Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 36 sur 50

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Correspondance - Tome III

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MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, 14 octobre 1859.

Alors même que vous m’auriez oubliée, cher Monsieur, je n’en aurais pas moins pensé à vous. J’ai mille raisons pour cela que vous n’avez pas, je n’ai nul mérite que celui de vous comprendre et d’admirer vos œuvres littéraires. Je vous aime à cause de votre cœur, de votre intelligence, de vos idées qui me sont toutes sympathiques, et aussi à cause de la reconnaissance profonde que j’éprouve, pour l’intérêt que vous me témoignez avec tant de douce mansuétude. Je n’ai donc pas cessé de penser à vous, et je vous aurais écrit si la monotonie de mes plaintes n’avait pas dû vous ennuyer. Votre lettre m’est arrivée comme une de ces consolations providentielles qui nous viennent au moment où nous sommes le plus accablés ! Je devais aller à Nantes pour le 1er septembre, époque de l’Opéra ; il s’est trouvé que l’ouverture de ce genre de spectacle a été retardée jusqu’au 1er octobre, premier contretemps. Ensuite à la fin de sep-tembre, j’ai été prise d’une violente névralgie à la tête et aux dents, et j’en souffre encore cruellement, surtout la nuit. Dès l’âge de 16 ans, j’ai éprouvé de ces névralgies qui souvent duraient de l’hiver jusqu’au printemps, et me retenaient pri-sonnière, car, en ce moment, la plus légère impression de l’air me cause des douleurs affreuses. Dans cet état, je n’ai pu aller à Nantes où la température est beaucoup plus hu-mide qu’ici. On me fait espérer que le propriétaire reprendra la maison que j’ai louée à Nantes ; j’ai donc consenti à la lui rendre, mais cela m’a vivement contrariée. Tout l’été j’ai vé-cu, j’ai pris patience ici, dans la pensée qu’ayant une maison ailleurs, j’en sortirais lorsque je le voudrais. C’était mon es-poir, le remède en perspective à mes maux. Maintenant qu’il

 

– 68 – faut y renoncer, je le regrette plus que de raison, il me semble que je suis prisonnière ici, condamnée à vivre et à y mourir. Et chaque site, chaque objet m’y rappelle un chagrin, une déception ou un ennui. Lorsque je vois un hiver encore à recommencer dans les mêmes conditions, sans espoir de changement, je me désespère ! Cependant, je n’aime pas Nantes, j’y suis plus malade qu’ici, mais j’ai l’Opéra et pour lui je souffrirais bien des choses. C’est un ami, c’est ma fa-mille, mon champ d’asile, je ne vis que là, parmi ce que le monde appelle des fictions et ce qui pour moi est la seule vé-rité ! J’ai tant désiré me retrouver dans la salle Graslin ! en-fin, il faut se résigner, je n’ai pas fait autre chose depuis que j’existe. Enfin, j’ignore si j’irai ou non, et cette incertitude est plus irritante qu’une décision définitive. L’état de mon âme est le même ; à quoi m’a servi ma jeunesse, ma fortune, mon dévouement pour tous, à rien ; ceux qui m’ont aimée m’ont fait plus de mal que ceux qui m’ont haïe. Ceux que j’ai ai-més, je ne les aime plus, car ce n’était pas eux que j’aimais, mais les créations de mon imagination. Je n’ai plus d’illusions à l’égard de ce qui existe, je ne puis donc plus ai-mer que ce qui n’existe pas, en ce monde du moins, et que trouverai-je ailleurs ! qui sait et qui peut savoir ! Ai-je vécu ? non, j’ai souffert ! L’aspect de la nature est triste, lugubre, les feuilles des tilleuls de ma fenêtre jonchent la terre, d’autres les remplaceront, les hommes aussi renaissent, le corps dis-paraît, mais l’âme que devient-elle ? Je vois que votre ou-vrage avance, maintenant vous devez avoir maîtrisé votre sujet, et la moitié de l’œuvre doit vous coûter moins de peine. J’attends avec impatience ce nouveau chef-d’œuvre. Ceux qui ont critiqué Madame Bovary ne l’ont pas lue, ou ne l’ont pas comprise ; à mon tour, je ne les comprends pas, comment ont-ils pu méconnaître la pensée morale qui a pré-sidé à cette œuvre si généralement admirée ? Jamais sermon

 

– 69 – ne m’a fait une aussi vive impression que le dénouement, c’est un enseignement sévère, terrible et de nature à retenir toutes les femmes dans la voie du devoir. Toutes les dames m’en parlent dans ce sens, et personne ne peut oublier ce livre si vrai, si naturel, si beau. Écrivez toujours ainsi, et vous aurez la sympathie des cœurs et la gloire d’un écrivain supé-rieur à tout ce qui usurpe aujourd’hui ce nom. Je n’ai lu que des fragments de La Légende des siècles, je vais faire venir l’ouvrage ; je lis La Formation du dogme par Mme de Belgiojo-so. Ici pas une revue, pas un ouvrage sérieux. Je suis tou-jours à la recherche d’un journal secondaire dans lequel je puisse écrire, on m’a indiqué le Journal pour tous, dirigé par Jules Simon ; pourriez-vous m’obtenir à ce journal des inser-tions. J’écris toujours mes mémoires, cela n’avance guère, c’est ma vie que je refais jour par jour, c’est bien triste. Vous me dites d’aller à Paris, mais l’hiver pour moi c’est impos-sible, les trois quarts du temps je vis dans ma chambre. An-gers ne me convient point, j’y suis comme dans la fosse aux lions, dans un milieu hostile, antipathique, je voudrais en sortir, mais comment ? Vous avez été malade aussi, j’espère que maintenant que vous êtes bien, que Dieu vous préserve de la souffrance ! Je l’en prie de cœur ; vous me dites que le monde, la variété des occupations, la musique, le théâtre, me guériraient, peut-être, mais ici, je n’ai rien de tout cela. Oui, voir quelqu’un jeune, gai et [en] bonne santé, donne un peu de tout cela, la joie est sympathique comme la douleur. J’ai eu celle de voir ma mère, que j’aimais plus que tout au monde, souffrir pendant vingt ans, faire l’éducation d’un en-fant, non vraiment se donner mille peines, s’attacher, pour recueillir l’ingratitude, cela ne m’est que trop arrivé ! Je ne recommencerai plus ! Je trouve encore bien plus que vous la marche du clergé triste, moi qui suis restée catholique ! Je suis convaincue que si nous vivons, nous verrons de grands

 

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