Correspondance - Tome III
Mademoiselle Leroyer de Chantepie à Gustave
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Tertre Saint-Laurent, Angers, 22 janvier 1859.
J’ai été heureuse, cher Monsieur, de votre souvenir, si vous ne m’oubliez pas, croyez que je vis dans votre pensée. Lorsqu’on est entré en communion avec un auteur aussi en-tièrement que je l’ai fait, en lisant ce chef-d’œuvre qui s’appelle Madame Bovary, il est impossible de rester étran-ger et de ne pas se croire de la même famille. Je vous vois en idée écrivant ce Salammbô que nous attendons avec tant d’impatience. Que vous êtes difficile pour vous-même ! eh quoi ! brûler ce qui déjà était écrit, et bien j’en suis sûre, quel dommage. Je vous en veux pour cette destruction. J’ai lu l’analyse et les éloges donnés à Hélène Peyron, et je pense que nous verrons ici la pièce ; je vous avoue, néanmoins, que la comédie m’ennuie, que je déteste le drame, et n’aime et n’adore que l’opéra. Je ne vis que là, dans le théâtre il fait toujours chaud, clair et beau. Tous ces personnages de ces drames lyriques sont mes frères, mes amis, ah ! c’est bien là ma seule et véritable famille. Cette vie fantastique, c’est la mienne, la seule que je puisse et veuille accepter. Le théâtre est mon champ d’asile, mon oasis, je sens que là, ni maladie, ni médecins, ni prêtres ne peuvent m’atteindre. C’est comme la présence d’un être aimé qui conjure la souffrance et la mort. Un amour quelconque, un sentiment passionné de l’art, de la littérature, ou d’autres choses, n’est-ce pas la vie et comment exister autrement ! J’ai achevé la saison d’automne à la campagne, bien triste et croyant toujours en-tendre et voir ma pauvre Agathe. Enfin, je me suis décidée à venir habiter à la ville une vieille petite maison qui apparte-nait à mon père. Elle est située dans un ancien quartier qui, dans des temps reculés, appartenait aux Anglais ; ma maison
– 9 – est sur un tertre élevé ! En face, il y a un ancien cimetière où l’on prêchait jadis chaque année à la Fête-Dieu, contre l’hérésie du diacre Béranger, à l’extrémité de ce cimetière sont les ruines d’une église brûlée (Saint-Laurent) par les Normands, qui tuèrent le prêtre à l’autel. Tout cela va être vendu, et alors, ma maison privée de vue ne sera plus habi-table, elle est entre cour et jardin, il y a dans ce dernier un noyer que ma mère aimait, j’ai racheté cette maison pour cet arbre, mais après moi ! Je retrouve ici de vieux portraits de famille auxquels je tiens, l’un d’eux date de 1652, c’est un homme dont la barbe blanche est taillée en pointe, une ins-cription latine dit qu’il fut peint à 81 ans et demande pour lui des prières. Il y a dans ma généalogie un de mes ancêtres mort à 103 ans d’une chute en allant à la messe. Ma maison est sombre, silencieuse, triste, mais ne manque pas d’une certaine poésie. J’ai passé là presque toute ma vie, j’ai soi-gné vingt ans ma mère dans la chambre où je vous écris ; j’avais une amie jeune, blonde, qui passait avec moi une par-tie de ses journées ; elle est morte, ma mère aussi, et pour-tant elle existe pour moi ; je les vois, je les aime, je les cherche, ainsi que ma pauvre Agathe ! Où sont-elles ? Ah ! l’incertitude sur le sort et la situation de ceux qui nous quit-tent ! J’avais tant souffert à la campagne que j’ai accepté la ville avec moins de répugnance qu’à l’ordinaire. J’ai fait ve-nir mon piano, et je cherche ici quelqu’un qui puisse me faire de la musique, j’ai renoncé à en faire moi-même depuis la mort de ma mère. J’ai souvent des crises affreuses, surtout la nuit, alors je me crois coupable de toutes les fautes que j’imagine et j’en souffre bien davantage que de réalités. La confession est une chose horrible, qui me rend folle ; je me défends d’y penser, car je veux conserver ma raison. Une jeune fille de mes parentes est tombée presque folle par suite de ces idées, on l’a conduite à Paris et fait voyager, mais il
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était trop tard, elle vient d’arriver ici avec sa mère et sa sœur. J’étais navrée des souffrances de cette jeune fille, qui me rappellent les miennes, je ne sais comment la secourir. J’ai là la Théodicée de Leibnitz qui justifie la damnation, ce qui n’est pas consolant. Je viens de lire les Lois de Dieu par Charles Richard et la belle réponse de J. Reynaud au con-cile ; il est certain que jusqu’ici je n’ai rien trouvé de meilleur que Terre et ciel ; ce livre consolant est à coup sûr dans le vrai, j’y ai trouvé le courage de mourir et la force de vivre. C’est un excellent antidote contre le suicide. J’ai trouvé ici de vieux livres qui parlent des théâtres depuis 1600 ; c’est très curieux et j’en fais des extraits. Il n’y a pas ici chez les libraires un seul ouvrage littéraire que l’on puisse lire ; ja-mais en aucun temps je n’ai vu une telle disette de livres. J’ai été obligée de faire venir de Nantes L’Homme de neige, encore n’ai-je pu avoir que la première partie. Je lis Narcisse, que tout cela est admirable ! G. Sand est ma foi et ma loi, je me retrouve tout entière dans les sentiments et les pensées exprimés dans ses ouvrages, dans Lélia surtout ! il me semble lire dans mon âme. Il y a tant de sympathie entre G. Sand et moi, qu’on dirait que c’est une sœur, et lorsque je vis son portrait, je crus la reconnaître. J’ai bien, cher Mon-sieur, le désir de vous voir et j’espère qu’il se réalisera si Dieu me laisse vivre, ce dont je doute toujours ! Vous me dites que vous avez pensé à moi, et pourtant je vous avais prié de placer à Paris ma Légende et de m’obtenir la collabo-ration d’un journal littéraire et vous m’avez complètement oubliée, cela m’eût fait grand plaisir.
Adieu, cher Monsieur, ne m’oubliez pas. Votre dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
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