Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 39 sur 50

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Correspondance - Tome III

À Jules Duplan .................................................................. 74

À JULES DUPLAN

[Croisset, 26 octobre 1859.]

Illustre Saint-Florent,

Je t’attends samedi soir. – Il y a un train qui doit partir vers 6 heures et arriver vers 8 heures 40 minutes ? à moins qu’on ne l’ait récemment supprimé.

J’espère que tu seras chez moi pour la Fête des Morts ! À bon entendeur, salut !!!

Voudras-tu te charger de deux commissions ?

1° Me rapporter ma pelisse de fourrure. Envoie, je te prie, un de tes garçons à l’adresse ci-jointe, il aura à payer 6, 8 ou 12 francs, je ne me rappelle plus.

2° Feydeau fera remettre chez toi un bouquin.

Voilà, mon bon, c’est tout. Mais surtout apporte ta per-sonne, au plus vite. – Et dis-moi le jour et l’heure où il faut que j’aille à la gare me précipiter dans tes bras infâmes.

À toi.

Mercredi soir.

 

À ERNEST FEYDEAU’

[Croisset,] mercredi soir [26 octobre 1859].

Tu m’as écrit une très belle et très navrante, très lamen-table lettre, mon pauvre Feydeau ! Quand ta douleur sera plus sourde, nous en recauserons. Mais, au nom de la seule chose respectable en ce monde, au nom du Beau, cram-

– 74 – ponne-toi des deux mains, bondis furieusement sur tes deux talons et sors de là ! Je sais bien que la douleur est un plaisir et qu’on jouit de pleurer. Mais l’âme s’y dissout, l’esprit se fond dans les larmes, la souffrance devient une habitude et une manière de voir la vie qui la rend intolérable.

As-tu maintenant cuvé tout ton chagrin ? As-tu bien « ruminé l’amère pâture de tes souvenirs » ? T’es-tu fait une grande orgie avec ta tristesse étalée ? Depuis quinze jours, je peux dire que je pense à toi, à travers tout, et je te vois seul, dans ta maison, allant et venant par les appartements vides, et t’asseyant devant la table, et mettant dans tes deux mains ta tête plus lourde qu’une montagne et brûlante comme une forge.

Ne te révolte pas devant l’idée de l’oubli. Appelle-le plu-tôt ! Les gens comme nous doivent avoir la religion du Dé-sespoir. Il faut qu’il soit à la hauteur du Destin, c’est-à-dire impassible comme lui. À force de se dire : « Cela est, cela est, cela est », et de contempler le trou noir, on se calme.

Tu es jeune encore. Tu as, je crois, dans le ventre, de grandes œuvres à pondre. Pense qu’il faut les faire. Oui, qu’il faut, et je te prie de remarquer que je ne te donne aucune consolation. Je regarde ce genre de choses comme une in-jure.

Si Gautier a été à l’enterrement, sois sûr qu’il a fait, dans sa pensée, une chose héroïque (je le connais depuis long-temps), et il faut lui en savoir gré. Ce qui ne serait rien pour un autre était pour celui-là excessif. Balaye tout et arrange-toi pour qu’il revienne. Si j’étais à Paris je m’en chargerais. Tu peux lui faire parler par quelqu’un. Sois bon ! c’est plus commode d’ailleurs.

 

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