Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 1/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

À MAURICE SCHLÉSINGER

[Croisset, 18 décembre 1859.]

Voici venir le Jour de l’An, mon cher Maurice ! Quels souhaits faut-il vous faire ? Acceptez-les tous, et pour les vôtres.

Il m’ennuie de n’entendre parler d’aucun de vous. Ne reverrai-je plus personne ? Dites-moi ce que vous devenez, femme, fils, fille et petite-fille.

Dans deux jours, je m’en retourne au boulevard du Temple. Je vais trouver Paris probablement aussi bête que je l’ai laissé, ou encore plus. La platitude gagne avec l’élargissement des rues ; le crétinisme monte à la hauteur des embellissements. Vous n’avez pas l’idée du point où nous en sommes. L’hypocrisie vertueuse surtout n’a pas de limites, on est d’une honnêteté qui ne se trouve que chez les filous.

Ce ne sera pas encore pour cette année que j’aurai fini mon bouquin sur Carthage. J’écris fort lentement, parce qu’un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. À propos d’un mot ou d’une idée, je fais des recherches, je me livre à des divagations, j’entre dans des rêveries infinies ; et puis, notre âge est si lamentable, que je me plonge avec dé-lices dans l’Antiquité. Cela me décrasse des Temps mo-dernes. Mais dès que j’aurai fini, au commencement de 1861, j’espère, j’irai vous porter la chose : 1° parce que j’ai

 

– 97 – envie de vous voir et 2° parce qu’un peu d’air me fera du bien.

Rien de neuf dans ma famille. Ma mère vieillit et devient délicate. J’ai une belle nièce de dix-neuf ans qu’on va marier un de ces jours, une autre de treize dont le plus grand amour est un jeune chat à pattes blanches. Mon frère a été décoré cet été, et moi, quand vous me reverrez, vous me reconnaî-trez à peine, tant je suis chauve et éreinté. Voilà tout.

Nous causons souvent de vous, Janin et moi. Jamais je ne vois Panofka, et je ne passe pas devant le splendide ma-gasin de Brandus sans un serrement de cœur, en songeant au vieux temps où l’on blaguait si bien et si fort à la Gazette musicale.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, le 28 décembre 1859.

Merci mille fois, cher Monsieur, du souvenir que vous m’avez donné en quittant la campagne. Moi aussi, je veux vous dire combien j’ai d’estime, d’amitié, de confiance en vous, avant que l’état où je me trouve m’empêche peut-être de vous écrire. Je vous dirai que le prêtre auquel je me con-fessais depuis 30 ans vient de mourir, et cela m’a mis dans un état dont rien ne peut vous donner l’idée. La pensée d’un prêtre inconnu m’a jetée dans des angoisses telles que je je-tais la nuit des cris de détresse. J’ai été reprise des imagina-tions les plus folles, les plus affreuses, les plus incroyables, dont je m’accusais hautement à ceux qui m’entourent. Ma pauvre vieille bonne avec moi depuis 40 ans, qui couche

 

– 98 – dans ma chambre, ne dort pas plus que moi depuis 15 jours. J’ai des maux de tête affreux, je ne mange pas, je n’y résiste-rai point. Et pourtant j’ai souffert toute la vie, Dieu n’est pas juste de me laisser ainsi ! je me crois obligée de me confes-ser et je sens que cela m’est impossible, ne pourrai-je obtenir une exemption de confession pour cause d’impossibilité ? Pour me rendre tranquille, il faudrait m’emmener dans un pays où il n’y eût pas de confession, ce serait me rendre plus que la vie, la raison. Sur tout autre sujet, j’ai des idées très nettes, mais sur la confession, il paraît que je suis folle ! Que vais-je devenir ! Vivre nuit et jour dans des angoisses, des tortures inexprimables, cela ne se peut longtemps, je céde-rais à la tentation du suicide ! L’idée d’un prêtre inconnu m’est horrible ! Depuis quelques années, j’écris toutes mes confessions, je veux que le prêtre les lise, mais à chaque ins-tant il me vient une nouvelle imagination ! Mon Dieu ! don-nez-moi un conseil, un remède. J’attends mon médecin, que lui dirai-je ? que dira-t-il, cela m’inquiète, je voudrais que personne ne connût mon état. Cher Monsieur, pensez à moi, je ne comprends pas ce que je lis, ni la musique, il faut que j’aie la tête bien malade. Adieu, encore une fois. Votre amie dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris, fin de décembre 1859 ?]

Mon brave,

Apporte-nous demain en venant dîner La Légende des siècles !!!

 

– 99 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, fin de décembre 1859.]

[…] Votre lettre de ce matin m’a fait longuement réflé-chir. J’aime mieux ces cris vrais que des efforts pour rire et plaisanter, car vous ignorez complètement ce que c’est que la joie. Cette énergie, ce don naturel vous manque. Pleurez donc en liberté sur le cœur de votre ami, il tâchera d’essuyer vos larmes, quoique vos injustices le blessent. Vous ne me connaissez pas, dites-vous, pas plus qu’une langue dont on sait à peine quelques mots ? Et pourtant, que vous ai-je ca-ché ? Il me semble que je suis naturellement ouvert. Rien n’est moins compliqué que mon esprit. Mais le monde et le catholicisme vous ont gâtée. Vous êtes pleine de sophismes et de sentiments troubles qui vous empêchent de voir le Vrai. Le bon Dieu vous avait faite meilleure et c’est à cause de cela que je vous aime, car vous avez dû horriblement souffrir, et vous souffrez encore, pauvre chère amie ! J’ai la présomption de vous connaître, moi. Or, j’entrevois dans votre vie et dans votre âme des abîmes d’ennui et de mi-sères, une solitude, un Sahara éternel que vous parcourez incessamment. Je ne connais personne d’aussi profondé-ment sceptique que vous et vous vous torturez dans tous les sens pour essayer de croire. Je vous irrite horriblement, et c’est peut-être pour cela que vous tenez à moi. Je vous re-proche de m’avoir traité comme tout le monde quand je vous aimais comme personne ne vous aimera.

[…] Il est si facile pourtant d’avoir la foi du charbonnier, d’admirer ce qui est admirable, de rire à ce qui est drôle, d’exécrer le laid, le faux, l’obscur, d’être humain en un mot, je ne dis pas humanitaire, de lire l’histoire et de se chauffer au soleil ! Il faut si peu de chose pour remplir une âme hu-maine ! J’entends d’avance l’objection ; je vois arriver la sé-

– 100 – rie de ceux qui ont chanté l’insuffisance de la vie terrestre, le néant de la science, la débilité naturelle des affections hu-maines. Mais êtes-vous bien sûre de connaître la vie ? Avez-vous été jusqu’au fond de la science ? N’êtes-vous pas trop faible pour la passion ? N’accusons pas l’alcool, mais notre estomac ou notre intempérance. Qui donc parmi nous s’efforce constamment et sans espoir de récompense, sans intérêt personnel, sans attente de profit, de se rapprocher de Dieu ? Qui est-ce qui travaille pour être plus grand et meil-leur, pour aimer plus fort, pour sentir d’une façon plus in-tense, pour comprendre davantage ?…

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris, hiver 1859-1860.]

Chère Présidente,

Oui ! certainement !

J’en étais ! J’en re-serai.

À vous, sous toutes les températures, et éternellement vôtre.

Mercredi soir.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris,] samedi midi [hiver 1859-1860 ?]

Chère Présidente,

 

– 101 –

Je ne pourrai aller, demain, dîner chez vous. Car j’ai plusieurs courses à faire dans la soirée, de 7 à 10 heures. – Mais j’apparaîtrai sur le tard, comme un Phantôme.

Il y a, dans votre aimable billet, un mot que je ne com-prends nullement. Qu’est-ce que c’est que Mlle Sauvage qui doit dîner demain chez vous, et qui est mon amie ? Pro-blème ! Pensée ! comme dirait le père Hugo… Je m’y perds…

À demain donc, et en attendant, mille tendresses.

Je vous baise les mains, les pieds et tout ce que vous voudrez.

Le vôtre du fond de l’âme.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris, hiver 1859-1860 ?]

Ne m’attendez pas aujourd’hui, belle Présidente.

Je ne puis aller dîner chez Théo. – Envers lequel je suis honteux.

Je tâcherai demain de me lever dès l’aurore et de courir vers ses régions lointaines.

Mille tendresses.

À bientôt. Je vous baise les mains.

Mercredi matin.

 

– 102 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, début de janvier 1860.]

[…] Vous savez bien que je ne partage nullement votre opinion sur la personne de M. de Voltaire. C’est pour moi un saint ! Pourquoi s’obstiner à voir un farceur dans un homme qui était un fanatique ? M. de Maistre a dit de lui dans son traité des Sacrifices : « Il n’y a pas de fleur dans le jardin de l’intelligence que cette chenille n’ait souillée. » Je ne par-donne pas plus cette phrase à M. de Maistre que je ne par-donne tous leurs jugements à MM. Stendhal, Veuillot et Proudhon. C’est la même race quinteuse et anti-artiste. Le tempérament est pour beaucoup dans nos prédilections litté-raires. Or, j’aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau ; et cela me tient au cœur, la diversité de nos appréciations. Je m’étonne que vous n’admiriez pas cette grande palpitation qui a remué un monde. Est-ce qu’on obtient de tels résultats quand on n’est pas sincère ? Vous êtes, dans ce jugement-là, de l’école du e XVIII siècle lui-même, qui voyait dans les enthousiasmes religieux des mo-meries de prêtres. Inclinons-nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là me semble ardent, acharné, convaincu, su-perbe. Son « Écrasons l’infâme » me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre. Et ce qui me le fait chérir, c’est le dégoût que m’inspirent les voltairiens, des gens qui rient sur les grandes choses ! Est-ce qu’il riait, lui ? Il grinçait ! […]

Mais vous m’échappez souvent ; vous avez pour moi des côtés fuyants, des ambiguïtés où je me perds. Je ne puis allier votre libéralisme intellectuel avec votre attachement pour la tradition catholique. Il y a eu dans votre vie, dans votre passé, que je ne connais nullement, des pressions, des contraintes, et comme une longue maladie dont il vous reste

– 103 – quelque chose. Vous me dites que je vous regarde quelque-fois avec ironie ; jamais, je vous le jure bien, mais avec étonnement et plutôt, tranchons le mot, avec méfiance. Vous me faites peur parfois. Vous me quittez brusquement quand mon cœur va se fondre, quand je voudrais absorber le vôtre tout entier. Il me semble que je vous amuse comme un pia-no, et puis que c’est tout. L’air joué, on referme le couvercle. J’ai soif de votre intelligence, je voudrais la posséder com-plètement dans l’âme, l’absorber comme une liqueur et la mêler au plus profond de mon être. Mon orgueil se révolte que vous m’échappiez ainsi ; en vain, je vous enveloppe de ma pensée, en vain je veux retenir cette flamme qui me charme et m’éblouit, tout s’échappe et je ne sais rien et je cherche toujours.

Mon livre me désespère. Je sens que je me suis trompé. Je n’ai pas de terrain solide sous les pieds ; l’exécution manque à chaque minute et je continue pourtant. Enfin, vous serez là, puis je ferai rêver quelques nobles esprits. Ce sera tout.

 

À HENRI DE BORNIER

[Paris, 6 janvier 1860 ?]

Je trouve dans Bédarride, qui m’a l’air, entre paren-thèses, d’un fier couillon, l’indication suivante :

Muratori, De mercatoribus antiq. ital. Medii Ævi. Qu’est-ce que ce livre ? L’avez-vous et voulez-vous me le donner ? Il me semble que cela doit traiter des Lombards ?

 

– 104 –

Chojecki m’a parlé d’un M. Augier qui avait fait un livre sur cette matière, livre paru il y a environ quatorze ans. Pouvez-vous me dire ce que c’est en regardant dans Brunet ?

Voir encore deux autres ouvrages sur lesquels je vous prie de me renseigner :

1° Raibaud, Traité de la garantie des matières d’or et d’argent, avec des planches ;

2° Million, Traité des fraudes en matière des marchandises.

Mais vous me direz tout cela mardi.

Pour le moment, je n’ai besoin que du Muratori. – Et je vous renvoie le Jugler.

Mille poignées de main.

Vendredi.

 

Je ne sais où me procurer le Dureau de La Malle. On ne l’a pas à la Mazarine. Est-ce cher ?

***

P.-S. – Je lis les séances de Hariri. Je relève des mots dans Athénée, et je me torture sur mes phrases !

 

À HENRI DE BORNIER

[Paris, 10 janvier 1860 ?]

À un grave bibliothécaire, membre de l’Institut.

Grand homme,

– 105 –

Voici les deux volumes de Muratori dans lesquels je n’ai rien trouvé.

1° Donnez-moi le Boèce.

2° Dans le catalogue de Guillaumin, trouvez-vous quelque chose sur le sieur Augier ?

3° Avez-vous le traité de Michælis, De pretiis rerum apud ve-teres Hebraeos commentatio ? Voilà surtout ce qui me serait utile immédiatement. Où l’avoir ?

Depuis plus de quinze jours, je n’ai pas écrit une ligne. – Le commerce de Carthage me fera crever de stérilité.

Sacré nom de Dieu ! la belle histoire que votre beau-père m’a racontée dimanche. « c’est une porte ouverte à l’espérance, un débouché, peut-être » – à propos d’un agoni-sant qui p… Oh ! le beau mot !

À vous, mon brave.

 

À JULES ? DE GONCOURT

[Paris, 10 janvier 1860 ?]

Merci, mon cher ami, j’accepte de grand cœur.

À vous.

Mardi soir.

 

– 106 –

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris, 21 janvier 1860.]

Je ne pourrai vous aller voir d’ici à longtemps, ma belle voisine, car dimanche au soir j’ai failli me tuer en tombant devant ma porte, et je suis encore tout hideux par suite des coups que je me suis donnés à la figure.

Envoyez-moi de vos nouvelles. – Je m’ennuie beaucoup. – Je songe à vous et je vous baise les mains.

Samedi.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris,] mardi matin [24 janvier 1860].

Mes chers amis,

Je me serais déjà présenté chez vous pour vous remer-cier du plaisir que m’a causé la lecture de vos deux volumes, si je n’étais forcé de garder la chambre. Il y a huit jours je me suis laissé tomber stupidement sur le pavé et j’ai une balafre horrible au nez et au sourcil qui m’empêche de montrer ma figure aux populations. Je ne serai présentable que dans une dizaine de jours, environ.

Merci aussi, mille fois, du beau cadeau que j’ai reçu hier, au soir. Je viens de le couper et je vais m’y mettre.

Combien vos deux livres sur la Révolution et sur le Di-rectoire m’ont intéressé ! J’éprouve le besoin de causer avec vous très longuement !

 

– 107 –

Mille cordialités ! Je serre vos quatre mains à vous dé-crocher vos quatre épaules.

Ex imo.

 

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris,] mercredi [25 ? janvier 1860].

Comme vous êtes bonne ! et charmante ! Si les paroles pouvaient cicatriser les plaies de la peau, mon front et mon nez seraient maintenant guéris, grâce aux tendres mignar-dises que vous m’envoyez. – Ma première course sera pour vous, allez ! Il y a un siècle que je ne vous ai vue ! Je m’ennuie démesurément de votre belle personne !

Mais avec vous j’ai toutes mes coquetteries. J’étais hi-deux ces jours-ci, je ne suis plus que laid, maintenant ! Vous ne me verrez donc que dans mon état naturel – et combien je voudrais qu’il fût splendide pour vous plaire !

Puisque vous vous informez de ma santé, et que vous voulez savoir si je souffre – eh bien ! je vais mieux, je ne souffre pas. – Je recommence à travailler.

Je songe à vous, et j’aspire au moment où j’irai m’asseoir à vos pieds, pour regarder vos grands yeux et prendre vos mains

que je baise bien

longuement.

À vous.

 

– 108 –

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris,] mardi soir [31 ? janvier 1860].

Je garde toujours le coin du feu et je ne puis encore en-durer la voiture… J’ai tant envie de vous contempler, cher astre… Bien que les astres n’aient pas de mains, je baise les vôtres très longuement et avec des sentiments fort peu as-tronomiques.

Tout à vous ! – (Vous le savez.)

 

À CHARLES-ERNEST BEULÉ

[Paris,] mardi soir [14 ? février 1860].

Je suis bien en retard avec vous, cher Monsieur ! et j’ai, tantôt, été fortement contrarié, en apprenant que vous êtes venu chez moi, – vainement.

D’abord je voulais vous remercier pour la petite note de Zonare que vous m’avez envoyée et ensuite vous dire com-bien votre article sur le […] m’a intéressé.

Excusez-moi de ne pas vous avoir fait encore mes félici-tations. Mais je ne lis aucun journal et je vois peu de monde, si bien qu’avant-hier seulement, j’ai appris votre nomination à l’Institut.

Je vous assure que ç’a été pour moi une bonne nouvelle. J’espère un de ces jours (le jeudi, n’est-ce pas ?) aller vous le redire encore, et causer un peu de rebus punicis.

En attendant ce plaisir recevez, je vous prie,

Mille poignées de main de votre tout dévoué.

– 109 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

À Angers, le 7 mars 1860.

Monsieur et cher correspondant,

Bien des jours se sont écoulés depuis que je n’ai eu de vos bonnes lettres. Je n’ai pas cessé de penser à vous, mais j’ai été comme folle pendant un mois et ma tête est encore bien malade. J’ai souffert des tourments inexprimables. Je ne forme qu’un désir, c’est d’être dans un pays où il n’y ait pas de confession, c’est le seul moyen de me guérir ! Mes hallucinations morales ont été terribles et le sont encore la nuit ! Je lis lorsque je le puis, mais pendant quelque temps, je ne comprenais rien et faisais effort pour répondre lors-qu’on me parlait. On a fini par me dire que j’avais le cerveau malade, cela m’a tranquillisée, car alors je ne suis plus res-ponsable de rien. Je voudrais m’anéantir, ne plus penser. Quand pourrai-je donc lire Salammbô ? Il se fait bien at-tendre. Je n’oublie pas cette pauvre Mme Bovary, c’est comme si je l’avais connue vivante. Vous avez dû passer l’hiver à Paris, on me conseille d’y aller comme remède, je ne désire rien, j’irai s’il le faut. Pour comble de malheur, j’ai malade une femme qui m’a soignée depuis mon enfance, presque une seconde mère, mon médecin très alarmiste m’inquiète beaucoup. Je ne puis la quitter malade, et si je la perdais, ce serait un grand chagrin pour moi, c’est la seule personne raisonnable sur laquelle je puisse compter. Je n’ai jamais pu m’habituer à voir souffrir et mourir, en un mot, je ne puis accepter la vie telle que nous l’avons ! que trouverai-je au-delà ! question insoluble et dont l’incertitude suffit pour tourmenter toute la vie ! J’ai là Jean de La Roche et Cons-tance Verrier, les deux derniers romans de G. Sand, c’est charmant comme tout ce qu’elle écrit, mais je préfère ses

– 110 – premiers ouvrages. Je relis souvent Lélia et toujours avec une nouvelle admiration ! J’y retrouve mes pensées et mes souffrances, ce livre c’est moi ! Quelle profondeur de pen-sées, quelle vérité et quelle poésie ! Je ne sais si vous pensez comme moi à cet égard. Je n’ai lu aucune des brochures, ce-la m’est bien égal et je ne m’en inquiète pas le moins du monde. Je n’ai lu encore que des pièces détachées de La Lé-gende des siècles. La Femme de Michelet est comme L’Amour, les derniers chapitres sont admirables, les autres ne de-vraient trouver place que dans les livres de médecine. Je n’ai lu que Fanny d’Ernest Feydeau, et ce livre ne m’a pas été sympathique, il n’a rien que de très ordinaire. Je ne donne-rais pas une obole de La Pénélope normande, cela est bien mauvais. J’attends Le Pardon de Ploërmel, la partition au piano renferme des beautés. J’ai entendu Roger, il y a peu, dans Lucie, je l’avais vu déjà dans cet opéra et dans La Dame blanche, il m’a fait grand plaisir. Le théâtre seul me fait du bien, je ne vis que là ! J’ai profité d’un moment de calme et de lucidité pour vous dire que je ne vous oublie point et que je penserai toujours à vous comme au meilleur cœur et à la plus haute intelligence qui existe. Je serai toute ma vie re-connaissante de l’intérêt que vous m’avez témoigné. Il me faudrait un travail forcé ; si vous voulez m’en donner un à faire, ce sera me rendre service. Adieu, cher Monsieur, plai-gnez-moi et croyez à l’inaltérable affection avec laquelle je suis.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

– 111 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 13-15 ? mars 1860 ?]

Je suis un ami et j’irai, mais il faudra que je m’en aille à 10 heures. Me recevez-vous nonobstant ?

À vous.

 

Bouilhet est enchanté de votre roman. Voilà son opinion et j’en suis bien aise.

 

À LOUIS BOUILHET

[Paris,] vendredi, 5 h[eures, 16 mars 1860].

Jamais ! jamais ! jamais ! c’est une enfonçade qu’on te prépare. – Et sérieuse.

Au nom du Ciel ! ou plutôt en notre nom, mon pauvre vieux, je t’en supplie, ne fais pas cela ! C’est impossible de toute manière.

Quant à Thierry, il a été gentil, c’est bien. – Mais, 1° tu le mérites ; 2° il y avait intérêt. Réponds-lui le plus poliment, le plus longuement possible si tu veux. Mais un voyage est inutile, on t’enfoncerait. Ne cède pas.

Ne viens pas à Paris ; dis que tu es tout entier à ta pièce, ce qui est vrai, et qu’une comédie servira mieux les Français qu’une ode. Ce serait selon moi une canaillerie politique et une cochonnerie littéraire. Je défie qui que ce soit de faire là-dessus rien de passable.

 

– 112 –

Laisse de semblables besognes à Philoxène et à Théo. Je t’embrasse. À toi.

 

Encore une fois et mille fois, non !

 

P.-S. – Quand même ça servirait au commerce de Car-thage , non !

Je rentre des Médailles et t’écris, le chapeau sur la tête.

Le secret sera gardé, n’aie aucune inquiétude.

 

À LOUIS BOUILHET

[Paris,] nuit de vendredi, 1 h[eure, 16 mars 1860].

Et de même que je te garde une gratitude éternelle pour m’avoir empêché de consentir à ce qu’on fît une pièce avec la Bovary, tu me remercieras pareillement de t’avoir ouvert les yeux sur la chose en question.

Elle me trouble et « je reviens à la charge ». Peut-être te suis-je à charge ?

Ce n’est pas là une bonne entrée pour les Français. Au contraire. Qu’est-ce que ça leur fait, aux Sociétaires ? Je comprends l’idée de Thierry en sa qualité d’homme officiel et à sa place j’en eusse fait tout autant. – Mais en acceptant tu t’abaisses et, tranchons le mot, tu te dégrades. – Tu perds ta balle de poète pur, d’homme indépendant. – Tu es classé, enrégimenté, capturé. – Jamais de politique, nom de Dieu ! ça porte malheur et ça n’est pas propre. « Périssent les États-

– 113 –

Unis plutôt qu’un principe. » Après une concession il en faut faire une autre, etc. Vois ce pauvre Théo. Ce sont d’ailleurs des choses fort peu payées, et quand même, non ! N’en par-lons plus.

Quant à la lettre à Thierry, elle est moins difficile à écrire que celle de Janin. – Et si tu veux, je te la fais inconti-nent, et de façon à ce qu’il soit enchanté de toi et qu’il puisse même la montrer à Fould. Car la proposition part peut-être du ministère d’État ? Est-ce une façon de te faire payer ta croix ?

J’ai passé mon après-midi au cabinet des Médailles. – Ma besogne ne sera pas longue. J’espère qu’il en sera de même pour les Pierreries.

La Rounat m’a invité aujourd’hui au dîner de mardi. – J’ai accepté.

La Présidente, que j’ai rencontrée tantôt dans la rue, m’a dit que les sieurs Du Camp et Baudelaire ne voulaient pas se trouver avec Feydeau, « ne pouvant se résigner à lui faire le moindre compliment sur son livre ». Je trouve cette bégueu-lerie du plus haut goût ! dans ces deux messieurs. – Elle les croit jaloux de la vente, aperçu littéraire qui peut être vrai ?

Les plus vieilles médailles d’argent de la Macédoine re-présentent un homme baisant une femme. Quelle obscénité ! (et la posture est bonne). Celles d’un travail un peu plus avancé représentent un homme debout, se polluant ! Quelle turpitude !

Adieu, vieux. Je t’embrasse. Ton.

 

– 114 –

À AGLAÉ SABATIER

[Paris,] mercredi au soir [25 ? mars 1860].

Adorable Présidente,

« Je mets la main à la plume pour vous écrire » (et entre nous ce n’est pas à la plume que je voudrais mettre ma main) ; je vous écris, dis-je, ce petit mot, afin de savoir :

Comment va cette chère santé – qui fait la nôtre ?

Avez-vous toujours la fièvre ?

Ce coup d’air enfin est-il parti ?

Est-on tout à fait rétablie ?

Voilà.

Je me serais moi-même précipité rue Frochot pour avoir de vos nouvelles si je n’étais éreinté.

Éreintement qui ne résulte pas de la masturbation, comme vous pourriez le croire.

Mais de réveils trop matineux ou matinals, auxquels je me livre depuis que je suis plongé dans les recherches sa-vantes, si bien que je dors assez ordinairement de 3 à 6, qui est la seule heure où il soit convenable d’aller chez les per-sonnes.

Faites-moi donc savoir comment ça va et croyez à l’affection bien sincère de celui

qui ne vous baise, hélas ! que les mains.

 

– 115 –

À ALFRED BAUDRY

[Paris, 27 mars 1860.]

Mon brave,

Je vais bientôt m’en retourner à Rouen pour le mariage de ma nièce. Mais, sans doute, je serai obligé de revenir ici presque immédiatement, pour me livrer à diverses lectures. À mesure que j’avance dans mon travail, il s’agrandit. Je de-viens stupide ! Les notes m’encombrent. Quand sera-ce fi-ni ?!!!

Or, ayez l’obligeance de communiquer au père Pottier la liste suivante, pour savoir quels sont les livres qui se trou-vent à la bibliothèque de Rouen. Cela m’importe fort. Ré-pondez-moi tout de suite en me renvoyant la susdite liste avec un signe qui me fera comprendre ce que je peux trou-ver là-bas.

Je vais après-demain dîner chez votre frère avec Maury et Renan.

Mille poignées de main. À vous.

Mardi soir.

 

Vel elegantius : mardi au soir.

 

– 116 –

À LOUIS BOUILHET

[Paris,] mercredi soir [28 mars 1860].

J’ai fait hier connaissance de mon futur neveu. – c’est un fort homme (ne pas lire : homme fort) et qui me paraît doux comme un mouton. Les jeunes gens ont l’air épris l’un de l’autre. Tout cela est très bien ! On est enchanté ! Heureux ceux qui vivent dans la bonne et simple nature ! – Oui, quand je me suis retrouvé, seul, le soir, j’ai senti qu’entre moi et mes comortels il y avait des abîmes. Tout le bonheur de la vie est là sans doute. Et pourtant si on me l’offrait, ac-cepterais-je ? – Enfin ! encore trois semaines et je m’en re-tourne à Croisset. Mais il est probable que je reviendrai ici, pour préparer mon chapitre VIII. – Quant à celui que je fais maintenant, j’y vois un peu plus clair, mais je ne sais encore quand il sera fini.

Rassure-toi ! mes coïts diminuent sensiblement. – Mais franchement je crois que ça m’a fait du bien à la santé.

Aujourd’hui j’ai été chez Janin qui est très touché de ta lettre. Il m’a fait ton éloge, dit que tu avais beaucoup de ta-lent, que ta personne lui plaisait, que tu avais raison d’habiter la province, etc., etc. « Il entend joliment Horace, ce gaillard-là ! Aussi, voyez ! quelle supériorité ça lui donne sur les autres ! » Bref, tu as très bien fait de lui envoyer ton épître. – Et je parie qu’à ta prochaine pièce, tu auras un feuil-leton superbe. – Oh ! les hommes !

Feydeau, de plus en plus furieux contre iceux, se con-sole en faisant faire pour son usage personnel : 1° son por-trait ; 2° son camée. Je suis effrayé du peu d’affection qu’on lui porte. – Et je passe ma vie à le défendre ; or, j’ai fort à faire, car ce coco-là manque entièrement de politique.

 

– 117 –

Chez Janin, tantôt, re-vue de Feuillet (peu sympathique, décidément). Il vient de faire une jolie chute avec sa Tenta-tion, événement qui ne m’a pas été désagréable.

L’idiot d’Amsterdam est venu me voir dimanche. – Il a été assez malade d’un mal de gorge et je lui ai trouvé une foutue balle. – En partant il m’a dit « qu’il travaillait ».

Ce même dimanche il y avait eu chez moi un grand com-bat entre Baudry, Saint-Victor et l’excellent père Maury, qui est charmant. Je dîne demain à Versailles avec lui et Renan.

Notre ami Maxime a publié dans la Revue des Deux Mondes une nouvelle que l’on dit peu roide.

Ça va mal dans le ménage de la Présidente. Et (d’ici à peu) j’ai peur d’une rupture définitive ?

Je n’ose te donner un avis sur le dénouement de ta pièce par peur de te conseiller une couillonnade, ou une im-prudence. Le public est si bête, si stupide, si idiot ! D’autre part, c’est embêtant de rater une belle chose et peut-être qu’à force d’art on peut la faire passer ? Vois, cherche. Je se-rai tout aussi embarrassé que toi.

Est-ce que tu vas prendre mon genre et te livrer à des lectures sans fin ? Jolie manière de perdre son temps.

Adieu, vieux. Il y a des fois où j’ai des soifs de toi à pren-dre le chemin de fer pour aller t’embrasser. Depuis que nous sommes séparés, je ne m’habitue pas à mon veuvage.

À toi, mon pauvre Caraphon ! Ton.

 

– 118 –

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Paris, 30 mars 1860.]

Non, je ne vous oublie pas. Mais à Paris les jours pas-sent si vite ! et je suis dans un tel train d’occupations et de lectures, que je ne fais pas toujours ce que je veux et ne vois pas les gens que j’aime. Voici d’ailleurs mes excuses :

1° Je suis arrivé ici à l’époque du Jour de l’An, et j’ai été pris par les visites et courses de la nouvelle année. 2° Le 15 janvier j’ai fait une chute assez grave, qui m’a retenu une huitaine au lit. 3° Mon roman carthaginois m’a entraîné et m’entraîne encore dans tant de divagations et de recherches (j’ai bien avalé depuis le 1er février une cinquantaine de vo-lumes) que je ne sais souvent où donner de la tête. Voilà cinq mois que je suis sur le même chapitre. Il s’agit de re-construire ou plutôt d’inventer tout le commerce antique de l’Orient. 4° Je suis depuis trois semaines dérangé par un ma-riage. C’est la fille de mon frère qui prend époux le 17 du mois prochain, je retourne à Rouen à cette époque. 5° Comme, à Rouen, je ne puis me procurer les livres dont j’ai besoin et que je ne peux emporter ceux des biblio-thèques publiques, il faut que je me hâte de finir toutes ces lectures avant mon départ. Voilà mes raisons. Mais croyez bien que je pense à vous souvent, très souvent. J’ai la plus grande sympathie pour votre esprit et pour votre cœur. Ne craignez pas de m’envoyer de vos lettres. Elles me plaisent et me touchent ; elles m’agréent et m’attendrissent.

Je n’ai été cet hiver que deux fois au spectacle, deux fois pour entendre Mme Viardot dans Orphée. C’est une des plus grandes choses que je connaisse. Depuis longtemps je n’avais eu pareil enthousiasme. Quant au reste, à ce qu’on appelle des nouveautés et qui sont souvent des vieilleries, ça

– 119 – ne vaut pas la peine d’être nommé. Je suis, du reste, peu au courant. Tout ce qui n’est pas art phénicien, depuis long-temps m’est indifférent, et plus j’éprouve dans mon travail de difficultés, plus je m’y attache. On n’aime que les choses et les gens qui vous font souffrir. Et puis, pour tolérer l’existence, ne faut-il pas avoir une marotte ?

Que vous dirai-je de vous et quel conseil vous donner ? On vous les a tous donnés et vous n’en avez suivi aucun. On est incurable quand on chérit sa souffrance. Vous ne voulez pas guérir. Vous ne savez pas ce que peut la volonté. Que puis-je faire pour vous, sinon des vœux stériles ? Mais si vous avez besoin d’une oreille pour écouter vos plaintes, criez-les dans la mienne, le cœur les entendra.

J’ai, ce soir, dîné avec des savants qui m’ont fortement loué un nouvel ouvrage d’un M. Larroque, 2 volumes sur les dogmes catholiques. Mais il paraît que le susdit ouvrage vient d’être interdit.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Paris,] vendredi 3 h[eures 30 mars ? 1860].

[…] Tout ce que j’ai à faire pour mon livre me tourne sur le cœur. Je suis exténué. Ce que j’écris est ignoble. Je viens, après le jardin des Plantes, de me livrer à Dioscoride et à la Mischna. Chaque jour je suis dérangé et malgré tous mes ef-forts je ne travaille pas et malgré mon envie je ne m’amuse point. Il faut que je refoute mon camp dans ma cabane […]

 

– 120 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 3 avril 1860.

Vous êtes bien bon, cher Monsieur et ami, de vous sou-venir de moi. Je suis heureuse et fière de l’intérêt que vous me témoignez ! Je pense à vous comme à quelqu’un placé dans une sphère bien plus élevée que la mienne, sous le rap-port de l’intelligence, du génie et du talent. Jugez combien vos lettres m’inspirent de la reconnaissance ! J’ai voulu vous écrire avant votre départ de Paris. J’attends toujours avec impatience votre roman carthaginois. Les dames qui ont lu Madame Bovary me disent : « Quand donc pourrons-nous lire un roman de M. Flaubert ? » Puis elles ajoutent : « Ja-mais rien ne nous a tant impressionnées que Madame Bova-ry, cette histoire est vraie, on n’invente pas ainsi, c’est trop naturel ! » Je suis bien peinée de savoir que vous avez été souffrant. Il me semble que vous [vous] fatiguez beaucoup, et pourtant cette passion de l’art vous fait vivre, si elle n’en était pas une, elle ne serait rien. Je sais qu’on n’aime bien que les personnes et les choses qui vous tourmentent, alors on n’est pas heureux, mais autrement c’est l’indifférence, c’est-à-dire encore le malheur ; heureux qui peut se passion-ner pour quelqu’un ou quelque chose ! Je vous vois en idée au milieu de tant de volumes, il y a longtemps que je désire aller ici à la bibliothèque, je suis saisie d’admiration et de respect en voyant tant d’œuvres de l’esprit humain. J’ai lu les deux derniers ouvrages de G. Sand : Constance Verrier et Jean de La Roche ; ce dernier est reproduit ici par le journal de la localité qui le fait précéder de cette note : Nous préve-nons les personnes, que le nom de G. Sand pourrait effrayer, que ce présent roman n’a rien qui doive alarmer les cons-ciences ! Ceci doit vous faire apprécier l’esprit qui anime les

 

– 121 – bons Angevins. Pour moi, je trouve que les derniers romans de G. Sand ne valent pas les premiers, ils ne sont ni l’idéal, ni la réalité, c’est quelque chose entre l’un et l’autre qui ne satisfait pas. Pour moi, Lélia est mon livre, je le relis sou-vent, je m’y retrouve, mon âme s’y voit comme en un miroir. Je suis toujours sans confesseur, j’ai été comme folle pen-dant longtemps, on me défend de penser à la confession. De Dieu à moi, je me sens en paix, mais lorsque la pensée du prêtre se place entre moi et Dieu, je suis saisie d’effroi ; le prêtre est à mes yeux un être qui prend l’homme au berceau et le tourmente, sans lui laisser un moment de liberté jusqu’à l’heure où il le dépose dans la terre, comme pour s’assurer qu’il n’en pourra sortir. Il faudra pourtant bien que je trouve un prêtre, je n’ai point peur de la mort, mais du prêtre. J’ai lu le compte rendu de l’ouvrage de Larroque qui a valu un avertissement au Siècle. J’aurais bien envie de le lire, car il y a eu une ordonnance de non-lieu, mais il nous avertit que nos croyances seront détruites, et que mettrons-nous à la place ? Voilà toujours la question insoluble. J’ai deux numé-ros de La Libre Recherche, qui contient des articles sur la vie future et le péché originel ; par malheur, nous n’avons à cet égard que des hypothèses, aucune certitude, et pourtant c’est là, où il faudra tôt ou tard arriver. Je trouve dans la Re-vue des Deux Mondes, les consolations d’une âme protes-tante, cela m’est on ne peut plus sympathique, le protestan-tisme m’attire beaucoup. Il ne faut pas nier le progrès moral lorsqu’on lit l’Histoire d’Henri Martin. Que vous êtes heureux d’avoir entendu Orphée et Mme Viardot ! Oh ! si j’avais le même bonheur ! En est-il un plus grand que celui d’admirer, d’éprouver un enthousiasme inspiré par les âmes de l’art. Ici, nous n’avons qu’un mauvais Opéra, et pourtant c’est ma consolation, je ne vis que là, c’est mon refuge, mon champ d’asile ! Je n’écris rien depuis longtemps, que ma vie, c’est

 

– 122 – une espèce de confession pénible. Vous me dites que je ne veux suivre aucun conseil, que je ne sais pas vouloir, cela est vrai, je n’ai qu’une volonté négative, j’ai tant souffert, tant obéi depuis que j’existe ! J’ai vécu dans des milieux si anti-pathiques, si hostiles, comment voulez-vous que je sois res-tée moi-même ! et pourtant au moindre éclairci du ciel, je me sens le cœur et l’imagination capables de tous les en-thousiasmes, comme si j’étais jeune. Ma vie comme celle de toutes les vieilles filles, s’est arrêtée à moitié. Je sens le be-soin de soumettre ma volonté et mes actions à la direction d’une volonté amie, plus éclairée et plus ferme que la mienne. Il me faudrait être guidée comme un enfant ! Je veux pourtant voir Paris cette année, mon médecin le veut et m’assure que ce que j’éprouve est une irritation partielle du cerveau, qu’il me faut changer de milieu, voir des objets nouveaux. J’ai en ce moment malade une femme qui est avec moi depuis mon enfance, c’est presque une seconde mère, j’en suis très inquiète, je ne puis la laisser, ni l’emmener, ce serait une grande affliction pour moi si je la perdais. Je ne manque pas d’inquiétudes et d’ennuis journa-liers. On annonce la réapparition de la Revue de Paris avec la collaboration de G. Sand, Michelet, Hugo, mes trois auteurs de prédilection, surtout G. Sand que j’admire et que j’aime au-delà de toute expression. Je suis peinée de voir que Mi-chelet, qui écrit si bien l’histoire, ait écrit L’Amour et La Femme. Il me semble qu’il s’est fourvoyé dans ces deux ou-vrages qui, à l’exception de pages admirables sur la mort et l’immortalité de l’âme, sont bons à renvoyer aux livres de médecine. Vous allez revoir la campagne qui commence à fleurir et à reverdir ! cette renaissance m’attriste profondé-ment. Adieu, cher Monsieur et ami, croyez que votre pensée est dans mon âme et mon cœur avec le sentiment d’amitié le plus dévoué.

 

– 123 –

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris,] samedi, 6 heures [7 avril 1860].

Chère Présidente,

Vous êtes bonne comme le Petit Manteau bleu, char-mante comme Cypris et cordiale comme le meilleur des amis.

Donc, je me regarde désormais comme étant convié à vos festins dominicaux.

Mais je ne pourrai venir demain. J’ai un tas d’embêtements ou, pour employer un mot moins lourd, d’occupations suscitées par le prochain mariage de ma nièce.

J’espère vous aller faire une petite visite un des jours de cette semaine.

Mille tendresses et deux baisers sur vos deux bras.

 

À JEANNE DE TOURBEY

Croisset, mardi [17 avril 1860].

Ange !

J’ai été tellement occupé ces jours derniers que je n’ai pu aller vous dire adieu. Excusez-moi et plaignez-moi.

 

– 124 –

Je vous suppose à la campagne ? Soignez-vous bien. – Afin qu’on vous retrouve aussi jolie que par le passé.

Je compte vous voir vers la fin d’août ? pourvu que vous ne soyez pas à un bain de mer quelconque ?

Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, envoyez-moi de longues nouvelles de votre exquise personne.

Je baise vos jolies mains, vos jolis pieds, et tout le reste, et suis vôtre.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, samedi soir [21 avril 1860].

Comment vas-tu ! mon cher Monsieur ? Quant à moi je travaille assez raide et suis pour le quart d’heure dans une telle exaltation qu’il m’est impossible de dormir depuis deux jours. Enfin, je finis mon infinissable chapitre VII !!!

Je crois que mon état littéraire a pour cause la réaction de la noce. J’ai eu une indigestion de bourgeois ! 3 dîners, 1 déjeuner ! Et 48 heures passées à Rouen. C’est fort ! Je rote encore les rues de ma ville natale et je vomis des cravates blanches.

Il fait un froid de chien, nom d’un petit bonhomme ! et je me rôtis les tibias comme en plein décembre.

Sylvie avance-t-elle ? Adieu, mon vieux ; ne t’em… pas trop !

Bonnes métaphores !

 

– 125 –

Fais mes excuses à Sainte-Beuve et à Théo, de ne pas leur avoir dit adieu. Mais nous devions nous trouver en-semble à un dîner qui n’a pas eu lieu. Amitiés à la Prési-dente. Qu’est-ce que ça devient ?

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Croisset, 24 avril [1860].

Ci-inclus 1° une lettre pour M. Jules Cloquet ; 2° une lettre pour le d[octeur] Dumont.

Je suis convaincu que ces deux Esculapes (style Prud-homme) vous recevront très bien.

De plus, j’ai parlé de vous au docteur Forget qui de-meure rue de Trévise 8, 18 ou 28 ? (car j’ai perdu son adresse) et vous pouvez vous présenter chez lui, si vous n’obtenez pas, de mes deux amis, les renseignements dési-rables.

Adieu, mille cordialités, bonne pioche et pas trop d’emmerdements.

À vous.

 

Dites-moi si vous avez besoin d’une lettre pour un mé-decin de l’hôpital Saint-Antoine.

 

– 126 –

AU DOCTEUR JULES CLOQUET

Croisset, [24 avril 1860].

Cher et excellent ami,

Soyez assez bon pour recevoir deux de mes amis très in-times, MM. Jules et Edmond de Goncourt, qui ont besoin d’avoir leurs entrées dans les hôpitaux de Paris et d’être en rapport avec des chefs de service. Ils vous expliqueront eux-mêmes leur affaire. Et en les obligeant vous m’obligerez beaucoup. Cela s’ajoutera à tout ce que je vous dois.

Je vous embrasse bien affectueusement.

 

AU DOCTEUR DUMONT

[Croisset, 24 avril 1860.]

Mon brave,

Ceci te sera remis par deux de mes camarades de lettres, MM. Jules et Edmond de Goncourt.

Peux-tu les mettre en rapport avec des chefs de clinique, etc. ? Ils ont besoin d’un tas de renseignements pour un bouquin qu’ils préparent.

Si tu peux leur rendre ce petit service, tu seras bien gen-til. Fais pour eux ce que tu ferais pour moi.

Mille poignées de main.

À toi.

 

– 127 –

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche soir, 29 [avril 1860].

Charmant, mon vieux. – Exquis ! Sans blague aucune, ça m’a ravi. Je n’y vois rien à reprendre. Il va sans dire qu’il faudra, lorsque tu feras imprimer la susdite pièce, mettre un chiffre II après le « doublait le nombre des ét[oiles] ». Je le crois du moins ?

La seule tache est peut-être « … qui menace ». Menace quoi ? mais je vois le geste mignon de son doigt, et puis le vers qui rime avec menace est si charmant et si juste :

 

Comme une anguille dans sa nasse.

 

Bravo ! Caraphon ! Taieb ! continue !

Tu ne trouves donc pas de sujet, mon pauvre vieux ? C’est emmerdant, je le sais, et je te plains. Mais c’est ton ha-bitude. – Tu es condamné maintenant à passer six mois de l’année ainsi. Au mois de juin, ça vient. Tu as encore tout au plus un mois d’angoisses. – Console-toi, d’ailleurs, voilà le soleil.

Nous avons nous deux Achille causé, tantôt, de ce brave Leplay. Il l’avait rencontré plusieurs fois dans les rues de Rouen, se dirigeant vers la préfecture pour solliciter la croix ! et Achille connaissait ses titres !!! Je devais aller le voir le jour même où il est mort.

T’ai-je dit que Foy avait pour toi la plus haute considé-ration ?

 

– 128 –

Le jeune Narcisse Lormier a fait demander à son père un re-secours de 60 mille francs, si bien que le bonhomme ha-rassé et désolé a répondu : « Mais mon Dieu qu’il patiente ! Je vais bientôt mourir ! » Ce jeune bourgeois est décidément un monstre.

Assez causé de bourgeois.

***

Je ne travaille pas trop mal pour le moment, et je vois enfin la fin de mon infinissable chapitre VII. Ce sera avant une quinzaine. Il me faudra bien encore une huitaine de jours pour repolir le tout. Après quoi j’allumerai un feu de joie, car j’ai cru un moment que j’y crèverais.

Oh ! comme il faut se monter le bourrichon pour faire de la littérature, et que bien heureux sont les épiciers !

Nous avons perdu un ami en la personne de Fessard, qui, avant-hier, a fait son plongeon dans l’éternité. Nous ne prendrons plus de petits verres ensemble !… J’ai des souve-nirs charmants d’après-midi passés à son école, sous la pe-tite avenue de peupliers, nu, en caleçon, avec l’odeur des fi-lets et du goudron… la vue des voiles… je ne sais quoi qui m’attendrit.

Autre mort d’un de mes camarades de collège (excellent bougre), Marc Arnaudtizon, tué d’un coup de soleil à Ma-nille, patrie des cigares ! J’ai appris ce soir ces deux décès, et j’ai encore dans l’oreille la voix de Fessard et la voix d’Arnaudtizon ! Tout cela fait faire des réflexions philoso-phiques, comme dirait Fellacher.

 

– 129 –

Comme c’est beau, la mère de Lao-Tseu qui a conçu son fils rien qu’en regardant filer une étoile !

Adieu, cher vieux. Je t’embrasse. Bonne chance.

À toi.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 8 mai 1860.]

J’ai reçu la nouvelle édition des Quatre Saisons. Bien que je n’aime pas les illustrations, celles-là sont fort gentilles, un peu trop pareilles les unes aux autres, peut-être ? J’ai lu la « Préface » qui est claire et bien faite. Le volume est là sur ma table, à côté des bons auteurs et je le relirai in extenso, au premier moment de loisir que j’aurai, car je n’en peux plus.

Je recalle enfin mon interminable chapitre VII qui ne se-ra pas venu sans peine. De plus je prépare le huitième. Je me bourre des objections anticatholiques du père Larroque, je lis le dernier volume de Michelet et divers articles d’exégèse dans la Revue germanique. Depuis mon retour j’ai écrit 15 pages, ce qui est bien joli pour un empêtré comme moi.

N’est-ce pas en Andalousie que tu vas porter ton incon-cevable trombine ? La terre de Pélage va donc te recevoir. Tu fais bien, mon vieux ! Je t’y engage et voudrais te suivre. Une fois que tu auras tâté des voyages, tu y reviendras. C’est une maladie, je t’en préviens.

T’es-tu enfin procuré les œuvres de Petrus Borel et les Jeunes-France, bougre d’entêté ?

 

– 130 –

Jolie phrase du père Humboldt dans une de ses lettres : « Notre renommée s’étend à mesure que notre imbécillité s’accroît. » C’est pourquoi il ne faut pas souhaiter que notre renommée s’étende.

Adieu, quand pars-tu ? Ne t’em… pas trop. Bonne pioche. Je t’embrasse.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Croisset [vers le 15 mai 1860.]

Il faut que je vous dise tout le plaisir que vient de me faire la lecture de vos deux volumes. Je les trouve char-mants, pleins de détails neufs et d’un excellent style, à la fois très nerveux et très élevé. Cela est de l’histoire, il me semble, et de l’histoire originale.

On y voit toujours l’âme sous le corps ; l’abondance des détails n’étouffe pas le côté psychologique. La morale court sous les faits et sans déclamation, sans digressions ! Cela vit, rare mérite.

Le portrait de Louis XV, celui de Bachelier et surtout ce-lui de Richelieu (pages 214-215) me semblent des morceaux achevés.

Combien vous me faites aimer Mme de Mailly, ce qu’elle m’excite ! « C’était une de ces beautés… comme les divinités d’une bacchanale ! » Mais, s… n… de D…, vous écrivez comme des anges, décidément.

Je ne connais rien au monde qui m’ait plus intéressé que la fin de Madame de Châteauroux.

 

– 131 –

Votre jugement sur la Pompadour restera sans appel, je crois. Que peut-on dire après vous ?

Cette pauvre Dubarry, comme vous l’aimez, hein ? et moi aussi, je l’avoue. Que vous êtes heureux de vous occu-per de tout cela, au lieu de vous creuser sur le néant ou sur du néant comme je fais !

Vous êtes bien gentils de m’avoir envoyé le livre, d’avoir tant de talent et de m’aimer un peu.

Je serre vos quatre mains le plus fort possible.

À vous.

G. FLAUBERT,

Ami de Franklin et de Marat, factieux

et anarchiste du premier ordre, et

désorganisateur du despotisme dans

les deux hémisphères depuis vingt ans !!!

 

À ALFRED DARCEL

[Croisset, mai ? 1860.]

Mon cher Darcel,

Vous m’avez tellement gâté par vos complaisances que je ne crains pas d’en abuser en vous recommandant un compatriote, M. L. Heuzey, auteur du Mont Olympe et de l’Acarnanie. Pouvez-vous lui faire, dans la feuille rouennaise que vous embellissez des charmes de votre style, une forte réclame . Elle ne vous compromettra en rien, puisque vous vanterez un excellent travail.

 

– 132 –

Mille poignées de main.

À vous.

 

À CHARLES BAUDELAIRE

Croisset, lundi [18 ou 25 juin 1860].

Vous êtes bien aimable, mon cher Baudelaire, de m’avoir envoyé un tel livre ! tout m’en plaît, l’intention, le style et jusqu’au papier. Je l’ai lu très attentivement. Mais il faut d’abord que je vous remercie pour m’avoir fait connaître un aussi charmant homme que le sieur de Quincey ! Comme on l’aime celui-là !

Voici (pour en finir tout de suite avec le mais) ma seule objection. Il me semble que dans un sujet, traité d’aussi haut, dans un travail qui est le commencement d’une science, dans une œuvre d’observation naturelle et d’induction, vous avez (et à plusieurs reprises) insisté trop (?) sur l’Esprit du Mal. On sent comme un levain de catholicisme çà et là. J’aurais mieux aimé que vous ne blâmiez pas le haschich, l’opium, l’excès. Savez-vous ce qui en sortira plus tard ?

Mais notez que c’est là une opinion personnelle, et dont je ne fais aucun cas. Je ne reconnais point à la critique le droit de substituer sa pensée à celle d’un autre. – Et ce que je blâme dans votre livre est, peut-être, ce qui en constitue l’originalité, et la marque même de votre talent ? Ne pas res-sembler au voisin, tout est là.

Maintenant que je vous ai avoué toute ma rancune je ne saurais trop vous dire combien j’ai trouvé votre œuvre excel-lente d’un bout à l’autre. C’est d’un style très haut, très

– 133 – ferme et très fouillé. J’admire profondément dans le poème du « Haschich » les pages 27-33, 51-55, 76 et tout ce qui suit. Vous avez trouvé le moyen d’être classique, tout en restant le romantique transcendant que nous aimons.

Quant à la partie intitulée « Un mangeur d’opium », je ne sais ce que vous devez à Quincey. Mais en tout cas c’est une merveille. Je ne sais pas de figure plus sympathique, pour moi du moins.

Ces drogues-là m’ont toujours causé une grande envie. Je possède même d’excellent haschich composé par le pharmacien Gastinel. Mais ça me fait peur. – Ce dont je me blâme.

Connaissez-vous dans le Soudan de d’Escayrac de Lau-ture toute une théogonie et cosmogonie particulière inventée par un fumeur d’opium. Il m’en reste un souvenir « assez farce » mais j’aime mieux M. de Quincey. Pauvre homme ! Qu’est devenue Miss Ann ! On vous doit aussi de la recon-naissance pour la petite note relative aux critiques moraux. Là, j’ai été gratté ou plutôt flatté à mon endroit sensible.

J’attends avec impatience les nouvelles Fleurs du mal. – Mon observation ne peut ici avoir lieu. Car le poète a parfai-tement le [droit de] croire à tout ce qu’il voudra. Mais le sa-vant ?

Je vous dis peut-être des stupidités ? Il me semble néanmoins que je me comprends. Nous en recauserons. Comme vous travaillez ! – et bien !

Adieu, je vous serre la main à vous décrocher l’épaule.

 

– 134 –

À CHARLES BAUDELAIRE

Croisset, 3 juillet 1860.

Avec bien du plaisir, mon cher ami, je recevrai votre vi-site. Je compte dessus. Ce serait un grand hasard si vous ne me trouviez pas. Mais, par excès de prudence, prévenez-moi la veille cependant.

Je vous lirai du Novembre, si cela peut vous divertir. Quant au Saint Antoine, comme j’y reviendrai dans quelque temps, il faudra que vous attendiez.

J’ai bien des choses à vous dire.

Mille cordialités. Tout à vous.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

Croisset, 3 juillet [1860].

Puisque vous vous inquiétez de Carthage, voici ce que j’en ai à vous dire :

Je crois que j’ai eu les yeux plus grands que le ventre ? La réalité est chose presque impossible dans un pareil sujet. Reste la ressource de faire Pohëtique. Mais on retombe dans quantité de vieilles blagues connues, depuis le Télémaque jusqu’aux Martyrs. Je ne parle pas du travail archéologique qui ne doit pas se faire sentir, ni du langage, de la forme, qui est presque impossible. Pour être vrai il faudrait être obscur, parler charabia et bourrer le livre de notes ; et si l’on s’en tient au ton littéraire et françoys, on devient banal. – « Pro-blème ! », comme dirait le père Hugo.

 

– 135 –

Malgré tout cela je continue, mais dévoré d’inquiétudes et de doutes. Je me console dans cette pensée que je tente quelque chose d’estimable. Voilà tout.

Le drapeau de la Doctrine sera, cette fois, franchement porté, je vous en réponds ! Car ça ne prouve rien, ça ne dit rien. Ce n’est ni historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être stupide ?

Je commence maintenant le chapitre VIII. – Après lequel il m’en restera encore sept ! Je n’aurai pas fini avant 18 mois.

Ce n’était pas une politesse de ma part que de vous féli-citer sur votre dernier livre. – Et sur le genre de vos travaux. J’aime l’histoire, follement. Les morts m’agréent plus que les vivants. D’où vient cette séduction du passé ? Pourquoi m’avez-vous rendu amoureux des maîtresses de Louis XV ? Cet amour-là est, du reste, une chose toute nouvelle dans l’humanité. Le sens historique date d’hier. Et c’est peut-être ce que le e XIX siècle a de meilleur.

Continuer : partie 2 sur 29