Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 35 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Jeanne de Tourbey ...................................................... 66

Adieu, je vous serre les mains bien affectueusement.

 

Le verre de votre portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s’est fêlé ces jours-ci. J’ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque malheur ?

 

À JEANNE DE TOURBEY

[Croisset,] samedi 8 [octobre 1859].

C’est moi ! M’avez-vous oublié ? Rassurez-moi bien vite en me disant que non, n’est-ce pas ? Je n’ai rien à vous con-ter si ce n’est que je m’ennuie de vous, démesurément. Voi-là ! Et que je songe à votre adorable personne avec toutes sortes de mélancolies profondes.

Qu’êtes-vous devenue cet été ? Avez-vous été aux bains de mer, etc., etc. ? Êtes-vous maintenant revenue de Neuil-ly ? Est-ce dans le boudoir de la rue de Vendôme que se re-trouvent vos grâces de panthère et votre esprit de démon ? Comme je rêve souvent à tout cela ! Je vous suis, de la pen-sée, allant et venant partout, glissant sur vos tapis, vous as-seyant mollement sur les fauteuils, avec des poses exquises !

Mais une ombre obscurcit ce tableau…, à savoir la quantité de messieurs qui vous entourent (braves garçons du reste). Il m’est impossible de penser à vous, sans voir en même temps des basques d’habits noirs à vos pieds. Il me semble que vous marchez sur des moustaches comme une Vénus indienne sur des fleurs. Triste jardin !

Et les leçons de musique ? Faisons-nous des progrès. Et les promenades à cheval ? A-t-on toujours cette petite cra-

– 66 – vache dont on cingle les gens ? Comme si vous aviez besoin de cela pour les faire souffrir !

Quant à votre serviteur indigne, il a été le mois dernier assez malade, par suite d’ennuis dont je vous épargne le dé-tail. J’ai travaillé. Je n’ai pas bougé de chez moi. J’ai regardé les clairs de lune, la nuit, je me suis baigné dans la rivière quand il faisait chaud, j’ai pendant quatre mois supporté la compagnie de bourgeois et surtout de bourgeoises dont ma maison était pleine – et, il y a aujourd’hui trois semaines, j’ai failli passer sous une locomotive ! Oui, j’ai manqué être écrasé comme un chien ! Hélas ! aucune « amante » ne serait venue sur « ma tombe isolée » et « le pâtre de la vallée », etc.

Dans deux mois, j’espère vous revoir, revenir me mettre à vos genoux, et causer comme les autres hivers de philoso-phie sentimentale, tout en regardant vos yeux qui rient si franchement et qui pensent si fort.

Je me précipite sous la semelle de vos pantoufles, et, tout en les baisant, je répète que je suis

tout à vous.

 

Amitiés de ma part à Fournier, si ça ne vous dérange pas…

 

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