizières par les Khmers rouges, torturée à S 21, exécutée une fois « ses crimes avoués », dont le plus emblématique est bien d’avoir écrit des lettres d’amour à son mari, exécuté le même jour qu’elle. Car c’est cela que les Khmers rouges voulaient extorquer aux corps ouverts par la torture : des aveux. Des milliers de mots arrachés aux bouches mutilées, des invraisemblances, des absurdités.

Un visage et une histoire se détachent des autres, illuminent les autres.

Comme dans l’exposition « Faire son temps » de Christian Boltanski, qui tenait au basculement entre la fin et ce qui ne doit pas finir. On peut dire vie et mort, oui, aussi. Le glissement permanent de l’une à l’autre, ce que nous en faisons. Tous ces visages offerts dans le flou, quelque chose qui s’estompe déjà, s’efface un peu et s’expose dans cet effacement. Oui, on pense : ces personnes ont disparu et on le pense dans le moment même où on les évoque. Avec ce souci constant de s’accrocher à un visage faute de pouvoir les conserver tous (ce à quoi, pourtant, nous aspirons, mais en vain, évidemment), ici, un jeune homme souriant, la joue marquée d’une cicatrice. Singularisé par un accident de sa vie, c’est pour cela qu’on le distingue ? Comme cela est peut-être arrivé qu’on se souvienne de lui du fait de sa marque (le mot qui dit ça, l’accident, et ce qu’on a en propre).

Bophana, le regard qui ne baisse pas, qui ne faillit pas, alors qu’elle connaît déjà l’issue de sa captivité. Elle est photographiée par ses bourreaux, comme tous les autres de S 21, elle regarde au-delà du photographe, elle ne lui accorde pas son regard. Que voit-elle ? Sa vie ? La saloperie humaine ? Je ne sais pas. Mais il y a dans la force de ce regard, dans ce visage, quelque chose qui ne peut lui être enlevé. Sa vie, oui, on peut la prendre et le faire de façon abominable. Mais pas son âme. Vous regardez son âme au moment où vous la voyez. Faites-le. Oui, regardez Bophana qui dit le crime des Khmers rouges et la limite du crime, ce qui ne peut être ôté à un visage humain. On pense à Emmanuel Levinas bien sûr : « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. Le visage est signification, et signification sans contexte. » Un visage qui n’est d’ailleurs pas le portrait, la bouche, les yeux, le nez, mais une métaphore. Ce qui engage que je dois répondre de tous les autres, là se joue la survie du monde.

 

1. https://bophana.org/fr

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