Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 2 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................... 3

La société est une vraie forêt de Bondy. – On a dit que nous dansions sur un volcan ; la comparaison est empha-tique ! Pas du tout ! Nous trépignons sur la planche pourrie d’une vaste latrine. L’humanité, pour ma part, me donne en-vie de vomir, et il faudrait aller se pendre, s’il n’y avait, par-ci par-là, de nobles esprits qui désinfectent l’atmosphère. Ceci est une allusion à l’auteur.

Sur quoi, je lui serre les deux pattes bien cordialement.

À toi, mon vieux.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] mardi au soir, 11 [janvier 1859].

Donne-moi l’adresse de Théo ! Faut-il que je t’envoie sa lettre ? ou que je l’envoie à Ernesta ? ou que je la mette à la poste ? J’ignore l’adresse d’Ernesta. Si le Théo était en train de revenir, je ne lui écrirais pas, bien entendu. Sais-tu quand nous reverrons ce vieux, vieux toi-même ?

J’attends demain le sieur Bouilhet qui doit rester ici une dizaine de jours. – Après quoi, je me retrouverai dans ma so-litude. – Et dans six semaines, nos excellences auront la vo-lupté de se contempler mutuellement.

Non ! mon bon ! je n’admets pas que les femmes se con-naissent en sentiment. Elles ne le perçoivent jamais que d’une manière personnelle et relative. Ce sont les plus durs et les plus cruels des êtres : « La femme est la désolation du juste. » Cela est un mot de Proudhon, j’admire peu ce mon-

– 3 – sieur, mais cet aphorisme est une pensée de Génie, tout bonnement.

Il ne faut se fier aux femmes (en fait de littérature), que pour les choses de délicatesse et de nervosité, mais tout ce qui est vraiment élevé et haut leur échappe. La condescen-dance que nous avons pour elles est une des causes de l’abaissement moral où nous gisons aplatis. – Tous, nous sommes pour nos mères, nos sœurs, nos filles, nos femmes, et nos maîtresses, d’une inconcevable lâcheté. Jamais le té-ton n’a causé plus de bassesses ! Et l’Église (catholique, apostolique et romaine) a fait preuve du plus haut sens en décrétant le dogme de l’Immaculée Conception. Il résume la vie sentimentale du XIXe siècle. – Ce pauvre siècle à scro-fules et à pâmoisons, qui a en horreur les choses fortes, les solides nourritures, et qui se complaît sur les genoux fémi-nins, comme un enfant malade !

« Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » est un mot qui me semble plus beau que tous les mots van-tés dans les histoires. C’est le cri de la pensée pure, la pro-testation du cerveau contre la matrice. – Et il a cela pour lui qu’il a toujours révolté les idiots.

Le culte de la mère sera une des choses qui fera pouffer de rire les générations futures. Ainsi que notre respect pour l’amour. Cela ira dans le même sac aux ordures que la sensi-bilité et la nature d’il y a cent ans.

Un seul poète, selon moi, a compris ces charmants ani-maux, à savoir le maître des maîtres, l’omniscient Shakes-peare. Les femmes sont pires ou meilleures que les hommes. Il en a fait des êtres extra-exaltés, mais jamais raisonnables. C’est pour cela que ses figures de femme sont à la fois si idéales et si vraies.

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