Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 43 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Ernest Feydeau ............................................................ 84

À ERNEST FEYDEAU

Nuit de mardi, Croisset [29 novembre 1859].

Il est bien tard, mon vieux ; n’importe ! il faut que je te dise un petit bonjour. Comment vas-tu ? Es-tu un peu moins triste ? Catherine marche-t-elle ? Moi, je suis empêtré dans le temple de Moloch, et ma séance du parlement n’est pas fa-cile à faire !

Il faut être absolument fou pour entreprendre de sem-blables bouquins ! À chaque ligne, à chaque mot, je sur-monte des difficultés dont personne ne me saura gré, et on aura peut-être raison de ne pas m’en savoir gré. Car si mon système est faux, l’œuvre est ratée.

Quelquefois, je me sens épuisé et las jusque dans la moelle des os, et je pense à la mort avec avidité, comme un terme à toutes ces angoisses. Puis ça remonte tout douce-ment. Je me re-exalte et je retombe – toujours ainsi !

Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage ! C’est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m’a poussé.

Si je n’avais pas ma mère, je partirais maintenant pour la Chine. L’occasion m’en serait facile.

Je viens de lire ce soir La Femme du père Michelet. Quel vieux radoteur ! Il abuse du bavardage, franchement. Ne te semble-t-il pas, au fond, jaloux de Balzac !

Puisque tu as lu Lui, lis donc Une histoire de soldat. Je t’assure que tu t’amuseras. C’est bien plus beau, parce que je suis au premier plan.

 

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