Corps flottants

Jane Sautière · Chapitre 10 sur 40

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Corps flottants

Le chemin vers le lycée Descartes…

Le chemin vers le lycée Descartes. De chez nous, près du marché central, sortir de l’immeuble, prendre à droite, puis tout de suite à gauche, puis longuement tout droit, puis à gauche. Dans la même rue, mais à droite, le Cercle (nous l’appelions comme ça, c’était le club sportif khmer), le lieu des jeunes, expatriés ou Khmers de bonne famille. On s’y retrouvait autour de la piscine entourée de colonnades (et de fleurs de bougainvilliers ?). Il y avait un bâtiment à l’étage duquel se tenait un café, qui était presque exclusivement le nôtre.

L’hôtel de luxe (face au lycée ? plus à gauche ?) dont je ne me souviens plus du nom. Le Royal ? On disait que Jean Lacouture y séjournait pendant ses reportages sur le Cambodge.

Du lycée français, si peu aussi. Un arbre magnifique, un flamboyant couvert de fleurs fuchsia, une grande pelouse, un terrain de sport. Un bâtiment de trois niveaux, une galerie à colonnade s’ouvrant sur les étages des salles de cours. Au rez-de-chaussée, une galerie en arches. Est-ce possible qu’il n’y ait pas eu de vitres aux fenêtres ? Je n’ai jamais eu le sentiment d’enfermement comme dans les salles de classe en France.

Je venais d’une école privée, j’ai dû passer un examen pour pouvoir entrer dans le lycée français, c’était une grande inquiétude (si je ne réussis pas, où étudier ?) et comme une humiliation (la vengeance du public sur le privé). Pour augmenter mes chances, et aussi pour me punir d’avoir été surprise à fumer une Winston de ma mère sur le balcon, j’ai été inscrite à des cours de rattrapage dans une institution catholique. Le curé (un Blanc) était sale et puant, il nous enseignait Polyeucte avec une sorte de fébrilité, sa bouche sentait le jeûne prolongé. Peut-être n’était-il pas un illuminé, mais un de ces malades permanents du Cambodge (les fièvres, les diarrhées, parfois inguérissables).

Nous étions mélangés au lycée Descartes, Khmers et Français. En général, les Khmers étaient issus de très bons milieux. Antonia était parmi ceux-ci, fille d’un ministre que j’avais eu la grande surprise de voir jouer dans un film de Norodom Sihanouk. Je me souviens d’elle, toujours flanquée d’un ami aussi grand et lourd qu’elle était petite et menue. Il la taquinait tout le temps, elle sautait pour le gifler, découvrant le bas de son panty en dentelle. C’était comme un dessin animé, un Titi et Grosminet légèrement tragique. Lui, tel un Cyrano, amoureux camouflé derrière ses provocations, recevant chaque gifle comme le seul et inestimable cadeau de la minuscule aimée. J’ai retrouvé des traces d’Antonia sur Internet via un site consacré aux procès des Khmers rouges. Il faudra revenir sur cette dissolution de nos années de jeunesse (ce qu’on imagine que doit être une jeunesse).

Nous avions des cours d’histoire khmère. J’ai encore mon manuel. On disait que notre prof était opiomane et que son cyclo l’attendait à la sortie du lycée pour l’emmener dans une fumerie. Il s’était marié avec une femme khmère. Donc, un déclassé. Il était lointain avec nous, probablement sans illusion sur l’importance que nous accordions à cette matière qui importait peu pour notre scolarité. C’était un homme érudit, cultivé. J’imagine combien il a pu souffrir de notre présence dilettante, inattentive. Le sentiment de supériorité qui infusait en nous, sans même que nous en ayons conscience. Ce qui n’invalide pas notre responsabilité, sûrement pas. Parmi les choses que j’aimerais rembobiner, il y a son enseignement. Combien je voudrais y être, comprendre, connaître, questionner. Je n’ai jamais entendu un élève poser une question lors de ses cours. Les questions sont venues bien après, massives, nombreuses, oppressantes.

Et tardives.

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