Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 18 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................ 36

J’ai vu, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, Mme Sand ; j’allais lui parler de vous quand quelqu’un est en-tré, et je n’y suis pas retourné, car elle n’est restée à Paris que huit jours environ.

Voyons ! que lisez-vous ? connaissez-vous La Question romaine d’abord ? Cela vous intéresserait. C’est un tableau fort exact, quoi qu’on dise. Connaissez-vous les romans de Dickens ? Vous les trouverez peut-être d’un réalisme un peu vulgaire ; mais c’est plein de talent, du plus vrai et du plus fort. Avez-vous lu Daniel, qui m’est dédié ? Qu’en pensez-vous ?

Lisez-donc Marc Aurèle. J’ai connu des gens qui s’en sont bien trouvés. Je vous baise les deux mains et j’espère vous voir dans six mois à Paris. Mille tendresses et écrivez-moi tant que vous voudrez ; il me semble que le visage d’un ami me sourit quand j’aperçois votre bonne grosse écriture.

À vous.

 

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, jeudi [16 juin 1859].

Je ne t’oublie pas du tout, mon cher vieux, mais je tra-vaille comme trente nègres, voilà. J’ai enfin terminé mon in-terminable quatrième chapitre, d’où j’ai retranché ce que

– 36 – j’en aimais le mieux. Puis, j’ai fait le plan du cinquième, pris des notes en quantité, etc. L’été ne s’annonce pas mal. Je crois que ça va marcher ; c’est peut-être une illusion. Quel bouquin ! nom d’un pétard ! est-ce difficile !

Oui, je trouve, contrairement au sieur d’Aurevilly, qu’il s’agit maintenant d’hypocrisie et pas d’autre chose. Je suis effrayé, épouvanté, scandalisé par la couillonnade transcen-dante qui règne sur les humains. A-t-on peur de se compro-mettre !!! Cela est tout nouveau, à ce degré du moins. L’envie du succès, le besoin de réussir quand même, à cause du pro-fit, a tellement démoralisé la littérature qu’on devient stu-pide de timidité. L’idée d’une chute ou d’un blâme les fait tous foirer de peur dans leurs culottes. – « Cela vous est bien commode à dire, vous, parce que vous avez des rentes » – réponse commode et qui relègue la moralité parmi les choses de luxe. Le temps n’est plus où les écrivains se fai-saient traîner à la Bastille. On peut la rétablir maintenant, on ne trouvera personne à y mettre.

Tout cela ne sera pas perdu. À mesure que je me plonge plus avant dans l’antique, le besoin de faire du moderne me reprend, et je cuis à part moi un tas de bonshommes.

Ne pense plus à Daniel. C’est fini. On le lira, sois-en sûr.

Quand tu viendras à Croisset, avant de partir pour Lu-chon (vers le commencement de juillet, je suppose), apporte-moi le plan détaillé de Catherine. J’ai plusieurs idées sur ton style en général et sur ton futur livre en particulier.

Il faudra que ce soit complètement impersonnel ; et plus de thèse cette fois, mon bonhomme, plus de tartines, des barres d’airain, mosieu ! Et ne va pas vite ! ne te presse pas !

 

– 37 – mets ton objectif à cent lieues de ta vie et considère-toi comme le Père éternel.