Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 6 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................ 12

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] lundi matin [24 janvier 1859 ?].

Qu’apprends-je dans le Journal de Rouen ? Tout le con-seil de rédaction se retire de la Revue contemporaine parce que tu m’as dédié Daniel ?

Cela entrave-t-il la publication dudit Daniel ?

Détails, mon vieux, détails !

Voilà qui me semble superbe !

 

À THÉOPHILE GAUTIER

[Croisset,] jeudi 27 janvier [1859].

Cher vieux Théo,

Une lettre du gars Feydeau m’apprend que tu es main-tenant à Moscou, et qu’à la fin de février, nous te reverrons ! Alléluia ! Car je m’ennuie de ta personne incroyablement. Quand j’ai été à Paris, au mois de novembre dernier, pour l’Hélène Peyron de Bouilhet, tu m’as manqué, tout le temps, d’une façon agaçante. Voilà.

Souvent, je pense à ta mirifique trombine perdue au mi-lieu des neiges. Je te vois en traîneau, tout encapuchonné de fourrures, baissant la tête et les bras croisés…

Je n’ai rien lu de ce que tu as envoyé au Moniteur. On m’a dit que tu avais fait une arrivée à Saint-Pétersbourg qui était une merveille. J’attends le tout pour le lire en volume. As-tu fait des verres ? pardon de la question qui est stupide.

 

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Je veux dire que tu nous dois un recueil lyrique intitulé Les Hyperboréennes ou L’Ours blanc.

Tu retrouveras ta patrie encore plus stupide que tu ne l’as quittée ! Les hommes maintenant portent des manches à gigot. Cet amour du manche de gigot me semble un indice obscène, un curieux symbolisme, comme dirait le père Mi-chelet.

Ce vieux a publié un bouquin sur L’Amour, où il trouve que Mme Mélanie Waldor est le premier prosateur du XIXe siècle, etc., etc. Et dans tout le reste du livre, « notre grand poète-historien » s’écrie, à chaque instant, comme le docteur Sacombe :

 

Ah ! laissez-moi de grâce adorer la matrice.

 

Car il ne parle que de ça, ne rêve qu’ovaires, allaitement, lo-chies et unions constantes. C’est l’apothéose du mariage, l’idéalisation de la vesse conjugale, le délire du pot-au-feu !

D’autre part on se pâme à lire et à écouter Le Roman d’un jeune homme pauvre par cet escouillé d’Octave Feuillet. Ladite chose s’avale, suivant les goûts, en pilule ou en ti-sane, sous forme de volume ou de pièce ! Triste drogue ! – Voilà tout ce que je sais touchant cette immense latrine ap-pelée le Monde des Arts.

Quant à moi, depuis trois mois, je vis ici complètement seul, plongé dans Carthage et dans les bouquins y relatifs. Je me lève à midi et me couche à trois heures du matin. Je n’entends pas un bruit, je ne vois pas un chat. Je mène une

 

– 13 – existence farouche et extravagante. Puisque la vie est intolé-rable, ne faut-il pas l’escamoter ?

Je ne sais pas ce que sera ma Salammbô. C’est bien dif-ficile. Je me fous un mal de chien. Mais je te garantis, ô Maître, que les intentions en sont vertueuses. Ça n’a pas une idée, ça ne prouve rien du tout. Mes personnages au lieu de parler, hurlent. D’un bout à l’autre c’est couleur de sang. Il y a des bordels d’hommes, des anthropophagies, des élé-phants et des supplices. Mais il se pourrait faire que tout ce-la fût profondément idiot et parfaitement ennuyeux. Quand sera-ce fini ? Dieu le sait !

En attendant je continue à jouir du mépris des honnêtes gens. Tous les rédacteurs de la Revue contemporaine voulant se retirer dudit papier ont pris pour prétexte la « Dédicace » que Feydeau m’a faite en tête de son nouveau roman. Ils ne voulaient plus écrire dans un journal pollué par mon nom. Comme bêtise, je trouve cela fort.

Il me tarde bien d’être à la fin du mois prochain. – Seul avec toi, les coudes sur la table, dans mon humble réduit du boulevard. —

Vas-tu t’embêter, pauvre cher vieux Maître, une fois re-venu !!!

Je te saute au cou et t’embrasse très fort.

À toi, ton.

 

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