Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 14 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................ 29

J’ai passé à ton établissement avant-hier, et je t’attendais aujourd’hui !

Bonsoir, mon vieux ! Je m’en retourne sous ma chau-mine.

Oui, mais ce n’est pas ça, tes richesses acquises sur la sueur du peuple sont-elles suffisantes pour me prêter 100 francs ? Je n’ai pas le moyen de m’en retourner chez moi, suivant ma coutume.

Adieu, vieux, merci. Viendras-tu me voir cet été ?

Ton.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 15 mai 1859.]

Il y aura encore de beaux jours pour notre belle patrie ! Ouis cette anecdote que m’a narrée, tantôt, mon médecin de Croisset. Il venait d’être appelé près d’un moutard de sept ans affligé d’un paraphimosis, résultant de masturbation exercée sur lui par une femme de 40 ans ! Ladite villageoise recueille des petits malheureux, dont elle fait à la fois des domestiques et des godemichets. Car, c’est en frottant sur son clitoris (supposition du docteur) la quiquette du pauvre garçon qu’elle l’a élevée jusqu’à la hauteur d’une pine d’âne – que je te souhaite.

Non, Amyot ne m’a envoyé aucune feuille.

Je suis plus bégueule que toi et je repousse systémati-quement autre chose que le mauvais langage. Car je ne crois pas que l’on puisse tout bien dire. Il y a des idées impos-

– 29 – sibles (celles qui sont usées, par exemple, ou foncièrement mauvaises), et comme le style n’est qu’une manière de penser, si votre conception est faible, jamais vous n’écrirez d’une fa-çon forte. Exemple : je viens de recorriger mon IVe chapitre. C’est un tour de force (je crois) comme concision et netteté, si on l’examine phrase à phrase ; ce qui n’empêche pas que le susdit chapitre ne soit assommant et ne paraisse très long et très obscur, parce que la conception, le fond ou le plan (je ne sais) a un vice secret que je découvrirai. Le style est au-tant sous les mots que dans les mots. C’est autant l’âme que la chair d’une œuvre.

Je vais ce soir commencer mon VIe chapitre. Me voilà donc au tiers, et encore dans ce premier tiers, bien des choses seront à modifier, j’en suis sûr.

Et ne donne pas, ô mon ami, dans cette scie commode dont je suis embêté : « Tu es bien heureux de pouvoir tra-vailler sans te presser, grâce à tes rentes. » Les confrères me jettent à la tête, continuellement, les trois sols de revenu qui m’empêchent de crever précisément de faim. Cela est plus facile que de m’imiter. J’entends de vivre comme je fais : 1° à la campagne les trois quarts de l’année ; 2° sans femme (petit point assez délicat, mais considérable), sans ami, sans cheval, sans chien, bref sans aucun des attributs de la vie humaine ; 3° et puis, je regarde comme néant tout ce qui est en dehors de l’œuvre en elle-même. Le succès, le temps, l’argent, et l’imprimerie sont relégués au fond de ma pensée dans des horizons très vagues et parfaitement indifférents. Tout cela me semble bête comme chou et indigne (je répète le mot, indigne) de vous émouvoir la cervelle.

L’impatience qu’ont les gens de lettres à se voir impri-més, joués, connus, vantés, m’émerveille comme une folie.

 

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