Correspondance - Tome III
À Jules Duplan .................................................................. 24
À JULES DUPLAN
[Paris, après le 19 février 1859.]
Ne crois pas, ô Saint-Florent, que tu sois à perpétuité propriétaire de la Philosophie.
J’ai besoin de ces deux petits volumes pour un savant qui désire les lire. Donc apporte-les dimanche, avec ton in-fâme personne.
À toi.
Et si ton frère qui est un avocat peut te dire où se trouve un traité sur le droit commercial des Juifs au Moyen Âge, il m’obligera.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, le 11 mars 1859.
Vous avez pensé à moi en partant pour Paris, merci mille fois pour ce souvenir donné à une personne et qui n’a d’autre titre à votre amitié, que la sympathie que lui inspi-raient votre caractère et vos ouvrages. Eh ! quoi, il vous faut encore deux ans pour achever Salammbô ; je comprends que vous viviez avec cette œuvre et de la vie de vos créations, mais je me demande si je vivrai assez pour lire votre ou-vrage. Je regretterais bien de ne pas le connaître avant de mourir ! Je vous remercie de cœur pour la peine que vous prenez afin de placer ma Légende, ne vous adressez donc pas à de grands journaux, je n’ai point tant de prétentions, je
– 24 – connais mon peu de mérite et me contenterais de la moindre publication. J’ai écrit autrefois dans L’Artiste, maintenant, je crois qu’il est difficile d’y placer des articles. Les écrivains se multiplient de plus en plus, les journaux secondaires en sont assiégés et les revues ne veulent avec raison admettre que les auteurs célèbres. Il me faudrait, et je voudrais, un très modeste recueil littéraire, qui acceptât régulièrement tous les mois ou deux mois une nouvelle, ou une biographie, ou des lettres sur l’Anjou, ou tout autre sujet ; je voudrais que ce fût certain, exact, je ne voudrais ni attente, surtout ni re-fus, je n’en supporte pas. Vous êtes à Paris que je ne connais pas. Mon médecin veut absolument que je fasse ce voyage cet été ; il y a longtemps qu’il juge cette distraction indispen-sable à mon état moral qui ne s’améliore pas. Je vous le dis de cœur, car ces souffrances sont si peu comprises, elles me donneraient tellement l’apparence de la folie, que je les cache comme une infirmité morale. Oui, je suis toujours ma-lade intellectuellement, ma guérison n’a pas fait de progrès, c’est toujours le même tourment. Sans cesse, nuit et jour, la confession m’obsède, mon imagination me crée des fautes ridicules, étranges, impossibles à dire, sans nom, mais de la nature la plus pénible. Les idées naissent d’un mot que j’entends comme en rêve, car alors, je suis comme si je dor-mais éveillée, et cela suffit pour me créer une foule d’imaginations ; je suis saisie, tout mon sang recule vers mon cœur et ma tête de frayeur, mes mains deviennent rouges, une sueur d’agonie me couvre le front par le plus grand froid. Je me crois coupable de choses, dont l’idée seule me fait trembler, j’ai beau me dire : cela n’est pas, j’y pense, je finis par douter ; dans le doute, je me crois obligée de le dire et je ne puis [m’]y résoudre. Alors, je pense [que] je mourrai ainsi, avec le désir de me confesser sans le pou-voir, je me sens perdue, non que je croie à l’enfer, ni que je
– 25 – le craigne, mais je crains davantage de me sentir coupable, sans expiation possible, et loin de Dieu, malgré mes efforts et ma volonté. D’où vient cet état ? Personne ne peut me le dire ? Est-ce maladie physique ou morale ? Si j’en étais cer-taine, je me résignerais, je prendrais patience, j’espérerais ! Que deviendrai-je ainsi ! Cela dure depuis plusieurs années, quelle vie ! Il vaudrait mieux mourir ! J’ai tant souffert que je partirais sans regret, avec joie, si j’avais la conscience en paix ! Une heure de paix ! L’obtiendrai-je avant ma mort ? Je ne l’espère plus ! et pourtant Dieu est bon, il est juste, com-ment ai-je donc mérité de tant souffrir. Vous me parlez d’hystérie, ce mot m’a frappée dans votre lettre, parce qu’un médecin de mes amis et qui habite Paris, et à qui j’écrivais mon état, me disait que c’étaient des accès d’hystérie ; alors, je suis donc malade, et ma conscience n’est point obscurcie pour toujours ! Vous me dites que toutes les femmes cher-chent l’amour ; et qui ne le cherche pas ? Aimer, admirer, n’est-ce pas toute la vie ! Lorsqu’on peut aimer on est sau-vé ! mais pour cela il faut des illusions, ah, combien de per-sonnes et de choses n’ai-je pas aimées, adorées, qui, main-tenant ne m’inspirent que la plus profonde indifférence, pour ne pas dire plus ! Tous nos sentiments reposent-ils donc sur l’erreur ! Ah, s’il en est ainsi, tout est mort, absent, rien n’existe, tout est inutile, le flambeau de la vie est éteint, il ne reste qu’à mourir, n’est-ce pas une mort anticipée ! Les femmes dites-vous veulent un amant, un enfant, c’est assez naturel, mais en sont-elles plus heureuses ? J’ai eu une amie femme de cœur et d’esprit, elle s’est mariée avec toutes les conditions de bonheur, elle avait des enfants. Elle me disait que passés les premiers temps de son mariage, elle était tombée dans un ennui plus profond qu’avant. Elle est morte, jeune, dévorée de consomption et d’une dévotion extrême. Oui, je crois que nous ne pouvons désirer que l’impossible,
– 26 – parce que le possible ne peut nous satisfaire. Toute ma vie je n’ai aimé et désiré que ce que je n’ai pu obtenir. Si je l’avais eu et lorsque je l’ai obtenu, j’en ai été profondément dégoû-tée, oui, c’est le mot, je n’en ai plus voulu. Je ne sais quel ouvrage de Renan vous me recommandez, ses études reli-gieuses sans doute ! Je vais vous étonner en vous disant que je ne connais les ouvrages de Rousseau que partiellement, tant on m’en faisait de peur dans ma jeunesse. J’ai ses œuvres entières qui me sont venues d’héritage et je lis son Héloïse, en passant les lettres trop vives ! Combien cela est beau, je suis dans l’admiration, en lisant cela, je vis, je me retrouve, cela est vrai ! la lettre écrite des rochers de Meille-rie, celles sur le Valais, et la musique italienne, celle de Claire racontant les adieux du départ ; j’en suis restée là, mais pour moi c’est un monde nouveau. J’ai fini L’Homme de neige. Je lis en ce moment Le Cabaret de Gaubert. C’est charmant, j’aime beaucoup Mme Reybaud. Quant à G. Sand, je vous l’ai dit, elle est ma foi et ma loi, je l’aime comme amie, je l’admire comme auteur, Lélia surtout est mon livre de prédilection. Il me semble que je lis dans mon âme qui s’y voit comme dans un miroir. À ce sujet, je vous dirai que je suis exclusive dans mes amitiés et mes enthousiasmes, en politique comme en littérature je n’entends pas raison, je suis intraitable ; naguère, je me suis fâchée avec un petit monsieur qui se permettait de critiquer ma chère dame Bo-vary, et je n’ai plus voulu revoir cet impertinent. Votre livre est toujours admiré par ceux à qui je l’ai fait lire. Vous avez, je pense, écrit d’autres livres que je n’ai pas lus, indiquez-les-moi, je les lirai. C’est un bonheur pour moi de pouvoir vous lire. Vous me parlez de l’amour que l’on a pour certains sites, c’est que là on a laissé quelque chose de soi. Dans cette vieille maison, partout je retrouve l’empreinte de mes sentiments et de mes pensées, de ma vie entière que j’écris,
– 27 – ah, c’est une lourde tâche, je suis souvent prête à y renon-cer, ah, que c’est long ! et pénible ! Nous donnons quelque chose de nous aux objets et nous en recevons à notre tour une impression quelconque, voilà le secret de nos sympa-thies et de nos répulsions. Je sens l’existence de l’âme indé-pendante de celle du corps, et cela si réellement, que sou-vent je me vois double, l’âme d’un côté et le corps de l’autre. Je sens une vie supérieure et il me semble qu’un faible obs-tacle m’en sépare. J’aurais encore mille choses à vous dire, il y a un mois que je ne suis sortie, j’ai été malade. Adieu, écri-vez-moi. Votre amie dévouée.