Correspondance - Tome III
À Ernest Feydeau ............................................................ 57
C’était en revenant d’un castel dans le pays de Caux, où j’avais couché et dîné.
Merci de ton Athénée ; je l’ai autrefois fortement labouré et pour le moment je n’en ai pas besoin.
La santé ne va pas fort, je m’emmerde comme trente mille hommes ; je suis éreinté, j’ai mal à la poitrine et aux nerfs, aujourd’hui surtout. Car j’ai été obligé (pour un acte de complaisance) de fouiller mes notes d’Orient, chose qui m’attriste toujours. Il me faut encore un mois pour finir mon VIe chapitre et je voudrais avoir fait le VIIe avant le Jour de l’An, ce qui serait la moitié du tout.
J’ai des hôtes qui ne m’amusent nullement. Il m’est im-possible maintenant de supporter pendant cinq minutes un bourgeois. Autrefois ça m’exaspérait. À présent ça m’abrutit et m’attriste. Il m’use.
Adieu, je t’embrasse très tendrement.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, fin de septembre 1859.]
Quel homme que ce père Hugo ! Sacré nom de Dieu, quel poète ! Je viens d’un trait d’avaler ses deux volumes ! Tu me manques ! Bouilhet me manque ! Un auditoire intelli-gent me manque ! J’ai besoin de gueuler trois mille vers comme on n’en a jamais fait ! Et quand je dis gueuler – non, hurler ! Je ne me connais plus ! Qu’on m’attache ! Ah ! ça m’a fait du bien !
Mais j’ai trouvé trois détails superbes qui ne sont nulle-ment historiques et qui se trouvent dans Salammbô. Il va fal-
– 57 – loir que je les enlève, car on ne manquerait pas de crier au plagiat. Ce sont les pauvres qui ont toujours volé !