Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 41 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Georges Pouchet......................................................... 79

Il se publie dans Le Constitutionnel un roman-feuilleton où l’héroïne m’accuse sérieusement (c’est l’auteur qui parle par sa bouche) d’écrire en vue de l’argent. Sens-tu la profon-deur du reproche ?

 

À GEORGES POUCHET

[Croisset,] mercredi [16 novembre 1859].

Vous êtes le plus aimable des mortels. Merci mille fois.

Le passage de Plutarque dont je vous ai parlé ne con-cerne point l’âge de fer. Il y est dit seulement que les pre-miers temps étaient de foutus temps, et que la terre se trou-vait laide, et désordonnée, s’il est loisible de manger chair (chap. II).

Tâchez donc de me venir voir un de ces jours !

Mille poignées de main de votre.

 

Quand vous aurez le temps, envoyez-moi votre traduc-tion de Gesenius.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] mardi soir [22 novembre 1859].

Je commençais à trouver que tu étais longtemps à me répondre, mon bon. Et après toutes les bourrasques ef-froyables que tu as subies, j’avais peur que tu ne fusses ma-lade.

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Je vois au contraire que tu travailles. Continue ! Tu en seras récompensé probablement, par un beau livre.

Bien que je n’admire pas immensément le sieur Musset, il n’en restera pas moins comme un charmant jeune homme. Il a eu de beaux jets. Quant à faire une œuvre, ce gentil-homme avait la poitrine trop étroite (tu as vu dans Lui qu’il était essoufflé pour monter chez la Muse). Mais il ne faut pas oublier qu’il a été très original (à son heure), et qu’il a écrit de petites choses ravissantes. Quant à avoir la mine d’un maître, comme tu le dis fort bien, jamais !

Il me déplaît pour avoir mis en axiomes et pratique « la Poésie du cœur » (double farce à l’usage des impuissants et des charlatans). En voilà un qui a été peu critique ! Il me pa-raît avoir eu sur l’humanité le coup d’œil d’un coiffeur sen-timental ! toujours « mon pauvre cœur », toujours les larmes ! – Je crois du reste que la mère Colet l’a reproduit assez fidèlement ? et il est facile maintenant de le bien con-naître. As-tu remarqué ses affectations de noblesse ? ses éternels bals aux ambassades ? Comme c’est beau cet homme qui porte sa douleur dans le monde ! – telle qu’un bi-jou rare, pour l’ébahissement de ces Messieurs et ces Dames !

Quant à moi, ne crois pas que ce livre m’ait irrité (il y a longtemps que je sais à quoi m’en tenir sur l’auteur !). Je t’avouerai même que je suis assez corrompu, assez orgueil-leux, ou assez vertueux pour m’en être démesurément amusé. Et puis en définitive j’y fais bonne figure. Ai-je l’air suffi-samment rébarbatif ? invulnérable, piété, à la fois tout spiri-tuel et invisible comme un ange et baiseur comme un héros de De Sade : « Personne au monde n’était maître de son foutre comme Rombeau !!! » (ce qui, par parenthèse, est une jolie phrase). C’est en effet parce que j’étais trop maître de

– 80 – mon foutre que nous nous sommes fâchés ! Je trouvais qu’elle empiétait sur mon sexe. Les couilles peuvent se louer ou se prêter, mais s’aliéner, jamais !

Cette publication m’a convaincu, une fois de plus, de l’immoralité profonde des femmes. Tu m’objecteras que celle-là est un monstre (non, d’abord ! Il n’y a pas de monstres, hélas !) et quand même, il y a des monstres aussi parmi les hommes ! Or, pas un homme ne ferait cela sur une ancienne maîtresse. Mais les femmes n’ont aucune idée du Droit. Les meilleures ne se font pas scrupule d’écouter aux portes, de décacheter des lettres, de conseiller et de prati-quer mille petites trahisons, etc. Tout cela vient de leur or-gane. Où l’homme a une Éminence, elles ont un Trou !

Cette éminence-là c’est la Raison, l’Ordre, la Science, le Phallus-Soleil, et le trou, c’est la nuit, l’humide, le trouble. Ceci est du pur Carthaginois.

À propos de Carthage, j’entre maintenant à la séance de nuit des Cent dans le temple de Moloch, où on engueule M. Hamilcar Barca lequel doit répondre avec une éloquence digne d’Odilon Barrot, ou plutôt du général Foy ? Ça me mènera jusqu’à Noël, époque où je me précipiterai dans tes bras, et il y a longtemps que j’en ai envie, mon pauvre gar-çon !

Ma mère part demain matin pour Paris. Elle me charge de te dire que tu les trouveras toujours le matin et le soir. – Une fois passé 5 heures.

Adieu, vieux, je t’embrasse.

 

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