Correspondance - Tome III
À Ernest Feydeau ............................................................ 76
Et maintenant, parlons de tes affaires. Est-ce qu’elles sont aussi désespérées que tu les fais ? Quittes-tu la Bourse définitivement, absolument ? N’y trouves-tu plus le moyen d’y gagner de quoi vivre ? S’il en est ainsi, cherche quelque chose d’analogue. Tu connais l’Argent, ne le quitte pas, bien qu’il te quitte momentanément. Car tu es, sous ce rapport, un monsieur à retomber toujours sur ses pattes. Quant à la littérature, je crois qu’elle pourrait te rapporter suffisam-ment. Mais (et le mais est gros) en travaillant d’une manière hâtive et commerciale où tu finirais bientôt par perdre ton talent. Les plus forts y ont péri. L’Art est un luxe. Il veut des mains blanches et calmes. On fait d’abord une petite conces-sion, puis deux, puis vingt. On s’illusionne sur sa moralité pendant longtemps, puis on s’en fout complètement. Et puis, on devient imbécile, tout à fait, ou approchant. Tu n’es pas né journaliste, Dieu merci ! Donc, je t’en supplie, continue comme tu as fait jusqu’à présent.
Ma mère fait ses préparatifs pour s’en aller à Paris. Tu la verras bientôt et tu me verras dans deux mois. J’attends di-manche le petit Duplan. Voilà toutes mes nouvelles. J’ai re-fusé son Athénée. Fais-moi le plaisir de le porter chez lui, 18, rue Vivienne.
Adieu, mon pauvre vieux.
Sursum corda ! et je t’embrasse.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset,] samedi soir [12 novembre 1859].
Tu m’as l’air d’un homme, puisque tu t’es remis à tra-vailler ! et que dans son malheur ton esprit rue au lieu de
– 76 – geindre. Sois persuadé que je t’apprécie, et je crois que peu de messieurs mèneraient, comme tu le fais, une double exis-tence. Nous en avons souvent causé avec le père Sainte-Beuve.
Continue, mon pauvre vieux ! acharne-toi sur une idée ! ces femmes-là au moins ne meurent pas et ne trompent pas !
Veux-tu te distraire ? Fais-moi (ou plutôt fais-toi) le plai-sir d’acheter Lui, roman contemporain par Mme Louise Colet. Tu y reconnaîtras ton ami arrangé d’une belle façon. Mais pour comprendre entièrement l’histoire et surtout l’auteur, procure-toi d’abord : 1° La Servante, poème (où le gars Mus-set est aussi éreinté qu’il est exalté dans Lui) et 2° Une his-toire de soldat, roman dont je suis le principal personnage. Tu n’imagines pas ce que c’est comme canaillerie. Mais quel piètre coco que le sieur Musset ! Ce livre (Lui), fait pour le réhabiliter, le démode encore plus que Elle et Lui !
Quant à moi j’en ressors blanc comme neige, mais comme un homme insensible, avare, en somme un sombre imbécile. Voilà ce que c’est que d’avoir coïté avec des Muses ! J’ai ri à m’en rompre les côtes. Si Le Figaro savait ce que je possède dans mes cartons, il m’offrirait des sommes exorbitantes ! c’est triste à penser.
Quelle drôle de chose que de mettre ainsi la littérature au service de ses passions, et quelles tristes œuvres cela fait faire, sous tous les rapports !
J’ai savouré le Cuvillier-Fleury. L’article ne manque pas de mauvaise foi ; mais je trouve qu’il est simplement bête. Il ne t’éreinte pas assez. Peut-être le Cuvillier t’admire-t-il, au fond ? Je te plains, alors !
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Est-ce que notre ami Turgan tourne au catholicisme ? Il m’a envoyé un article de lui, très orthodoxe. Dans ce même numéro de la Revue européenne, j’ai lu un éreintement de Renan qui m’a indigné. Dans quelle m… nous pataugeons, mon Dieu !
C’est en haine de tout cela, pour fuir toutes les turpi-tudes qu’on fait, qu’on dit et qu’on pense, que je me réfugie en désespéré dans les choses anciennes. Je me fiche une bosse d’antiquité comme d’autres se gorgent de vin. Car-thage ne va pas trop mal, bien que lentement. Mais au moins je vois, maintenant. Il me semble que je vais atteindre à la Réalité. Quant à l’exécution, c’est à en devenir fou !
Dans ce livre de la mère Colet il y a des choses atroces d’intention. Ainsi elle fait tout ce qu’elle peut pour me brouiller avec Sainte-Beuve, etc. Ah ! c’est bien joli ! Mais garde tout cela pour toi, car tout ce que je souhaite c’est de ne plus en entendre parler. D’ailleurs j’ai pour principe qu’il ne faut jamais rien répondre. Les œuvres, voilà tout. Qu’importe le Nous, le Moi et surtout le Je ?
Je suis curieux de savoir si Théo est revenu chez toi. Il me semble que si j’avais été à Paris, tout cela ne serait pas arrivé.
Est-ce que tu vois souvent la Présidente ? c’est une ex-cellente et surtout saine créature.
Ma mère termine ses préparatifs. Tu la verras dans le milieu de la semaine prochaine.
Merci de ton Athénée.
Allons, mon pauvre vieux, adieu ! Que veux-tu que je te dise ? que je t’aime et t’embrasse.
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