Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 37 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................ 71

événements, il est impossible de méconnaître les signes du temps, le ciel est de tous côtés chargé d’orage. J’ai lu dans le temps la brochure de G. Sand sur la guerre d’Italie ; jamais je n’ai partagé son erreur à cet égard. Peut-on donner ce qu’on n’a pas ? et ne se trouve-t-on pas en contradiction avec soi-même ! Les guerres de religion ne renaîtront pas, personne n’y attache assez d’importance. Mais si le catholicisme dis-paraît, qu’est-ce qui lui succédera ? Déjà Chateaubriand s’adressait cette question, je cherche, et je ne trouve pas ! Maintenant, c’est le chaos, qu’en sortira-t-il ? Sera-ce les té-nèbres ou la lumière ? Là, est la crainte, mais aussi l’espoir de l’humanité. Elle attend comme à la venue du Christ. Heu-reux qui peut avoir un but dans sa vie, et qui peut vivre et mourir pour un sentiment ou une conviction ! Le verre de mon portrait s’est brisé, c’est un présage, pourquoi n’y pas croire, il existe un courant magnétique, une invisible affinité entre les êtres et les choses, je le crois. Les livres des An-ciens sont pleins de ces croyances, et souvent pour mon propre compte, j’en ai eu la réalisation. Jusqu’ici, je n’ai pas de nouveaux malheurs, mais qui sait ?

Adieu, cher Monsieur, pensez quelquefois à l’âme sym-pathique qui souvent est près de la vôtre. Adieu, croyez à l’inaltérable amitié avec laquelle je suis

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, première quinzaine d’octobre 1859.]

Ta lettre m’a navré, mon pauvre Feydeau ! Que veux-tu que je te dise ? Quelle banalité t’offrir ? Je pense beaucoup à toi, voilà tout. Est-ce qu’il n’y a plus aucun espoir ? Pauvre

– 71 – petite femme2 ! c’est affreux ! Tu as et tu vas avoir de bons tableaux et tu pourras faire de bonnes études ! C’est chère-ment les payer. Les bourgeois ne se doutent guère que nous leur servons notre cœur. La race des gladiateurs n’est pas morte, tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies. Comme tu dois être éreinté, écrasé, brisé ! Le seul moyen dans ces crises-là de ne pas trop souffrir, c’est de s’étudier soi-même démesurément, et la chose est possible, car l’esprit a une acuité extraordinaire.