Empty Mile
Chapitre 19
Une semaine plus tard, un barbu avec des lunettes de soleil sonna chez nous au moment où nous finissions le petit déjeuner. Il me tendit une enveloppe et un formulaire à signer sur une planchette. Il portait un coupe-vent aux manches élimées et la voiture que je voyais derrière lui était une vieille Sedan mal repeinte. Je supposai qu’il s’agissait d’un sous-traitant local d’UPS.
Après que j’eus paraphé, il m’adressa un signe de tête et déclara :
« C’est bon. »
En le regardant partir, l’idée m’effleura l’esprit qu’UPS ne sous-traitait peut-être pas.
Je connaissais le contenu de ce courrier ; je l’attendais. Plantorotops n’avait bénéficié d’aucune manne providentielle ces dernières semaines, et nous devions toujours payer la maison. Je tenais à présent la concrétisation de cet échec entre mes mains : un avis d’expulsion, et un rappel des droits à la banque de récupérer un bien hypothéqué. Nous avions deux semaines de délai.
J’avais eu une conversation avec Stan peu avant, quand j’avais senti que l’inéluctable était sur le point de se produire. Il avait été plus qu’horrifié. Il ressemblait d’une certaine manière à un aveugle, quelqu’un qui ne pouvait survivre dans le chaos du monde qu’en en sélectionnant un fragment dont il limiterait les variables jusqu’à ce qu’il trouve sa place, ordonnée et répétitive, à l’intérieur. La perte de la maison allait le spolier non seulement d’un refuge rassurant bâti depuis l’enfance, mais aussi d’une pierre de touche, symbole du moment où il avait changé, de l’instant où le manque d’oxygène l’avait amputé d’une partie de lui-même.
Le coursier parti, je demeurai sur le seuil. Les bruits de la matinée – le chant des oiseaux, une voiture sur le départ, le cri d’un enfant plus haut dans la rue – rendirent soudain précieux le petit jardin devant moi. Un endroit dont la véritable importance venait de m’être révélée. Je restai à l’écoute pendant un moment, puis rentrai pour mettre Stan au courant.
Il se tint très calme, scrutant les murs de la cuisine, puis mit ses bras autour de lui et s’affaissa un peu.
« Je ne vais pas arriver à me rappeler. Johnny. Comment je peux garder les souvenirs à l’intérieur de ma tête sans qu’ils s’échappent ? Il y en a trop.
— Tu n’oublieras pas.
— Parfois, je connais des choses que j’ignore. Je ne m’en souviens pas maintenant, mais souvent, je regarde un truc, et je revois en un éclair ce qui s’est passé, de quoi on a parlé, ou qui était présent. Impossible de faire ça pour tout avant qu’on parte. »
Bien sûr, j’aurais pu épargner ce crève-cœur à Stan. Il m’aurait suffi de décrocher le téléphone et de mettre Empty Mile en vente. Si le terrain n’avait pas recelé autant de mystères, si j’avais été certain qu’il se résumait à un tas d’herbe et deux trois arbres, je l’aurais fait, en dépit de la promesse à mon père. Mais j’avais le sentiment qu’Empty Mile représentait bien plus que les apparences ne le laissaient supposer. Dans le cas contraire, mon père ne l’aurait jamais acheté.
Je montai à l’étage, en quête d’une justification qui m’aurait permis d’expliquer à Stan pourquoi je me séparais de la maison au lieu du terrain.
La chambre de mon père était plongée dans l’obscurité. Elle m’avait toujours paru étrange. Dans l’enfance, Stan et moi n’avions pas le droit d’y pénétrer sans autorisation. Notre foyer n’était pas de ceux où l’on pouvait se promener à sa guise, sauter sur le lit, et cavaler partout le samedi matin alors que les parents venaient à peine de se lever. Cette pièce n’avait jamais cessé d’être leur chambre, puis, après le décès de ma mère, sa chambre. Un lieu trouble, peuplé de secrets d’adultes, où les placards furtifs dissimulaient des objets que vous ne voyiez nulle part ailleurs : des boîtes remplies de boutons de manchette, une petite pile de livres que l’on se gardait bien de descendre au salon, une crémaillère dévolue aux cravates, des rangées de linge entrevues dans les ténèbres d’une penderie entrebâillée… Stan et moi y avions passé une dizaine de minutes en silence, après la disparition de mon père. Nous n’y avions plus remis les pieds depuis.
La chambre était meublée d’un lit, d’une coiffeuse en chêne surmontée d’effets disposés avec soin, d’une sombre armoire en bois munie d’un miroir sur le panneau central, d’un tapis fatigué, d’une table de nuit. Tout y était vieux, obscur. Contre le pied du lit, je distinguai la grosse malle qu’il avait fabriquée lui-même en Angleterre, à l’époque de sa scolarité. Il la possédait depuis bien avant ma naissance.
Ce coffre avait toujours été son lieu de stockage privé. Il y entreposait ses photos, ses lettres, ainsi que les copies de ses contrats de vente. Des souvenirs de sa vie outre-Manche. Je soulevai le couvercle. Une odeur de vieux papiers, les effluves piquants et secs du bois renfermé m’assaillirent avec une telle violence que je crus défaillir.
Comme je commençais à fouiller dedans, je m’aperçus de ma réticence à examiner certains objets, à comparer leurs reflets vacillants aux ombres de sa personnalité. Mon père m’avait maintenu à distance toute ma vie, et il m’était désormais difficile d’outrepasser les limites que m’avait imposées son handicap affectif. Cette raison me poussait à délaisser beaucoup de ses effets personnels : une paire de boutons de manchette en or, une montre hors d’usage, un trophée de rugby gagné dans sa jeunesse, un sac de vieilles pièces de monnaie. Par contre, je feuilletai tous ses certificats, ses justificatifs pendant une heure. À la fin de l’opération, j’avais trouvé trois documents en rapport avec Empty Mile.
J’avais déjà vu l’un d’entre eux. Du moins, j’avais eu accès à une copie : une photographie aérienne A4 – version réduite de l’illustration que mon père avait été si impatient d’accrocher au mur du salon. Ce tirage semblait être l’original. La vue était plus précise, la texture du papier professionnelle. Au dos du cliché, une note rédigée par mon père au stylo à plume indiquait : Les arbres sont différents.
Je retournai l’image plusieurs fois, scrutant alternativement la photo et la mention paternelle. La courbe de la rivière était en effet cernée d’arbres, mais rien ne me sautait aux yeux. Les arbres étaient partout, dans cette région. Quel détail avait donc attiré l’attention de mon père ? J’observai le cliché plus longtemps, en vain. Je l’écartai et me concentrai sur la deuxième trouvaille : l’acte de vente d’Empty Mile.
Il datait de deux semaines après mon retour à Oakridge. Le propriétaire jouissait, en plus du terrain, des droits d’exploitation éventuels sur les minéraux et l’eau. Le cabanon ainsi que la superficie et le bornage y étaient répertoriés. Bien entendu, l’acte comportait des indications sur les deux parties contractantes. La parcelle avait été concédée à mon père par une entreprise nommée Simba Inc. L’adresse renvoyait à un cabinet d’avocats de Sacramento.
J’appelai les renseignements de mon portable et obtins le numéro du cabinet, que je contactai dans la foulée. Après avoir été renvoyé de réceptionniste en assistant, puis d’assistant en juriste, on m’informa que Simba Inc. était une petite boîte d’investissement spécialisée dans les transactions privées. Il leur était malheureusement impossible de me communiquer l’identité du précédent détenteur sans commission rogatoire.
Je raccrochai, déçu. Il me vint cependant à l’esprit que, si Empty Mile recelait quelque secret, le premier propriétaire n’était pas au courant. Dans le cas contraire, il n’aurait pas vendu à mon père.
Le dernier document que je dénichai était vieux de cent cinquante ans. Sa présence dans cette malle était aussi énigmatique que les informations qu’il contenait. Trois feuilles de papier décoloré. Six pages d’une écriture précise. Les passages manquants du journal que j’avais compulsé chez Millicent Jeffries.
Mon père avait dû les voler, c’était la seule explication. Pourtant, je ne l’avais jamais vu de toute ma vie se livrer à ce type de délit.
La pièce était sombre. J’allumai la lampe de chevet et entamai ma lecture dans l’espoir d’apprendre enfin pourquoi mon père avait acheté ce bout de terre.
17 mars 1849.
J’ai levé le camp aux aurores, bien décidé à trouver la portion de rivière évoquée par le trappeur avant que le soleil n’atteigne la cime des arbres. Ma progression a été assez facile. La végétation autour des berges s’est éclaircie au bout d’un kilomètre, et j’ai pu cheminer sans véritable heurt. J’étais attentif à la moindre indication de mon Eldorado tant attendu, tenaillé par la crainte de le manquer. La description du coureur des bois me hantait : une large courbe sablonneuse, peu de débit, des hauts-fonds. La récolte en aval m’avait indiqué la richesse potentielle de ce cours d’eau. J’étais conscient des dépôts tout proches de moi, mais le désir de toucher au cœur du filon me poussait à ne pas m’arrêter. Je découvris l’endroit indiqué en milieu de matinée. J’avais eu tort de m’inquiéter. Le bien-nommé Cerceau de Cooper. Un méandre circulaire entourant une étendue de terre sur la rive droite. Un joli paysage que je n’avais pas le temps d’admirer. Peu importe que le trappeur ait ou non parlé de ce site aux chercheurs d’or plus bas. Leur progression naturelle les y amènerait bientôt. J’avais une semaine ou deux devant moi, peut-être juste quelques jours. Je devais profiter de mon avance au maximum.
Lorsqu’une rivière fait un coude, les dépôts se situent en général à l’extérieur de la courbe. Je voulais gagner ce point au plus vite et commencer à prospecter, mais l’expérience m’avait appris les caprices de l’or. La prudence me conseillait d’entamer mes recherches ici, où je pourrais m’arroger le meilleur filon avant l’arrivée de mes concurrents. Je tamisai donc en début de courbe, sur la rive gauche. Aujourd’hui, la chance m’a fait défaut. J’ai exploré une centaine de mètres en bordure des flots ainsi que vers le milieu du lit, peu profond et par conséquent accessible. Rien, hormis quelques traces beaucoup moins nombreuses qu’auparavant. Je suis découragé. Même si je ne suis qu’au début de mes investigations, j’ai bien peur d’avoir nourri des aspirations disproportionnées. Il me reste toutefois à sonder en amont.
19 mars 1849.
Depuis quatre jours, je remonte méthodiquement le courant d’une berge à l’autre, avec une attention toute particulière pour le fond du lit. Impossible de manquer le moindre dépôt qui se dissimulerait dans les graviers, peu importe où. Mais y en a-t-il un ? Je n’ai rien trouvé jusqu’ici. Rien ! Juste de légers résidus de poussière, piètre consolation d’une fin de journée. Je n’ai jamais vu un sol aussi pauvre, un tel échec est incompréhensible. Je pourrais revenir sur mes pas et, s’il reste de la place au campement, m’assurer au moins une subsistance quotidienne. Mais il me semble qu’on pourrait y crever avant d’amasser assez pour une semaine. Quelle malchance d’avoir croisé ce trappeur ! La rivière est large, le courant faible. L’or devrait s’y déposer, le sable et le gravier à profusion le retenir, mais on dirait qu’une main de géant a déjà tout pris. Personne n’a sondé cette portion, aucun stigmate nulle part. Peut-être est-ce juste la nature qui m’a joué un mauvais tour. Demain, je serai au milieu de la courbe. Je préféré ne pas songer à ce qui m’attend là-bas.
21 mars 1849.
Maudite rivière ! Hier, j’ai atteint l’endroit où reposaient mes plus grands espoirs : le foyer de l’ellipse. Je travaille depuis deux jours jusqu’à ce qu’il fasse trop noir pour y voir. Ma peau est brûlée par le soleil. J’ai tant creusé dans l’eau que mes mains sont à vif. Et je n’ai pas trouvé ma mine d’or. Cet endroit est aussi dépourvu que les autres. Il me reste plusieurs centaines de mètres à parcourir avant que le Cerceau de Cooper ne redevienne la Swallow River, mais je pressens déjà qu’ils ne feront pas mon bonheur. Pourquoi seraient-ils différents de tous les emplacements que j’ai écumés ? Il existe toujours une possibilité, bien sûr, et je dois m’y accrocher. Pourtant, même en admettant que le cours d’eau change, les choses ne seront plus telles que je les avais imaginées. Les premiers chercheurs du campement sont arrivés dans la soirée. Ils ont déjà débuté leur prospection tandis que la lumière décline. Le rêve de découvrir un filon exclusif s’évanouit. Me voilà une fois de plus perdu dans la multitude. Si la fortune advient, elle en sera divisée d’autant.
29 mars 1849.
Je dois abandonner. Si le Cerceau de Cooper avait recelé la quantité d’or qu’un individu normal était en droit d’attendre, je serais parvenu à mon but, j’aurais regagné la civilisation comme un homme digne d’attention. Mais ce n’est pas le cas. Le site est stérile. Les deux cents chercheurs qui ont débarqué pour s’échiner le long de la rivière durant une semaine l’ont compris aussi bien que moi. Le lit a été retourné de fond en comble, et nul n’a extrait plus d’une once. Les gens commencent à partir. Soit en amont, soit en direction des campements précédents. Ceux qui restent, malgré leur départ tout aussi inéluctable, ont rebaptisé cet endroit « Empty Mile ». Un nom approprié. Ils suivront les autres plus haut. Je pourrai peut-être encore trouver de quoi me payer une maison ou, avec de la chance, un ranch. Avec de la chance…
2 avril 1849.
La rivière redevient prometteuse ! Nous sommes au-delà d’Empty Mile. Les hommes s’étalent aussi loin que le regard porte depuis la fin de ta courbe. Et il en arrive davantage toutes les heures. Chacun parvient à s’approprier un petit banc de sable. Notre ruée ressemble à celle d’une masse d’insectes térébrants, toute humanité reniée le temps de nous assurer un avenir. Combien d’entre nous y parviendront ? Ferai-je partie du lot ? J’ai déjà épargné quatre onces, et le cœur de ta rivière palpite avec régularité chaque fois que je lève ma batée. Qu’il palpite encore demain, et les jours suivants. Que l’or afflue pour toujours.
Le récit s’arrêtait là. Nathaniel Bletcher était tombé à court de papier et la fin de l’histoire n’était pas relatée. Je me demandai ce que la ruée vers l’or lui avait rapporté. Millicent avait prétendu qu’il était assez aisé. J’en déduisis qu’il n’avait pas été de ces hordes d’hommes ruinés, rentrés chez eux encore plus pauvres qu’au départ.
Quelle qu’ait été sa destinée, ses écrits ne m’étaient d’aucune utilité. Ils n’éclaircissaient pas le mystère qui entourait Empty Mile. Après avoir lu ce journal, les raisons de mon père demeuraient plus énigmatiques que jamais. Si cette portion de rivière avait contenu de l’or, j’aurais pu supposer qu’il avait échafaudé un plan pour mettre au jour une veine négligée. Mais ces pages montraient sans équivoque l’absence de tout métal précieux ; il n’y avait jamais eu la moindre paillette à Empty Mile.
Je rassemblai les pages du journal, l’acte de vente, ainsi que la photo aérienne, et les remis dans la malle. Au moment où je fermais le couvercle, je remarquai un cliché qui avait glissé d’un ras de pochettes Kodak empilées dans un coin. Je m’en emparai pour l’étudier. Il s’agissait d’un instantané de mon père devant des montagnes russes en bois. Il se tenait très droit, un sourire jusqu’aux oreilles comme s’il faisait l’idiot à l’intention de la personne qui prenait le cliché. Un panneau derrière lui indiquait San Diego. Rien d’autre. Je rangeai l’image dans sa pochette et refermai le coffre.
Dans l’espoir de consoler Stan, je l’invitai à déjeuner en ville. Notre budget serré nous permettait rarement de manger à l’extérieur. Cette proposition était donc alléchante. Il n’accepta pourtant qu’avec réticence, et resta silencieux la majeure partie du voyage. La situation se gâta quand nous atteignîmes la Vieille Ville.
Nous longions une rue bordée de commerces lorsqu’un type d’une vingtaine d’années sortit d’une librairie les bras encombrés d’un ficus en pot. Stan l’aperçut en premier et m’alerta.
« Hé, Johnny, il vole nos plantes. »
Je crus d’abord que mon frère avait raison et me garai en vitesse le long du trottoir, avant de me rendre compte que le magasin d’où émergeait le gars ne figurait pas au nombre de nos clients.
« On ne fait pas cette librairie.
— Hein ?
— Ce n’est pas une de nos plantes.
— Mais elle est en location. Regarde le pot. »
Nous observâmes le type porter sa marchandise jusqu’à un van flambant neuf aux flancs ornés du nom de l’entreprise – Plantagion – suivi d’un numéro de téléphone peint en dessous d’une silhouette de palmier sur fond de soleil orange.
Stan laissa échapper un gémissement. Ses mains se mirent à trembler, tentative désespérée de parer une attaque imaginaire.
« C’est pas juste ! Pas juste ! L’idée était à moi.
— Calme-toi, Stan. Beaucoup de gens exercent cette activité ailleurs, dans d’autres villes, d’autres régions. Le concept ne nous appartient pas.
— Mais j’y ai pensé pour Oakridge. Je voulais devenir homme d’affaires. »
Il fouilla les poches de son jean, exhiba d’un geste frénétique sa boîte d’allumettes, puis l’ouvrit et la porta à sa bouche. Il se mit à haleter.
« Qu’est-ce que tu fabriques ?
— L’énergie des papillons. Je dois me recharger.
— Arrête.
— Je suis obligé, Johnny. Le pouvoir s’amenuise, l’énergie ne passe plus. Voilà pourquoi tout ça arrive.
— Bon Dieu, Stan ! »
Je lui retirai la main du visage. Il parut soudain effrayé.
« Johnny… Je deviens fou ? »
J’inspirai profondément. Il fallait que je me ressaisisse.
« Non, Stan. Mais je ne crois pas qu’une quelconque énergie ou que sais-je ait un rapport avec ce mec et son van.
— Pourquoi il est là, alors ? Nous avons vérifié. Personne n’offrait ces services à Oakridge. »
Stan n’avait pas tort. Nous avions épluché les Pages Jaunes avant de lancer Plantorotops et la location de plantes était inexistante en ville. Nul n’occupait ce secteur. Ce qui signifiait que Plantagion venait d’ouvrir.
« Je ne sais pas. »
Ce que je savais, en revanche, c’est que nous avions des problèmes. Notre entreprise ne survivrait pas à la concurrence. Et je voyais que Stan le comprenait aussi.
Tandis qu’assis dans le pick-up nous regardions l’employé ranger ses végétaux et ses sacs de terreau à l’arrière du véhicule, je m’interrogeai sur cette création d’entreprise fort opportune.
Je décrochai mon portable et composai le numéro inscrit sur le van. Une voix féminine vaguement familière me répondit. J’expliquai que j’étais intéressé et demandai où se trouvait leur bureau. Elle me donna une adresse dans la zone commerciale d’Oakridge. Stan et moi reportâmes notre déjeuner.
La zone était constituée d’entrepôts et de magasins sur quelques hectares de macadam, cinq minutes à l’est du faubourg. Les écologistes avaient protesté à l’époque de sa construction, dans les années 80, mais le projet avait permis à la ville d’acquérir une base solide de petites entreprises et de boîtes de service.
Plantagion était installé dans un hangar en tôle ondulée à la limite d’un dédale de bâtiments tous semblables. Une porte coulissante donnait directement sur l’accueil et les bureaux. Dès que Stan et moi y pénétrâmes, je compris pourquoi la voix au téléphone m’avait paru familière. Vivian, la femme dont Gareth était prétendument amoureux, celle sur qui j’avais buté chez Jeremy Tripp, était assise derrière un comptoir, un annuaire ouvert devant elle. Je vis qu’elle avait déjà coché plusieurs abonnés dans l’ordre. Elle était en train de composer un numéro, mais elle raccrocha dès qu’elle nous aperçut. Elle nous indiqua deux chaises devant son bureau.
« Vous n’êtes pas là pour louer des plantes.
— Nous voulions évaluer la concurrence. Vous savez que vous marchez sur nos plates-bandes ?
— Bien sûr. Mais je n’aime pas le terme de concurrence. Tu connais Schumacher ?
— Le coureur automobile ?
— L’économiste. L’expert bouddhiste. Il a établi un modèle de croissance limitée. Très populaire chez nous, les écolos.
— Euh, enfin bon… L’entreprise est à vous ?
— Non. Je m’ennuyais là-haut, sur les collines. La boîte appartient à Jeremy Tripp. Tu l’as rencontré, je crois. » Elle me regarda d’un air malicieux. « Il m’a demandé de m’en occuper. Je suis douée pour lancer les projets.
— Vous avez ouvert quand ?
— La semaine dernière.
— Beaucoup de clients ?
— Pas mal. Avec les prix pratiqués par Jeremy, ce n’est guère étonnant. Ils sont beaucoup trop bas.
— Je peux consulter votre catalogue ?
— Bien entendu. »
Elle me tendit un imprimé indiquant les tarifs pour différents assortiments, ainsi que les forfaits d’entretien. Nous offrions des services plus simples et, quand la comparaison était possible, Plantagion était moins cher de vingt-cinq pour cent.
« On a vu votre van.
— Nous en possédons deux. Jeremy les a fait peindre tout spécialement. Il voulait qu’ils soient visibles, qu’ils sortent du lot.
— Vous avez deux véhicules ?
— Deux vans, deux livreurs, un magasinier et moi. »
Je jetai un coup d’œil à Stan. Il était pâle, tendu. On aurait dit qu’il venait d’être spolié.
« Je n’ai pas l’intention de vous intimider, reprit Vivian. Jeremy m’a spécifié que vous pouviez nous rendre visite. Il voulait que je sois aussi franche que possible avec vous quant à la robustesse de notre entreprise.
— Étrange, qu’un type tel que lui s’investisse dans cette branche. La marge bénéficiaire n’est pas énorme.
— Il compte bien s’étendre. Il était plutôt réputé dans sa partie, tu sais. »
Un silence pesant s’abattit sur nous. Stan le rompit en s’éclaircissant la voix. Il indiqua le dragonnier posé dans un coin derrière Vivian.
« Il est trop arrosé. Le bout des feuilles est déjà abîmé. »
Vivian lorgna la plante, puis le téléphone sonna. Elle décrocha. Je poussai Stan du coude, et nous nous levâmes.
Dehors, il faisait trop chaud, trop clair. Un temps idéal pour les forêts, les rivières et les montagnes, mais désastreux pour le bitume et les tôles ondulées. La canicule émanait du métal comme s’il essayait de la repousser.
Nous tournions au coin de l’un des bâtiments lorsqu’on m’appela. Gareth était appuyé contre une des cloisons d’acier. L’ombre de l’édifice, qui l’abritait en partie, donnait l’impression qu’il avait choisi cet endroit pour se cacher. Il nous fit un signe rapide et, quand nous le rejoignîmes, il nous conduisit de l’autre côté du bâtiment, hors de vue de Plantagion.
« Il est là ?
— Qui ?
— Tripp.
— Je ne pense pas. Tu fais quoi ?
— Je t’ai dit qu’il y avait anguille sous roche. Elle baise avec lui.
— Comment tu le sais ?
— Je le sens.
— Alors tu cherches des preuves ?
— Ce n’est pas ce que tu ferais, à ma place ?
— Et ensuite ?
— Eh bien, je n’en suis pas encore sur à cent pour cent, mon petit Johnny. Peut-être que je me contenterai de m’en aller. Ou de lui couper les couilles. Tu serais content, hein ? Adieu la concurrence. Neutralisée, pour ainsi dire.
— On doit partir.
— Il faudrait qu’on se voie, un de ces quatre. Ça fait longtemps. »
Stan et moi fîmes mine de nous éloigner, mais Gareth posa la main sur mon bras.
« Tu as réfléchi, pour Empty Mile ? Je suis toujours intéressé, tu sais.
— Je ne vends pas.
— Pourtant, vous avez sûrement besoin d’argent.
— Possible, mais je garde Empty Mile. »
Gareth se renfrogna un instant avant de tourner les talons. Il regagna l’ombre de l’entrepôt sans ajouter un mot.
Stan n’avait plus envie de déjeuner. Il me demanda de le ramener à la maison. Une fois rentrés, nous nous assîmes dans le jardin, à l’arrière, et contemplâmes les arbres dans la tranquillité chatoyante de l’après-midi. Stan était effondré sur sa chaise. Ses os paraissaient avoir disparu de son corps. Quand je me levai pour rejoindre la fraîcheur à l’intérieur, il sortit de sa torpeur.
« Jeremy Tripp essaye d’avoir notre peau », déclara-t-il.
Il avait raison. N’importe quel chef d’entreprise se rendrait compte qu’Oakridge n’avait pas les ressources suffisantes pour accueillir deux établissements tels que le nôtre. Même avec des tarifs identiques, l’un d’eux devrait mettre la clef sous la porte. Plantagion pratiquait des prix inférieurs de vingt-cinq pour cent. Impossible dans ces conditions d’obtenir le moindre retour sur investissement. Je subodorais que Tripp avait monté cette affaire dans l’unique but de nous couler. Et il voulait que nous le sachions. Il voulait que nous voyions les vans, que nous allions à leur bureau.
Stan s’extirpa de sa chaise et se dirigea vers la maison.
« Il me faut plus de papillons. »
Je préparai le dîner en avance. Stan mangea peu. Quand je partis retrouver Marla, il était devant la télé, déguisé en Batman. Il avait capturé de nouveaux insectes, ajoutés aux précédents dans la boîte d’allumettes fixée sur sa ceinture à gadgets.
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