Correspondance - Tome III
Samedi matin. ............................................................................ 92
As-tu bien travaillé pour moi ? Je me présenterai avec une quantité de programme effrayante. J’aurai ce soir fini tout le cours du Moyen Âge : voilà deux jours entiers que j’y travaille, sans discontinuer.
Je partirai d’ici probablement jeudi et je coucherai à Mantes chez Bouilhet.
Adieu, mon aimable nièce,
À bientôt.
Ton sheik.
Samedi matin.
Tâchez que Touzan ait fini. – Quel animal !
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Croisset, dimanche matin [18 décembre 1859].
Je pars pour Paris après-demain et je vous envoie un bonjour du seuil de ma cabane. – Voici l’époque des souhaits de nouvelle année, lesquels vous faire ? Si j’avais le bonheur dans mes mains, je vous le donnerais, car vous me semblez le mériter ; mais pourquoi vous obstinez-vous à vivre d’une vie qui vous est funeste ? Tâchez donc d’avoir un peu plus d’énergie. Vos lettres, si charmantes et affectueuses pour moi, me navrent cependant, car j’y découvre une incurable mélancolie. Ne craignez pas de me lasser ; en fait de tris-tesses, j’ai le cœur large. Elles entrent toutes là-dedans comme dans leur gîte naturel.
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Vous me parlez des déceptions de cette vie, des gens qu’on a aimés, qui ne vous aiment plus ou qu’on n’aime plus – chose plus triste encore ! – J’ai eu dans ma jeunesse de grandes affections ! J’ai beaucoup aimé certains amis qui m’ont tous peu à peu (et sans s’en douter eux-mêmes) planté là, comme on dit. Les uns se sont mariés, les autres ont tourné à l’ambition, etc. ! À trente-cinq ans (et j’en ai trente-huit) on se trouve veuf de sa jeunesse ; alors on se retourne vers elle et on la regarde comme de l’histoire. – Quant à l’amour, je n’ai jamais trouvé dans ce suprême bonheur que troubles, orages et désespoirs ! La femme me semble une chose impossible. Et plus je l’étudie, et moins je la com-prends. Je m’en suis toujours écarté le plus que j’ai pu. C’est un abîme qui attire et qui me fait peur ! Je crois, du reste, qu’une des causes de la faiblesse morale du XIXe siècle vient de sa poétisation exagérée. Aussi le dogme de l’immaculée Conception me semble un coup de génie politique de la part de l’Église. Elle a formulé et annulé à son profit toutes les aspirations féminines du temps. Il n’est pas un écrivain qui n’ait exalté la mère, l’épouse ou l’amante. – La génération, endolorie, larmoie sur les genoux des femmes, comme un enfant malade. On n’a pas l’idée de la lâcheté des hommes envers elles !
De sorte que, pour ne pas vivre, je me plonge dans l’Art, en désespéré ; je me grise avec de l’encre comme d’autres avec du vin. Mais c’est si difficile d’écrire que parfois je suis brisé de fatigue.
J’ai cependant travaillé sans relâche depuis huit mois. Aussi suis-je arrivé au milieu de mon livre. J’espère l’avoir fini pour le commencement de 1861. – Si je vais si lente-ment, c’est qu’un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. À propos d’un mot ou d’une idée, je fais des re-
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Il vient de paraître un livre que je ne connais pas, mais qui doit vous intéresser, j’en suis presque sûr : Les Lettres d’Éverard, par Lanfrey. – Vous me parlez de J. Simon, je ne le connais ni directement, ni indirectement.
Je crois que toutes vos douleurs morales viennent sur-tout de l’habitude où vous êtes de chercher la cause. Il faut tout accepter et se résigner à ne pas conclure. Remarquez que les sciences n’ont fait de progrès que du moment où elles ont mis de côté cette idée de cause. Le Moyen Âge a passé son temps à rechercher ce que c’était que la subs-tance, Dieu, le mouvement, l’infini, et il n’a rien trouvé, parce qu’il était intéressé, égoïste, pratique dans la recherche de la vérité. (Ceci doit être un enseignement pour les indivi-dus.) – « Qu’est-ce que ton devoir ? L’exigence de chaque jour. » Ceci est un mot de Goethe. Notre devoir est de vivre (noblement, cela va sans dire), mais rien de plus. Or, je ne connais rien de plus noble que la contemplation ardente des choses de ce monde. La science deviendra une foi, j’en suis sûr. Mais, pour cela, il faut sortir des vieilles habitudes sco-lastiques : ne pas faire ces divisions de la forme et du fond, de l’âme et du corps, qui ne mènent à rien ; – il n’y a que des faits et des ensembles dans l’univers. Nous ne faisons que de naître. Nous marchons encore à quatre pattes et nous brou-tons de l’herbe, malgré les ballons. Il y a des gens qui pei-gnent l’infini en bleu, d’autres en noir. L’idée que le catholi-cisme se fait de Dieu n’est-elle pas celle d’un monarque oriental entouré de sa cour ? La pensée religieuse est en re-tard de plusieurs siècles. Ainsi du reste.
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