Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 44 sur 50

Pages du PDF

Correspondance - Tome III

À Amélie Bosquet ............................................................ 85

Est-ce que tu vas tous les dimanches soir chez la Prési-dente ?

C’est une chose étrange, comme je suis attiré par les études médicales (le vent est à cela dans les esprits). J’ai en-vie de disséquer. Si j’étais plus jeune de dix ans, je m’y met-trais. Il y a à Rouen un homme très fort, le médecin en chef d’un hôpital de fous, qui fait pour des intimes un petit cours très curieux sur l’hystérie, la nymphomanie, etc. Je n’ai pas le temps d’y aller et voilà longtemps que je médite un roman sur la folie, ou plutôt sur la manière dont on devient fou ! J’enrage d’être si long à écrire, d’être pris dans toutes sortes de lectures ou de ratures. La vie est courte et l’Art long ! Et puis, à quoi bon ? N’importe, « il faut cultiver notre jardin ». La veille de sa mort, Socrate priait, dans sa prison, je ne sais quel musicien de lui enseigner un air sur la lyre : « À quoi bon, dit l’autre, puisque tu vas mourir ? – À le savoir avant de mourir », répondit Socrate. Voilà une des choses les plus hautes en morale que je connaisse et j’aimerais mieux l’avoir dite que d’avoir pris Sébastopol.

Je ne vois personne. Je ne lis aucun journal. Je ne sais pas du tout ce qui se passe dans le monde.

Adieu mon pauvre vieux, je t’embrasse.

 

À AMÉLIE BOSQUET

[Croisset,] mercredi matin [novembre 1859].

Vous vous êtes trompée sur le sens de ma dernière lettre. Et j’ai été sans doute trop loin dans mes reproches puisque vous me faites des excuses. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la réparation m’a fait plus que (sic) de plaisir que

– 85 – l’offense ne m’avait fait de mal. Il n’y a que les femmes pour blesser et caresser ! Que nous avons la main lourde à côté d’elles !

Ma liaison avec Mme C[olet] ne [m’a] pas laissé aucune « blessure », dans l’acception sentimentale et profonde du mot. C’est plutôt le souvenir (et encore maintenant la sensa-tion) d’une irritation très longue. Son livre a été le bouquet final de la chose. Joignez à cela les commentaires, questions, plaisanteries, allusions, dont je suis l’objet depuis la publica-tion de ladite œuvre. Quand j’ai vu que vous aussi, vous vous en mêliez, j’ai un peu perdu patience, je l’avoue, parce qu’en public je fais bonne figure. Comprenez-vous ? N’allez pas croire que je vous en veuille. – Non, je vous embrasse très tendrement pour les gentilles choses que vous me dites. Voi-là le vrai.

Pourquoi aussi plaisantiez-vous ? pourquoi faisiez-vous comme les autres, car on a sur moi une opinion toute faite et que rien ne déracinera (je ne cherche pas, il est vrai, à dé-tromper le monde), à savoir : que je n’ai aucune espèce de sentiment, que je suis un farceur, un coureur de filles (une sorte de Paul de Kock romantique ?), quelque chose entre le bohème et le pédant. Quelques-uns prétendent même que j’ai l’air d’un ivrogne, etc., etc.

Je ne crois être, cependant, ni un hypocrite ni un po-seur. N’importe ! on se méprend toujours sur moi. À qui la faute ? à moi sans doute ? Je suis plus élégiaque qu’on ne croit ! Mais je porte la pénitence de mes cinq pieds huit pouces et de ma figure rougeaude. –

Je suis encore timide comme un adolescent et capable de conserver dans des tiroirs des bouquets fanés. – J’ai dans ma jeunesse démesurément aimé, aimé sans retour, profon-

– 86 – dément, silencieusement. Nuits passées à regarder la lune, projets d’enlèvement et de voyages en Italie, rêves de gloire pour elle, tortures du corps et de l’âme, spasmes à l’odeur d’une épaule, et pâleurs subites sous un regard, j’ai connu tout cela, et très bien connu. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale. Je l’ai murée, mais elle n’est pas dé-truite.

On a parlé à satiété de la prostitution des femmes. On n’a pas dit un mot sur celle des hommes. – J’ai connu le supplice des filles de joie. – Et tout homme qui a aimé long-temps et qui voulait ne plus aimer l’a connu, etc. !

Et puis il arrive un âge où l’on a peur. – Peur de tout, d’une liaison, d’une entrave, d’un dérangement ; on a tout à la fois soif et épouvante du bonheur. Est-ce vrai ?

Il serait pourtant si facile de passer la vie d’une manière tolérable ! mais on cherche les sentiments tranchés, exces-sifs, exclusifs, tandis que le complexe, le grisâtre est seul praticable. – Nos grands-pères, et surtout nos grand-mères, avaient plus de sens que nous, n’est-ce pas ?

Il me semble que notre petite dissension nous a faits en-core meilleurs amis qu’auparavant. Est-ce une illusion ? non ! vous avez compris que j’étais plus sérieux que je n’en ai l’air, et je vous ai trouvée très bonne. Ainsi je vous serre les mains très longuement.

À vous.

 

Parlez-moi de vous, quand vous n’aurez rien de mieux à faire. Travaillez le plus possible, c’est encore le meilleur ! La morale de Candide « il faut cultiver notre jardin » doit être

 

– 87 – celle des gens comme nous, de ceux qui n’ont pas trouvé. Trouve-t-on jamais d’ailleurs ? et quand on a trouvé, on cherche autre chose.