Correspondance - Tome III
Flaubert .............................................................................. 38
Tu es un polisson, tu compromets mon nom dans les lieux publics. Je t’attaquerai devant les cours de justice pour vol de titres.
J’ai deux jolies voisines qui ont relu deux fois de suite Daniel. Et les cochers de fiacre de Rouen se prélassent sur leur siège en lisant Fanny (historique).
À propos de moralité, as-tu vu que les habitants de Glasgow ont fait une pétition au Parlement pour faire sup-primer les modèles de femmes nues dans les académies de dessin ?
Adieu, vieux, pioche profondément. Je t’embrasse.
Continue à m’envoyer ce qui se publie de curieux sur ton compte.
Et des nouvelles de ta femme ? Pourquoi est-elle à Ver-sailles, qui est un atroce pays plus froid que la Sibérie ?
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 23 juin 1859.
Je pensais à vous, cher Monsieur, lorsque j’ai reçu votre lettre ; je me disais que vous ne pensiez plus à moi, et je voulais vous écrire ! Merci mille fois de votre souvenir ! Je suis si peu de chose par rapport à vous, que je suis on ne peut plus reconnaissante de l’amitié que vous voulez bien m’accorder. Croyez que personne plus que moi n’éprouve
– 38 – une estime plus profonde, une admiration mieux sentie pour vous. Joignez-y l’amitié reconnaissante que m’inspire l’intérêt que vous prenez à mon sort. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, je me suis couchée très fatiguée, mes idées, mon obsession m’a saisie, et je n’ai pas eu un instant de som-meil ! Le jour se lève sombre et triste comme mon cœur ! Le vent du matin agite les fleurs de ma fenêtre, elles relèvent leurs têtes chargées de rosée, une voile blanche est sur la ri-vière, l’hirondelle descend des toits et cherche sa proie en poussant un doux murmure ! Je l’entendais ainsi à l’aube du 24 juin 1848, je souffrais cruellement de corps et d’âme, et pourtant je vivais, j’étais moins à plaindre qu’aujourd’hui. J’ai pitié de moi-même ! À pareil jour je faillis mourir pour m’être confessée, il y a bien des années ; l’an passé je sortais de voir mourir ma pauvre Agathe et une dame qui habitait près de moi depuis 8 ans me quittait. Oui, en écrivant ma vie, il me faut refaire un pénible chemin, c’est une triste tâche. Je n’ai jamais pu vivre que d’illusions, et je crois avec Rousseau que le monde des chimères est le seul digne d’être habité ! que rien n’est digne d’amour que l’être existant par lui-même. Ce que vous me dites est mot pour mot ce que me prescrit mon médecin, il ajoute que pour la confession, il y a des impossibilités morales comme des impossibilités phy-siques ; mais, j’ai été élevée, malheureusement pour moi, dans une religion qui prescrit la confession sous peine de perdition ; je veux et ne puis remplir ce devoir ; je me trouve donc sans Dieu, sans religion, comme un enfant sans père. Je sais bien qu’au-dessus de toute religion, il y a Dieu ! et il faut bien sortir d’un temple lorsque le toit vous écrase, mais alors où chercher un abri ! Me voilà dehors ne sachant où reposer ma tête ! Je crois que le temps amènera une religion plus parfaite, mais je n’y serai plus ! Quel sera ce culte nou-veau ! J’admets qu’on ôte le catholicisme, que mettra-t-on à
– 39 – la place ! Le protestantisme a mes sympathies ; je suis bien malheureuse en attendant. J’ai eu enfin Fanny, je com-mence, ce livre n’est pas à comparer à Madame Bovary, tout est vrai, saisissant, naturel, dans Fanny ce n’est rien de tout cela. Je trouve seulement que l’obsession de jalousie de Ro-ger ressemble à mon obsession relativement à la confession. Je n’aime ni Roger, ni Fanny, et j’aime tant cette pauvre Mme Bovary. Tous ceux qui l’ont lue disaient : « Quand donc aurons-nous un roman de M. Flaubert, il ne pourra jamais faire mieux que Madame Bovary, c’est un chef-d’œuvre ! c’est un livre qui, comme certaines personnes, ne s’oublie jamais ! » Que vous êtes heureux, vous avez vu G. Sand. Je vous l’ai dit, elle est ma foi et ma loi, je regrette que vous ne m’ayez pas rappelée à son souvenir ! Admirable et chère femme ! J’ai lu sa brochure sur l’Italie, c’est beau, mais je ne partage à cet égard ni ses illusions, ni ses espérances. J’ai fi-ni l’Émile, je lis la Révolution française de Michelet, et je ne puis quitter ce livre, quelle héroïque histoire ! c’est ainsi que je l’ai entendu raconter à ma mère, que n’ai-je vécu dans ce temps ! Alors on pouvait du moins vivre et mourir pour une idée ! Ce pauvre roi a toutes mes sympathies, nos caractères se ressemblent, comme lui je n’eus jamais qu’une volonté négative, cependant, j’aurais été plus franche que lui ! Oui, je suis moralement comme ceux qui étudient la médecine, je crois avoir commis toutes les fautes, non seulement imagi-nables, mais que j’imagine, cela est horrible, ces hallucina-tions, j’en souffre bien plus que de réalités. Michelet dit en parlant des religieuses : le monde leur manquait, et la reli-gion bien plus que le monde, voilà mon mal ; il ajoute : rien aujourd’hui, rien demain ! Voilà encore mon existence, elle est détestable, je le sais, c’est un cercle, et lorsque je le re-commence, quand je vois les saisons se succéder à la même place, où chaque site est empreint de mes ennuis et me rend
– 40 – des souvenirs cruels, une suite de douleurs sans espoir, je me désespère, je voudrais n’avoir jamais existé ! Je n’ai que des affections tièdes, résultant de l’habitude, je suis trop vieille pour aimer, et lorsque je serais jeune, je ne pourrais plus m’attacher à personne, car toute illusion est suivie d’une déception, et là il n’y a qu’illusion. Vous me dites que je ne veux pas guérir, mais c’est que je crois ma guérison impossible, je suis un malade désespéré. Aller à Paris, c’est l’avis de mon médecin, mais il faudrait m’y forcer, je suis comme l’oiseau qui a passé sa vie en cage, il n’ose plus sor-tir, et puis vous croyez parler à quelqu’un de bien portant, et je suis malade, faire le moindre déplacement me met à la mort. Je ne la crains pas, mais son appareil, la confession, les prêtres autour de mon lit, j’aimerais mieux qu’on me pré-cipitât une meule au cou au fond de la mer. On m’a offert un rez-de-chaussée dans les Champs-Élysées, meublé, de 1 000 F par mois. Je suis souvent 15 jours avant de me trou-ver assez forte pour partir ; si quelqu’un de ma maison avait besoin de voyager, je ferais pour eux tout ce qu’il faudrait, pour moi, je ne ferai jamais rien, je n’en ai pas le courage, et personne ne prend pour moi l’initiative. Je suis seule au monde et pourtant je suis chargée d’une famille entière. J’ai loué à Nantes une petite maison sans meubles pour 6 mois, j’irai voir l’océan, puis le théâtre ouvre le 15 août ; je ne me plais plus ici depuis que je sais que je sortirai quand je vou-drai. Je m’inquiète de quitter cette belle campagne, lorsque je vais me trouver dans une petite maison en ville, ne con-naissant presque personne, n’ayant plus mon piano, ni l’artiste qui me fait de la musique, plus mon filleul et sa femme, je vais être bien malade, point mon médecin, je vais pleurer, me tourmenter, être folle d’inquiétude, je voudrais revenir ! Et mes pauvres chiens, les êtres que j’aime, parce qu’ils m’aiment le plus sur la terre et que pour rien au
– 41 – monde, je ne voudrais les voir malheureux, ils ne seront ni promenés, ni heureux comme ici ! Je vais chaque jour dans la chambre où mourut ma pauvre Agathe, elle a bien souffert là, bien pleuré, bien désiré aller vers M. Rousseau Lagrave, il a fallu mourir à la même place, sa broderie commencée est encore sur le métier, elle pensait, aimait, travaillait pour M. Rousseau, il ne m’a pas même donné un souvenir pour elle à l’anniversaire de sa mort ! À quoi sert donc cette su-blime folie qu’on nomme le dévouement ! Pauvre Agathe, j’étais donc seule à l’aimer. Daniel n’a pas paru en volume ici, nul ne le connaît, les libraires n’ont rien, absolument rien ; j’ai écrit un roman il y a quelques années, il y a 900 feuilles écrites d’un seul côté, l’impression reviendrait à 1 500 F au moins, et peut-être n’en retirerai-je rien. Que faites-vous à cette heure où je vous souhaite une heureuse journée.