Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 14 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 14

 

Certains jours, entre la disparition de mon père et la dernière visite de Patterson, Stan et moi ne fîmes rien excepté demeurer assis chez nous dans l’attente de nouvelles. En d’autres occasions, nous ne pouvions supporter de rester inactifs, à ruminer. Nous allions alors marcher en ville jusqu’à épuisement, nos prospectus de Plantorotops à la main, ou bien nous nous rendions à l’entrepôt pour gérer notre stock de plantes. Et nous passions une fois par semaine chez Jeremy Tripp, sur les Flancs, afin d’entretenir la déco. Nous parvînmes ainsi à maintenir l’entreprise à flot, le temps d’assimiler l’absence paternelle.

L’abandon des recherches par la police fut un cap pour nous. Nous n’en discutâmes pas, nous ne nous concertâmes pas pour tenter d’établir la bonne stratégie. Nous nous contentâmes de nous mettre à travailler sérieusement dès le lendemain de notre ultime entrevue avec Patterson.

Nous arrivâmes à l’entrepôt aux alentours de dix heures ce matin-là. Nous avions obtenu une vingtaine de réponses après notre distribution de flyers. Je rappelai les gens, pris des rendez-vous. Nous fîmes une estimation des plantes dont nous aurions besoin dans le mois, en plus de celles que Bill avait données à Stan, et passâmes notre première commande au grossiste de Sacramento. Nous partîmes à Oakridge dans l’après-midi et signâmes trois contrats avec des magasins que j’avais contactés. Enfin, nous revînmes à l’entrepôt et commençâmes à préparer les commandes. Ce fut une journée bien remplie. Assez pour éviter de cogiter. Et Plantorotops avait progressé de manière significative.

Marla passa à la maison dans la soirée. Elle était venue plusieurs fois au cours des semaines précédentes pour nous préparer à manger, nous soutenir. Cette nuit-là, elle arriva avec une bouteille de vin. Nous dînâmes tous les trois dans la cuisine avec la porte de derrière ouverte pour laisser filtrer une brise agréable. Des papillons nocturnes battaient des ailes contre le verre dépoli de l’ampoule au plafond. Stan les regarda souvent au cours du repas.

« Il y a beaucoup de papillons, Johnny.

— À cause de la lumière.

— Je sais. Mais ils sont plus nombreux que d’habitude.

— Tu crois ?

— Je pense que c’est un message.

— Ah bon ?

— Pour papa, Plantorotops et le reste.

— De quoi tu parles ?

— Il nous faut de l’énergie, Johnny, pour faire marcher Plantorotops. Peut-être qu’ils sont là pour nous en apporter.

— Tu me fais flipper, mec.

— Ils aimantent l’énergie.

— Stan…

— C’est possible. Qu’est-ce que tu en sais ?

— Ce ne sont pas des aimants, Stan, juste des papillons. Des insectes. »

Stan ignora ma remarque, et leva la main vers la lumière. L’un des papillons toucha son doigt en virevoltant. Il s’y accrocha un bref instant avant de continuer sa ronde folle.

Stan garda longtemps l’expression de celui qui a découvert un ineffable secret.

Cette nuit, il dormit avec son déguisement de Superman. Il me demanda de lui laisser la fenêtre ouverte et la lampe allumée.

« J’aimerais qu’il existe un Homme-Papillon, Johnny. Avec des pouvoirs, des trucs. Je pourrais avoir un de ses costumes.

— Il aurait quels pouvoirs ?

— Marcher les pieds au plafond ? Voler ?

— Ce serait quand même un peu embêtant. Chaque fois que tu passerais près d’une lumière, il faudrait que tu te précipites dessus. »

Stan leva les yeux au ciel. En partant, j’actionnai machinalement l’interrupteur et Stan me rappela. Je revins sur mes pas pour réparer mon oubli. Lorsque je le quittai, il fixait l’ampoule.

Nous étions en train de nous préparer pour aller travailler et Marla était déjà partie à la mairie quand le courrier arriva. Parmi les pubs pour les supermarchés et les magasins d’électroménager, je trouvai une simple enveloppe à fenêtre. Je l’ouvris pendant que Stan se brossait les dents dans la salle de bains et se passait les cheveux au gel Brylcreem. Il s’agissait d’une lettre-type d’une des banques en ville. Elle était adressée à mon père. Elle précisait que le crédit de la maison n’était pas payé.

Deux pensées me traversèrent l’esprit en un éclair. D’abord, ils faisaient erreur. Pour autant que je sache, mon père ne devait plus rien, la petite assurance-vie de ma mère lui avait permis d’effacer une partie de sa dette et de solder son emprunt environ un an avant mon retour. Il me l’avait indiqué par mail, à l’époque où j’étais à Londres. Ensuite, je réalisai que j’étais désormais seul responsable de Stan. De l’endroit où il vivait, de sa nourriture, de ses vêtements… Que les allégations de cette missive soient vraies ou pas, mon père n’était plus là pour assurer le coût d’une survie en ce monde.

Je contactai l’établissement financier et obtins un rendez-vous en urgence avec un de ses conseillers. Avant notre départ, je remplis un classeur de justificatifs divers : une copie de l’ouverture d’enquête, les relevés de compte de mon père, son passeport, une attestation de l’inspecteur Patterson concernant sa disparition…

L’agence avait l’air conditionné, et le bureau dans lequel nous fûmes introduits possédait un petit aquarium octogonal où nageaient des poissons rouges. Stan et moi prîmes place sur des chaises en vinyle rembourrées, devant une table basse et un type muni d’un badge. Il nous précisa qu’il était conseiller en prêts. Il s’appelait Peter.

Je lui montrai le contenu du classeur afin d’exercer mon droit à l’information. Il téléphona à Patterson pour confirmation, puis vérifia plusieurs dossiers sur son ordinateur. Stan se tenait très droit sur sa chaise. Il me lançait des regards en coin, inquiet. Ses mains, entre lesquelles reposait une boîte d’allumettes, ne quittaient pas ses cuisses. Je vis qu’il l’avait entrouverte.

Peter leva les yeux de son écran et déclara sur un ton sérieux :

« Votre père a effectivement payé sa résidence. Mais il l’a hypothéquée voici deux mois pour acquérir un terrain sur les rives de la Swallow River, Empty Mile. La maison était son seul gage.

— Combien ?

— Deux cent cinquante mille.

— On vous doit deux cent cinquante mille dollars ?

— Votre père, oui.

— Mais il a disparu. Il est peut-être mort à l’heure actuelle. Comment pouvez-vous espérer obtenir un paiement ?

— Nous sommes une banque. C’est notre travail. Nous prêtons de l’argent en escomptant qu’il soit remboursé.

— Mais on va perdre la maison.

— C’est dur, je sais. » Il marqua une petite pause et se radoucit. « En fin de compte, la banque se préoccupe uniquement de récupérer ses fonds. Peu importe qu’ils viennent de votre père ou d’un tiers. Vous avez peut-être là une option. Vous devez savoir que son second emprunt s’étale sur une période beaucoup plus courte que d’habitude : dix ans. Sans doute en raison de son âge. Les mensualités sont par conséquent plus élevées.

— On ne peut pas rembourser quoi que ce soit, quel que soit l’encours. Impossible. Nous venons à peine de monter une petite entreprise. Nous n’avons aucun revenu pour l’instant.

— Jouissez-vous d’un patrimoine ? »

J’allais répondre par la négative lorsque je me souvins que j’étais propriétaire d’Empty Mile sur le papier. J’expliquai le transfert de titre à Peter.

Il opina, réfléchit un moment, puis s’éclaircit la voix :

« D’accord. Étant donné votre situation, je suis sûr que l’on peut suspendre l’échéancier quelques semaines, histoire de vous donner un temps de réflexion. Cependant, quatre choix se présenteront à terme. Vous réglez le crédit ; vous refusez et la banque reprend possession des murs ; vous remboursez jusqu’à ce que votre père soit officiellement déclaré mort, puis vous vendez la maison vous-mêmes ; ou bien vous vous débarrassez d’Empty Mile. Si la somme est suffisante, vous soldez la créance et conservez votre bien immobilier.

— Bon Dieu. »

Stan me tira la manche.

« Il faut qu’on garde la maison, Johnny. »

Peter affecta une mine chagrinée. « Vous êtes dans une position délicate. Mais à moins que votre père réapparaisse, les solutions sont restreintes. »

Il nous raccompagna vers la sortie. Sur le seuil, il me posa la main sur l’épaule.

« Je vais voir ce que je peux faire pour le gel. »

Ensuite, Stan et moi fûmes sur le trottoir, sous le soleil, dans la chaleur parmi les passants. Stan porta la boîte d’allumettes à son nez, inspira profondément.

« Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Nous n’avons pas assez d’énergie, Johnny.

— Montre-moi ça. »

Je m’emparai de l’étui et l’ouvris un peu plus. À l’intérieur, deux papillons de nuit marron argente battant mollement des ailes.

« Ne me gronde pas, Johnny, d’accord ? S’il te plaît. »

Je lui rendis son talisman, puis nous nous mîmes en route pour une nouvelle journée de travail.

 

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