Empty Mile
Chapitre I
Huit ans. Et maintenant, j’étais de retour. Dans mes rues. Dans ma ville. La maison était encore à deux cents mètres, mais je me garai et coupai le contact. De Londres à San Francisco, puis de San Francisco à cette vallée en forme de cuvette, au pied des montagnes de la Sierra Nevada, l’angoisse n’avait cessé de grandir, telle une tumeur vorace. J’étais désormais si proche de mon propre passé que je n’arrivais plus à supporter l’habitacle exigu du pick-up.
Je sortis et commençai à marcher rapidement le long du trottoir. Devant ces maisons que j’avais déjà vues un millier de fois. Ma hâte était pourtant insuffisante. Ces derniers mètres, cette ultime minute qui me séparait de mon foyer étaient une douleur menaçant de faire voler mon âme en éclats. Alors, je me mis à courir. À mouliner des bras, la tête rejetée en arrière. Si j’avais eu assez de souffle, j’aurais crié.
Enfin, devant la maison. Enfin. Haletant, je poussai la barrière, franchis la petite allée à toute vitesse, et la porte s’ouvrit sur l’intérieur de la maison au moment où j’approchai. Stan était là. Il se tordait les mains, trépignait d’excitation. Mon frère Stan, plus vieux de huit ans et plus grand, mais fidèle à mon souvenir.
« Johnny ! »
Mon nom s’était échappé de ses lèvres comme une chose vivante.
« Johnny ! »
Je compris à ce simple mot, à cette vision fugitive de lui, tremblant et ruant dans l’encadrement, l’erreur irrémédiable, indiscutable, que j’avais commise lorsque j’avais quitté Oakridge. Il dansait à reculons devant moi tout le long du couloir, se jetait en avant pour m’enlacer encore et encore. Il me serrait si fort que nous manquâmes de chuter. Il criait des questions à cent à l’heure, toujours plus vite, reprenait son souffle jusqu’à ce que ses paroles puissent émerger de sa bouche, mais ne parvenait qu’à répéter : « Johnny, Johnny, Johnny… » Il applaudissait et souriait si fort que je crus ses lèvres sur le point de se fendre.
Puis il se rapprocha, m’attrapa dans ses bras, et posa son front au creux de mon cou. Ce geste fit remonter à la surface le souvenir qui me hantait le plus : Stan, dans ma chambre, la nuit où j’étais parti d’Oakridge, il y a tant d’années. Son visage contre ma poitrine alors que je l’enlaçais pour lui dire adieu, le silence qui nous enveloppait et révélait cette dramatique incapacité à atténuer, ne serait-ce qu’un peu, la dimension catastrophique de mon départ, la détestable douleur dont j’étais responsable et la haine qu’elle m’inspirait à moi-même.
Et ce bruit, dont l’écho n’avait eu de cesse de me tourmenter. Le seul reproche qu’il m’avait adressé : un sanglot atroce, aussitôt ravalé. Quand nous avions relâché notre étreinte, j’avais vu qu’il s’était forcé à ne pas pleurer pour éviter que je ne me sente encore plus mal. Ainsi, je pourrais m’en aller et accomplir ma destinée sans que le poids du malheur me retienne.
Stan s’éloigna et me sourit.
« Hé, je veux voir qui est le plus grand. »
Nous nous mîmes dos à dos et il fit passer sa main sur le haut de son crâne à titre de comparaison. Il avait beaucoup grandi. Cependant, son corps s’était ramolli depuis l’accident, il s’était empâté et voûté. Je voulais qu’il redevienne petit, qu’il soit de nouveau ce mioche que je dominais, autour duquel je pouvais passer mes bras, mais il me rendait désormais une vingtaine de kilos.
« Tu me dépasses encore, Johnny, mais je te rattrape. »
Ce matin-là, j’eus l’impression de lui devoir des explications pour dissiper les malentendus, être pardonné. Je murmurai simplement :
« Désolé d’être parti si longtemps. »
Il rit.
« Mais t’es revenu ! Papa sera là ce soir.
— Il ne pouvait pas prendre un jour de congé ? »
Stan haussa les épaules.
« T’as une voiture ?
— Un pick-up.
— J’ai pas le droit de conduire. Regarde, je porte ta veste. »
Lorsque j’avais vingt ans, j’étais en permanence vêtu d’un blouson de biker en cuir. Je le lui avais donné en guise d’adieu. Maintenant, à vingt-trois ans, il lui allait, même s’il était un peu juste. Il portait un T-shirt de bowling par-dessous. Son nom était brodé à gauche sur sa poitrine. Avec ses cheveux peignés en arrière et ses carreaux teintés, il ressemblait à un pompiste dodu des années 50.
« J’aime ton look, Stan.
— Ouais. Je suis classe. »
Nous sortîmes à l’arrière. Le jardin était étroit, tout en longueur. De là où nous étions, sur le versant nord d’Oakridge, il offrait un panorama de la ville. Des tapis de fleurs accompagnés de petits arbrisseaux venaient d’être plantés le long de la barrière en bois. Ils étaient nets, on en prenait soin. Stan suivit mon regard et se rengorgea.
« Je m’occupe du jardin.
— Vraiment ?
— J’ai la main verte. »
Il agita ses doigts devant moi et entreprit de m’expliquer son hobby.
« Voilà des jacinthes bleues. Elles fleurissent au printemps et en été. Elles aiment le soleil. Là, t’as une fleur de lune. Il lui faut beaucoup d’eau.
— Comment tu sais tout ça ? »
Stan essaya de faire comme si de rien n’était, sans grand succès.
« C’est mon boulot.
— Tu as un job ?
— Au magasin de jardinage. Je prends le bus. J’y ai travaillé toute l’année.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Je voulais te faire la surprise. »
À nos pieds s’étendait la vallée. La vieille cité d’Oakridge, les bâtiments en bois issus de la ruée vers l’or de 1800 resplendissaient dans le centre-ville. Plus loin au sud, un coude étroit de la Swallow River scintillait.
« Stan, tu vois parfois Marla, dans le coin ?
— Bien sûr.
— Comment elle va ?
— Bien.
— Elle parle de moi, de temps en temps ?
— Et comment, Johnny. Elle demande toujours de tes nouvelles. »
Plus tard, je remontai la rue et montrai mon pick-up à Stan. Je rapprochai le véhicule de la maison, puis emportai mes affaires à l’intérieur avant de monter à l’étage. La route avait été longue. J’étais fatigué.
Malgré le soleil poussiéreux qui entrait par la fenêtre, ma chambre était froide. Quand j’étais parti vivre avec Marla à l’âge de vingt et un ans, mon père avait tout vidé. La pièce était restée telle quelle. Aujourd’hui, je retrouvais, pour toute preuve du temps passé ici, une série de marques crasseuses sur les murs couleur crème, aux endroits où j’avais accroché mes posters. Un lit à une place ainsi qu’une petite table avaient été disposés sous l’une des fenêtres. Il n’y avait rien d’autre.
Je ne m’étais pas attendu à retrouver le cocon de l’adolescence reconstruit par magie, mais l’austérité de la pièce était déprimante. Tout comme le fait que mon père ne soit pas venu m’accueillir.
Je m’assis sur le bord du lit. Je pouvais entendre un oiseau chanter dehors, et, plus loin, les gémissements distants d’un moteur, lorsque quelqu’un montait de la ville à l’occasion. L’odeur de la moquette, les murs, l’atmosphère empoussiérée… Tout ceci se referma sur moi, et, l’espace d’un instant, je fus capable d’éprouver un sentiment d’appartenance. Mais ce fut bref. La pièce se résuma finalement à sa vocation première : un lieu où je m’étais tenu assis, dans la même posture, chaque nuit, lorsque j’avais dix-huit, puis dix-neuf, et vingt ans, le regard dans le vide, tenaillé par le regret d’avoir laissé Stan seul le jour où nous étions allés à Tunney Lake.
Je m’allongeai, et, au bout d’un moment, m’endormis.
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