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Matthew Stokoe · Chapitre 6 sur 35

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Chapitre 6

 

Samedi, nous partîmes en excursion familiale. Mon père nous conduisit, Stan et moi, hors d’Oakridge, dans les collines où la forêt clairsemée était parsemée de ravins et de petits vallons. Il faisait chaud. L’atmosphère était saturée de l’odeur poussiéreuse des pins, de la terre sèche.

Nous nous garâmes dans une clairière déjà pleine de 4 × 4 et de pick-up. Un chemin de randonnée descendait jusqu’à la vallée. Munis de plusieurs batées, d’une pelle et d’un sac à dos rempli de nourriture, nous marchâmes pendant une dizaine de minutes à travers des bois aussi sauvages que deux ou trois siècles auparavant.

Stan s’arrêta à mi-chemin, se plaqua contre un sapin, et passa ses bras autour du tronc, autant que sa largeur le lui permettait. Il inspira longuement par le nez.

« Stan ? Qu’est-ce que tu fabriques ? »

À mon avis, l’agacement de mon père provenait plus du manque de pudeur de Stan que du contretemps occasionné par cette halte. Stan ne lui répondit pas. Il fermait les yeux.

« Je peux la sentir, Johnny.

— Sentir quoi ?

— L’énergie. Les arbres peuvent parfois la transmettre. »

Je lançai un regard interrogateur à mon père, mais il se contenta de secouer la tête, irrité, puis reprit sa route.

« Les Indiens avaient l’habitude d’enlacer les arbres lorsqu’ils étaient fatigués, expliquai-je à Stan.

— Bien sûr. »

Mon frère se tourna vers moi, un sourire aux lèvres.

« Tout le monde sait ça. »

Les pionniers de la ruée vers l’or, après avoir traversé le continent en train ou navigué jusqu’à San Francisco, après avoir remonté à pied les rivières et les torrents, puis tamisé leur première pelletée de métal précieux, écrivaient à leur famille qu’ils avaient « vu l’éléphant ».

Cette folle description convenait assez bien à ces hommes désespérés, de même qu’au Club de l’Éléphant d’Oakridge. Si vous vouliez vous payer une bonne tranche de rire, rencontrer le genre de cinglés et de fêlés dont on se gaussait en ville, alors le club constituait un bon point de départ. Oakridge avait vu le jour en 1849, sous forme d’un campement de mineurs sur les berges de la Swallow River, et ce groupe de prospecteurs amateurs perpétuait la tradition. Ils étaient mus par la conviction partagée qu’il existait encore assez de poussière d’or, quelque part au fond d’une crique ou sur une section du cours d’eau, pour devenir riches. Les livres d’histoire prétendaient que les filons du nord de la Californie étaient épuisés depuis cent cinquante ans, mais les membres de l’Éléphant ne se fiaient pas toujours à ce qu’ils lisaient.

Ils se réunissaient chaque semaine dans une salle au-dessus d’un drugstore du faubourg. Ils avaient des boulots, des familles, mais le week-end, ils prenaient leur pelle et leur pioche pour se rendre dans les collines, en un endroit assurément négligé à l’époque de la ruée vers l’or.

Certes, ils dénichaient parfois quelques paillettes. Des récoltes appelées « la couleur », mélangées au sable noir magnétique au fond de leur batée. Mais la plupart du temps, il en restait juste assez après nettoyage pour l’entasser dans une fiole en verre que l’on se passait de main en main comme objet de curiosité aux rencontres du club.

Mon père possédait toute une collection de ces fioles, accumulées sur vingt ans. Alignées sur une étagère du salon, elles symbolisaient l’alléchante opulence américaine. Une opulence qui n’était jamais parvenue jusqu’à lui. Je pense qu’il avait adhéré à l’Éléphant dans le seul but de restaurer l’espoir déclinant d’atteindre un jour ce graal financier. Au club, les rêves des autres entretenaient les siens.

L’endroit choisi par les membres pour leur pique-nique estival annuel était, à l’instar de la majorité des lieux dévolus à ce genre de manifestation autour d’Oakridge, un ancien site de prospection. Il s’agissait d’une berge peu fréquentée en raison de son éloignement. L’herbe y avait poussé, tapissée de petites fleurs jaunes.

Malgré les frais d’inscription minimes, la foule se réduisait à cent ou cent cinquante personnes, femmes et enfants compris. Les familles étaient dispersées, mais chacun se saluait, allait d’un groupe à l’autre, offrait des canettes de bière. L’ambiance était conviviale sans être étouffante. Je comprenais que mon père, animal peu sociable s’il en est, tolérât ces festivités.

Il adressa des paroles aimables à plusieurs familles. Les gens se levaient, lui serraient la main. Son plaisir paraissait authentique. J’étais touché par sa manière un peu timide, tout en retenue, de rire et de discuter. Il semblait croire que son comportement tenait de l’imposture. Je me rendis compte à quel point cet homme, qui avait lutté chaque jour de sa vie contre des émotions que la plupart de ses contemporains trouvaient normales, avait dû se sentir seul.

Nous étalâmes notre nappe, nous assîmes, et évoquâmes le passé tout en mangeant. Mon père aurait pu avoir un millier de raisons de nous traîner ici, mais je devinai, à travers les anecdotes dont il nous gratifiait, entre deux assiettes en carton, son besoin de se rappeler les autres pique-niques, les sorties précédentes, lorsque nous étions une vraie famille, à l’époque où le temps n’avait pas encore tout salopé. Il désirait, nous désirions tous les trois, une confirmation : le passé avait été émaillé de moments de complicité. Du moins jusqu’à un certain point.

Au milieu du repas, Bill se pointa sur un quad qu’il avait dû amener du parking. Il n’était pas membre du club, mais un conseiller municipal tributaire des élections se devait de participer aux diverses manifestations locales. Il avait apporté plusieurs packs de bière. Après les avoir ouverts et invité tout le monde à se servir, il fit monter les gosses sur son engin. Mon père joua l’indifférence du mieux qu’il put.

Stan se précipita pour faire un tour. Ensuite, nous allâmes tous les trois laver à la batée. Beaucoup d’adultes étaient déjà postés le long des rives. Nous nous mêlâmes à eux. Pantalons retroussés, nous remplissions notre récipient de sable, puis l’aspergions d’eau avant de tamiser la mixture avec soin jusqu’à la débarrasser des éléments les plus fins. Il restait alors un petit tas de gravillons qu’il était loisible d’étudier… Bien entendu, l’or avait depuis longtemps disparu et le Club de l’Éléphant allait à la batée uniquement pour affirmer son identité.

Stan et moi nous étions déjà adonnés à cette activité maintes fois en compagnie de notre père, lorsque nous étions gamins. Ce jour-là n’avait rien de spécial. Nous savions que nous n’avions aucune chance de découvrir quoi que ce soit dans ce pauvre cours d’eau. Accroupi à côté de mon père, je faisais tournoyer l’eau boueuse d’un mouvement circulaire. Bien que l’exercice me semblât dénué d’intérêt, je m’y astreignis. Car ces gestes communs, ce calme exempt de mots constituaient l’expression ultime de notre connivence.

Stan abandonna au bout de dix minutes. Il s’assit, pieds nus, dans le lit peu profond de la rivière. Sa batée ne contenait que de l’eau. Il la bougeait en rythme d’un côté et de l’autre pour que la lumière se reflète à la surface et qu’il y distingue son visage palpitant. Il était absorbé par sa propre image. Derrière sa paire de lunettes, ses yeux écarquillés demeuraient lointains.

Derrière nous, Bill promenait maintenant une grande adolescente sur son tout-terrain. Elle portait un T-shirt moulant et une minijupe de tennis qui claquait sur le haut de ses cuisses bronzées.

Vingt minutes plus tard, mon père arrêta à son tour et se redressa. Ce mouvement sortit Stan de sa rêverie.

« Est-ce que Johnny et moi, on peut aller explorer les bois ?

— Si Johnny est d’accord. C’est trop dangereux tout seul. »

 

Stan et moi quittâmes la rivière pour traverser l’aire de pique-nique puis gagner la forêt. Le quad était à présent inoccupé, à l’arrêt sous un arbre. À l’autre extrémité de la clairière, mon père était étendu sur la couverture, un roman ouvert sur la figure. Une ou deux familles remballaient leurs affaires.

Plusieurs layons se dispersaient au-delà du champ. Stan et moi prîmes le premier qui se présentait.

« Nous y voilà. Johnny. Prêts à l’action.

— À l’action ?

— Le danger est partout.

— Vraiment ? »

Stan fit une grimace d’idiot. « Une émission qui passe sur le câble, Johnny. Bon sang, je regrette de ne pas avoir un costume. »

La forêt se referma sur nous presque immédiatement. Stan bondit sur le chemin, mimant un membre des forces spéciales en mission. Il s’interrompit pour reprendre son souffle, et j’en profitai pour lui demander ce qu’il entendait par « énergie », lorsqu’il avait enlacé l’arbre.

Il eut un haussement d’épaules.

« Juste l’énergie.

— Ouais, mais quoi ? L’énergie électrique, le gaz ?

— Elle est partout, Johnny. Derrière la moindre chose. On ne peut pas l’atteindre, mais elle est là, elle circule. Elle représente la face cachée de ce qu’on voir.

— Où tu as pêché cette théorie ?

— Quand je me suis noyé. Je me suis réveillé, et je savais. »

Nous marchâmes une dizaine de minutes. Le chemin descendait dans un vallon, puis obliquait à droite derrière une saillie rocheuse. Il se poursuivait ensuite le long du ravin pour aller se perdre entre les sombres massifs d’arbres à l’aspect vaguement menaçant.

Ce ne fut pas leur sinistre nature qui attira mon attention, mais le postérieur dénudé de Bill Prentice, radieux au beau milieu du sentier, environ vingt mètres plus loin. La fille à la minijupe se tenait accroupie devant lui, le visage caché par son cul.

Stan eut un hoquet de surprise et plaqua ses mains sur sa bouche. La conduite appropriée en la circonstance aurait consisté à faire demi-tour

avant d’être repéré, et à rebrousser1 chemin discrètement. J’entamais la retraite lorsque Stan m’agrippa le bras et pointa son doigt en direction du versant opposé. Un ours brun se frayait un passage parmi la végétation. Il n’était pas très gros, peut-être un mètre au garrot, mais dans ces bois où rien n’était susceptible de le tenir à distance, il était effrayant au plus haut point.

L’animal n’avait pas détecté Bill et sa compagne. Il descendait sans se presser vers eux. L’espace d’un instant, Stan et moi fûmes pétrifiés, incapables de décider quoi faire. Devions-nous crier au risque d’effrayer le plantigrade qui passerait alors à l’attaque ? Ou demeurer silencieux et prier pour qu’il retourne dans la forêt ?

La fille résolue le dilemme pour nous. Elle avait dû saisir du coin de l’œil le dandinement de la silhouette noire dans les fourrés car elle rejeta la tête en arrière et se mit à pousser un hurlement digne d’un film d’épouvante. Bill sursauta avant d’empoigner son pantalon baissé. Ses regards frénétiques indiquaient qu’il cherchait encore à localiser l’irruption de quelque parent scandalisé. Lorsqu’il nous vit, il parut perplexe. Il n’arrivait sans doute pas à faire le lien entre la réaction démesurée de sa conquête et notre présence. L’adolescente prenait déjà ses jambes à son cou. Elle passa devant moi, la tête tournée par-dessus son épaule, et cria simplement : « Un ours ! »

Bill aperçut alors l’animal. Il se faufila dans une trouée et s’arma d’une branche cassée. Il la tenait devant lui à la manière d’un balai. Le mammifère n’était plus qu’à une dizaine de mètres de lui. Il lui suffisait de traverser une petite étendue d’herbe et le chemin. Je me baissai pour ramasser des pierres en guise de munitions. Stan, lui, fixait l’ours comme s’il essayait d’évaluer son poids.

Lorsque je me redressai, l’animal s’était arrêté devant sa proie, à quelques mètres du bâton. Le visage de Bill était devenu blafard, mais il restait ferme derrière son frêle repoussoir. Il ne s’était pas effondré, le plantigrade plissa le museau et renifla. Sa tête ballottait en demi-cercles. Il s’appuya sur son arrière-train et leva les panes avant.

J’envoyai un premier caillou qui le toucha au flanc. Le second rebondit sur son épaule. L’animal étira son cou et poussa un grognement rauque avant de se remettre à quatre pattes. Je pouvais voir ses canines. Bill me cria : « Arrête ! Tu l’énerves.

— Il a l’air déjà furax.

— Il faut l’effrayer, pas le mettre en colère, sinon il va attaquer. Prenez une branche. Nous sommes trois : il se sentira en infériorité. »

Stan et moi trouvâmes deux longues triques sur le côté du chemin. Je me demandai si l’idée de le charger était vraiment géniale, mais Stan n’hésita pas. Dès qu’il eut son arme en main, il dévala la colline avec force cris, les bras écartés. Cent kilos de cœur vaillant, d’embonpoint et de cheveux bruns graisseux plaqués en arrière. Je n’avais pas d’autre choix que de le suivre.

La bête pivota à moitié pour nous faire face, mais Stan continua. Il s’arrêta à deux mètres de l’animal, son bâton fouettant l’air. Il s’époumonait : « Connard ! », « Va-t’en ! » et « Dégage, l’ours ! ». Notre adversaire, désormais confronté à deux ennemis supplémentaires, se balançait d’avant en arrière sur ses larges pattes avant. Ce brusque changement de rapport de force déclencha chez lui un grondement de colère. Bill profita de l’attention détournée de son agresseur pour émerger de la trouée et crier à son tour, brandissant son gourdin improvisé avec autant d’énergie que Stan.

Je craignis un instant que la bête, frustrée, ne s’en prenne à l’un de nous mais, après avoir chassé une ou deux fois les feuillages qui volaient devant sa gueule, elle fit volte-face et s’éloigna de plusieurs enjambées. Elle s’arrêta un moment pour nous regarder par-dessus son épaule, puis disparut d’une démarche souple entre les arbres de l’autre côté du fossé.

Bill lâcha son rameau et s’avança vers nous sans un mot. Il nous enlaça.

« Eh bien, quelle histoire. »

Stan afficha une expression d’horreur emphatique.

« J’ai cru que tu allais y passer, Bill.

— Si vous n’aviez pas été là, les gars, j’étais mort. »

Nous rebroussâmes chemin de conserve. Une espèce de camaraderie de rescapés nous unissait désormais. Nous ressassions les événements, commentions la chance que nous avions eue de nous en tirer indemnes.

Finalement, Bill nous tapa dans le dos. « Je suppose que vous connaissez à présent ma réponse pour l’entrepôt. »

Stan glapit : « Vrai, Bill ? Tu ne plaisantes pas ? Vrai ?

— Comment pourrais-je dire non à un camarade tueur d’ours ? »

Stan reprit soudain son sérieux.

« Je ne pourrai plus travailler au magasin quand notre affaire sera lancée.

— Tu resteras tant que tu en auras besoin. »

Stan, impatient de relater nos aventures à notre père, partit devant. Bill me précisa alors qu’il devrait rédiger certains papiers pour le bail et qu’il nous ferait un prix.

« Et l’histoire avec, heu, Nicola, la fille ? Je peux compter sur votre discrétion ?

— Ce que vous faites ne me regarde pas. Je dirai à Stan de se taire.

— Bien, bien… Nous nous comprenons. Je sais, c’est dingue. J’aime ma femme, mais question sexe… Je ne suis pas comme les autres. Quand ça me prend, j’ai l’impression de devenir fou, je n’arrive plus à me contrôler. »

J’eus le sentiment que Bill allait prolonger sa confession, mais trois solides gaillards vinrent à notre rencontre sur le chemin. Ils portaient tout un assortiment d’armes de fortune. Lorsqu’ils nous virent, le soulagement se lut sur leur visage. Nicola avait donné l’alerte, et ceux de l’Éléphant qui n’étaient pas encore rentrés avaient envoyé leurs meilleurs hommes. Bill était dans son élément pour répondre aux questions et décrire à quel point nous avions frôlé la mort.

Quand nous eûmes regagné l’aire de pique-nique, nous dûmes répéter notre récit. Parmi les gens rassemblés, les « oh » et les « ah » qui ponctuèrent notre récit, je remarquai un grand type et une blonde, leurs bras passés autour des épaules de Nicola. Ils observaient Bill avec plus d’attention que les autres. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer que l’excursion champêtre de leur fille les laissait un peu perplexes.

Mon père ne faisait pas partie de l’auditoire. Il s’était endormi entre les pages de son roman et, vu qu’il était à l’autre extrémité du champ, les cris paniques de Nicola n’avaient pas troublé son sommeil. Au comble de l’excitation, Stan le réveilla et lui raconta avec fierté l’histoire de l’ours, désireux de l’impressionner par cet exploit qui surpassait même les capacités d’une personne normale. Je fus surpris de voir mon père l’attirer à lui et le serrer longuement en silence.

Au moment de retourner à la voiture, mon père me fit jurer de ne plus jamais emmener Stan dans les bois.

 

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