Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 33 sur 50

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Correspondance - Tome III

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J’ai beaucoup songé à vous, depuis que je vous sais à Honfleur. Voilà un depuis qui n’est guère convenable ? Mais j’ai longtemps vécu dans ce pays-là. Quelque chose de mon cœur y est resté. C’était une rencontre, peut-être ?

Si vous tenez à savoir ce que je fais, apprenez que je suis au milieu des éléphants et des batailles. J’éventre des hommes avec prodigalité. Je verse du sang. Je fais du style cannibale. Voilà.

Et puis – et surtout – je vous baise les deux mains.

 

Donnez-moi donc, je vous prie, votre numéro, dont je doute.

Je veux que ceci vous arrive avant lundi. Je n’avais plus que ce soir pour vous écrire. Mais ne jugez pas mon affec-tion aussi courte que ma lettre !

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 3 octobre 1859.

Il y a longtemps, cher Monsieur, que je n’ai eu le plaisir de vous écrire. Je pense que vous allez bientôt retourner à Paris, et sans doute, votre ouvrage doit avancer. Je voudrais le lire avant de mourir. Je suis souvent avec vous par la pen-sée. Mon état physique et moral est le même, je crois que je ne pourrais en sortir, que par un changement de milieu, mon

– 61 – salut est là, je manque ici de sympathie, je ne suis en rapport intellectuel, ni de cœur avec personne. J’ai bien des affec-tions résultant de l’habitude, mais cela ne suffit pas, des femmes positives occupées des soins du ménage. J’ai vu une de mes compagnes d’enfance se marier il y a peu et se trou-ver plus heureuse qu’elle ne l’ait été de sa vie, à soixante ans, elle a trouvé son idéal. Je me demande ce qui pourrait réaliser le mien, ce ne serait pas un homme assurément, ni un ange non plus, car cet être implique un caractère trop féminin, c’est plutôt une amie qu’un protecteur ; serait-ce un Dieu, non encore, car il faudrait lui donner une forme, et ce serait celle d’un homme, à coup sûr ce n’est pas un homme qu’on aime, mais c’est l’amour. Mais quel peut en être l’objet, où le trouver, où le chercher sur la terre, et même au ciel ? Il n’y a rien à répondre à cela je pense. Je crois que la littérature et l’art seraient pour moi une passion, la seule vraie de ma vie. Je l’ai conservée du moins dans toute sa plénitude. J’ai manqué ma vocation, j’ai menti à ma nature, ce n’est pas ma faute, mais celle du milieu où je suis née. Voilà sans doute pourquoi je suis si malheureuse. Que trou-verai-je au-delà de cette vie terrestre ? J’ai trop souffert pour croire que le but de ma création est atteint, mais un voile épais me cache mon avenir, comme mon passé. Je dois lire incessamment La Légende des siècles, ce que j’en connais est très beau, mais on dit que l’ensemble de l’ouvrage ne répond pas à l’idée philosophique qui la dicte. Je lis les Vies des hommes Illustres de Plutarque et l’Histoire de France d’Henri Martin. Je retrouve parmi un progrès incessant, les mêmes types, les mêmes caractères de siècle en siècle ; on dirait des âmes voyageuses. Ces lectures m’intéressent, sans rien dire à mon cœur. Je suis encore à la campagne, elle est triste en cette saison, mais que trouverai-je de mieux à la ville ; si j’avais la santé, je ne m’ennuierais jamais nulle part, car je

 

– 62 – pourrais lire et écrire, l’état de mes yeux me condamne à une heure de lecture par jour, les travaux manuels me cau-sent des douleurs insupportables, et tout l’hiver, l’air exté-rieur m’est impossible. Les soirées sont longues. Nous avons ici un mauvais Opéra et pourtant c’est ma seule distraction. Je ne vis que là, c’est pour moi le pays des songes ! et je ne sais exister que dans l’illusion. J’ai, dans ce moment, un su-jet réel d’inquiétude : une femme qui m’a élevée, presque une seconde mère, dans ma maison depuis quarante ans, est malade, et si je la perdais, je n’aurais pas près de moi une seule personne sur qui pouvoir compter. La vie est un travail bien pénible. Je n’ai aucun parent avec lequel je sympathise. Ma pensée se reporte sans cesse vers ma mère que j’ai ai-mée plus que tout au monde, et vers ma pauvre Agathe ; je crois les voir toutes deux autour de moi, je sens leur invi-sible présence, elles ne sont pas mortes, elles ont disparu, mais où sont-elles ? où dois-je les retrouver ? J’ai lu quelques fragments du livre de Michelet La Femme, je crains qu’il ne me satisfasse guère plus que L’Amour. J’écris tou-jours ma vie, cela est bien triste ! Adieu, cher Monsieur, donnez-moi un souvenir et croyez à toutes mes sympathies. Votre toute dévouée.