Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 42 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Madame Jules Sandeau ............................................. 82

À MADAME JULES SANDEAU

Croisset, jeudi [24 novembre 1859].

C’est moi !

Comment allez-vous ? Il m’ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles ! Où êtes-vous, maintenant, et comment se passe votre vie ? Écrivez-moi donc un peu.

Quant à moi, je n’ai absolument rien à vous dire, si ce n’est que dans un mois j’espère me précipiter rue du Cherche-Midi. Mes jours s’écoulent dans une monotonie et une régularité monacales. Je suis seul maintenant – (ma mère est à Paris). Je ne vois personne et je n’entends rien. De temps à autre, un remorqueur passe sous mes fenêtres. La Seine murmure, les grands arbres sans feuilles se balan-cent, et pendant la nuit le vent bruit. Voilà tout. Je suis per-du dans des rêveries et des lectures sans fin ni fond. J’ai fait, cet été, de la médecine, de l’art militaire, etc., un tas de choses fort inutiles. Une idée en amène une autre, et je me laisse aller au courant sans trop songer à ma besogne. Voilà pourquoi je suis si longtemps à pondre un livre. « Mon der-nier petit » a cependant avancé. Maintenant, j’en vois la fin. Pourvu qu’il vous plaise ! Car je tiens beaucoup à votre es-time littéraire. Comment accepterez-vous ce tissu d’extravagances ? En tout cas, la tentative est honnête. J’ai fait ce que j’ai cru bien. Or, nous ne valons quelque chose que par nos aspirations.

Je suis en ce moment un peu troublé par l’idée d’un voyage en Chine. Il me serait facile de partir avec l’expédition française. Et je ne vous cache pas que je lâche-rais très bien mon travail et mes travaux pour m’en aller au pays des paravents et du nankin, si je n’avais une mère qui commence à devenir vieille, et que ce départ achèverait.

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Voilà la seconde fois que je rate la Chine !

Voyager (bien que ce soit un triste plaisir) est encore la meilleure chose de la vie – puisque tout, ici-bas, est impos-sible : l’art, l’amour, etc., et même le bien-être, – j’entends la parfaite santé du corps et de l’âme, que je vous souhaite, – comme on dit à la fin des sermons. Mais je suis lugubre, il me semble ? c’est peut-être l’influence de Moloch (dont je décris le sanctuaire) – ou bien celle de mes trente-huit ans qui vont sonner dans quinze jours ? Hélas, oui !

 

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?

 

comme dit notre immortel fabuliste, l’inimitable La Fontaine.

Avez-vous La Légende des siècles ? Comme c’est beau ! J’en suis resté ébloui.

Quel Kabyre, quel colosse que ce père Hugo.

Mais tout cela doit plaire très peu au bon public. Tant qu’on ne le prend pas par un vice, il vous échappe, ce bon public. Plus nous irons et plus le talent se séparera de lui.

Dans ce ramassis de badauds et de misérables qui com-posent la grand-ville, il [faut] bien faire des exceptions, ce-pendant. – Vous savez qu’il s’y trouve un petit coin où ma pensée se reporte souvent. Acceptez-la, pour si peu qu’elle vaille, – et permettez-moi de baiser vos deux mains,

en me disant,

tout à vous.

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