Correspondance - Tome III
À Aglaé Sabatier .............................................................. 88
À AGLAÉ SABATIER
[Croisset,] dimanche 4 [décembre 1859].
Je n’ai rien à vous dire, chère Présidente, et cependant je vous écris – oui – afin que vous me répondiez. Tel est le fond de ma politique.
Je veux savoir ce que vous devenez, si vous ne vous en-nuyez pas trop, etc. Comment se portent vos toutous ? Comment va la peinturlurade ? Je désire voir un peu vos pattes de mouche. Voilà.
Avez-vous froid comme moi ? Ici on est à la glace. Et les roupies font des chandelles des rois, aux nez des personnes. Et la chaude-pisse des bâtons de sucre d’orge à l’extrémité de leurs engins (vu la violence horrifique de la température). Je ne parle pas pour moi. Car voilà huit mois que je vis dans une chasteté absolue. Si je n’avais l’habitude de me laver quotidiennement, mon pucelage aurait eu le temps de se re-faire : la membrane se serait reformée (voir La Femme de Michelet, 1 vol., prix 3 francs). Quel vieux fol que ce père Michelet ! Il me paraît, au fond, jaloux du sieur Balzac qui avait pénétré plus avant que lui dans les callibistrés phy-siques et moraux du sexe que j’idolâtre.
J’ai fort hésité, depuis quelque temps, à m’en aller en Chine, avec l’expédition française. Il m’est été facile de m’y faire admettre. Voyager (bien que ce soit un triste plaisir) est encore la plus tolérable chose de l’existence, puisque tout
– 88 – est impossible ici-bas, l’art, l’amour, l’argent, tous nos rêves, tout ce qu’on désire.
J’ai travaillé comme dix nègres, cet été. – Et je com-mence à comprendre ce que je fais. Mais il faut encore que tout 1860 soit écoulé avant que je n’aie fini. Et ensuite ce se-ra peut-être un four ? Voilà !
La semaine prochaine je prends 38 ans. – Ou plutôt trente-huit m’auront pris – ce qui me fait faire des réflexions philosophiques dans le silence du cabinet ! et cependant, comme dit notre immortel fabuliste, le bon La Fontaine :
Ah ! si mon cœur pouvait encor se renflammer !
Ne trouverai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?
On trouve toujours des charmes qui vous arrêtent. Les roses ne manquent jamais ! Mais si l’on ne sent plus que les épines !
Suis-je fleuri, hein ?
Vous avez donc lu les turpitudes de ce misérable Léonce ? Avouez que c’était un gars ! Mais tout cela n’est beau que si l’on connaît deux ouvrages préliminaires qui préparent l’effet.
J’ai appris, dans la paix des champs, deux ou trois belles histoires… d’hommes ; l’une s’est même passée chez moi. – Et je compte vous en régaler, en gazant bien entendu.
C’est dans trois semaines, à Noël, que je compte, chère Présidente, me précipiter à vos pieds. En attendant, je fais une caresse obscène dans chaque œillet de vos bottines et
– 89 – vous prie de croire que je vous aime beaucoup, de toutes les façons.