Empty Mile
Chapitre 15
Si je n’avais pas eu ces soucis d’argent, je n’aurais jamais accepté de faire une seconde fois le taxi pour une des prostituées de Gareth. Certes, Plantorotops se développait, gagnait de nouveaux clients chaque jour, pourtant nous ne rentrions pas encore dans nos frais, et nos dépenses entamaient nos économies déclinantes. L’hypothèque de la maison complétait le tableau. La banque nous avait donné un délai d’un mois, mais il faudrait ensuite que je paye ou que je prouve avoir pris des dispositions pour vendre Empty Mile. Alors, quand Gareth avait appelé pour me proposer son forfait de cinquante dollars, j’avais jugé stupide de refuser son offre.
Je montai dans mon pick-up aux alentours de neuf heures, en route pour Tunney Lake. Stan était resté devant la télé. Trop effrayé pour aller seul au lit, il préférait veiller jusqu’à ce que je rentre.
Tout était éteint en bordure du lac, excepté le bureau d’accueil et le dernier cabanon. La porte d’entrée s’ouvrit au moment où je me garais. Gareth m’attendait sur le porche. Je pouvais voir son sourire à la lueur de l’ampoule au-dessus de lui.
« Merci encore pour ton aide, mon pote.
— Pas de problème. Dernière cabane ? »
Le sourire de Gareth se prolongea. Il secoua lentement la tête.
« Non. Elle est là. »
Il tendit la main vers la personne concernée, hors de vue dans le bureau, et tenta de l’attirer à l’extérieur. Qui qu’elle fut, elle paraissait récalcitrante, et Gareth fut contraint de se tourner à moitié pour l’obliger à nous rejoindre. J’éprouvai alors une sensation que je n’avais plus connue depuis que j’avais retrouvé Stan allongé sur la berge du lac, douze ans auparavant : mes entrailles qui se vidaient d’un coup, menaçaient de se répandre. Je crus un moment que mes jambes allaient se dérober sous moi, car la fille à côté de Gareth n’était autre que Marla.
« C’est quoi, cette histoire ?
— Ce dont on a parlé, mon pote. Du fric facile pour toi, encore plus pour moi. Une demande spéciale d’un nouveau client. »
Il lâcha le bras de Marla et la poussa un peu. Elle descendit du porche et gagna mon pick-up à vive allure, les yeux rivés au sol. Elle ne m’accorda pas un regard. Je l’entendis monter dans l’habitacle, et claquer la portière.
« Tu rigoles ?
— Non, je fais des affaires.
— Tu crois que je vais emmener Marla se faire baiser chez un type ?
— Quel est le souci ? Ce n’est pas sa première fois.
— Hein ?
— Oh, ne me dis pas que tu n’es pas au courant ! »
Gareth parut stupéfait. Son expression était convaincante, mais je savais qu’il jouait la comédie.
« Au courant de quoi ?
— Qu’elle tapine. Pas à plein temps, mais parfois. À l’occasion. J’étais persuadé que vous en aviez parlé.
— J’ignore ce qui se passe, mais Marla ne va nulle part. »
Le visage de Gareth s’assombrit.
« Eh bien, je suis désolé, Johnny, mais il le faut.
— J’emmènerai une des autres filles.
— J’aimerais te faire plaisir, seulement le client a exigé que ce soit elle. Personne d’autre.
— Qu’est-ce que tu veux dire par “personne d’autre” ? S’il est nouveau, comment il pourrait la connaître ?
— Aucune idée, et pourtant il a explicitement mentionné son nom.
— Tu dérailles.
— Écoute, Johnny, excuse-moi, mais je suis pieds et poings liés. J’ai besoin de pognon pour faire tourner cet endroit. Si je commence à refuser des demandes, on arrêtera vite de m’appeler.
— Et alors, putain ? »
Gareth n’ajouta rien. Il se contenta de rester debout, les mains sur les hanches, le visage fermé. Je lui faisais face. Pas question de bouger avant qu’il cède. Mais j’entendis la voix désenchantée de Marla derrière moi, qui me hélait par la vitre ouverte du véhicule.
« Johnny. »
Je ne me retournai pas.
« Johnny », répéta-t-elle.
Je regardai par-dessus mon épaule. Elle m’adressait de petits signes las.
« Monte, s’il te plaît. »
J’hésitai, entraîné par mon exaspération et l’envie de pousser Gareth à abandonner, mais réalisai aussitôt qu’il était plus simple de prendre la voiture et de l’emmener où elle voulait. J’envoyai Gareth se faire foutre, puis grimpai dans le pick-up et dévalai la piste diabolique jusqu’à la boucle d’Oakridge. Je restai muet pendant toute la descente, concentré pour éviter les écueils dissimulés dans l’obscurité de la chaussée défoncée, mais lorsque nous atteignîmes le bitume, je me garai.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
— Continue à conduire, Johnny. Je t’en prie.
— Non. Je veux que tu m’expliques.
— Démarre, et je te raconterai. »
Je repris la route, et Marla commença à parler au bout de quelques minutes.
« Il y a un ou deux ans, peut-être plus, j’étais dans une situation difficile. Le genre de situation où le monde alentour semblait se désintégrer, et moi avec. Je ne tenais plus à rien. Pas de boulot, tu étais parti, le loyer impayé depuis des mois. Un jour, j’ai reçu un avis d’huissier. Quand j’ai décidé de m’y mettre, j’étais si proche de la mort que les conséquences de mes actes ne m’importaient plus. Alors, j’ai pris ma voiture, je suis allée à Burton, et me suis mise à un coin de rue où d’autres filles attendaient… et je l’ai fait. »
Elle sortit une cigarette. Ses mains tremblèrent lorsqu’elle l’alluma. Elle souffla la fumée en direction du plafond, la tête en arrière, sans me regarder.
« Tu ne réponds pas ? »
J’observai la route enténébrée, balayée par la lumière des phares, et me demandai s’il y avait quoi que ce soit à dire. De la même manière qu’il m’était impossible d’ignorer la colère, je n’aurais pu éviter ce qui était arrivé. Finalement, je secouai la tête.
Marla soupira. Elle ressemblait à une enfant qui vient de s’arrêter de pleurer. « J’ai détesté. Je me suis prostituée pendant un an, et j’en ai haï chaque seconde. Puis un matin, je me suis réveillée et j’ai pensé : qu’est-ce que je fous ? Je comptais m’arrêter, vraiment, mais Gareth l’a appris.
— Alors tu as décidé de travailler pour lui. Pourquoi ? En souvenir du bon vieux temps ?
— Ne sois pas si dur. Je n’avais pas le choix.
— Ah ouais ? Comment ça ?
— J’ai été arrêtée. Par un hasard affreux, Gareth était à Burton à ce moment-là. Il m’a vue dans la rue, quand je suis montée avec un type et que nous sommes allés dans une ruelle. Il m’a suivie pour m’espionner. Et là, une voiture de patrouille est passée, et je me suis fait pincer. Il a d’abord gardé le silence. Je suppose qu’à l’époque je n’avais pas assez à perdre pour être victime d’un chantage. Par contre, lorsque j’ai obtenu ce poste à la mairie, il a compris qu’il pouvait faire de moi ce qu’il voulait. Il lui suffisait de passer un coup de fil, et ils me viraient. Obligé. Impossible d’avoir une pute dans les services municipaux.
— Tu l’as laissé devenir ton mac juste pour conserver ton emploi ?
— Ce travail représente trop pour moi. Avec lui, j’ai l’impression d’être une personne normale, comme celles qui ont une maison, une famille, un mari. Si je le perds, je resterai serveuse et ancienne pute toute ma vie. »
Marla écrasa sa cigarette dans le cendrier.
« Je ne sais pas si c’est un réconfort, mais je n’exerce pas à plein temps. Il ne m’oblige qu’une fois tous les deux mois. Plus par goût du pouvoir que pour l’argent.
— Je suis tombé dans la quatrième dimension.
— Je t’avais prévenu le premier jour où nous nous sommes revus. Je ne suis plus la même qu’avant.
— Oui, mais j’ignorais à quel point.
— Comment te l’annoncer ? Je rêvais de ton retour depuis huit ans. Je ne voulais pas risquer de te perdre à nouveau. Tu sais, Johnny, tout le monde souffre du passé, d’une façon ou d’une autre. Tu n’es pas le seul.
— Eh bien, tu n’y vas pas ce soir.
— Si.
— Tu délires ? J’irai voir Gareth demain et je lui dirai d’aller se faire voir.
— Non. En cas de refus, il appellera le conseil municipal et il est hors de question que je perde mon boulot. Je l’avais avant que tu réapparaisses, et je ne vais pas le lâcher maintenant que tu t’es mis en tête de revenir réparer tes erreurs. » Elle posa la main sur mon bras, son ton s’adoucit. « Je ne suis même pas là au moment où ça se passe.
— Arrête tes conneries. Tu n’as pas tellement d’endroits où te réfugier, quand tu es allongée sur le dos avec un mec au-dessus de toi. »
Elle changea soudain de registre.
« Tu as songé que nous n’aurions pas cette conversation si tu avais eu le cran de ne pas t’enfuir à Londres ? Tu crois que j’aurais plongé là-dedans sinon ? Hein ? »
Nous étions maintenant en ville et la lueur orangée des lampadaires avait succédé à l’obscurité de la forêt. Des gens déambulaient dans la nuit chaude. Je voyais la vie s’écouler paisiblement à travers les vitrines des bars et des restaurants. Ma colère s’estompa brusquement. Je voulais effacer la saleté de cette soirée. Je voulais arrêter le pick-up, emmener Marla boire un verre, tout oublier du passé, et juste profiter du présent. Pour une fois. Pour une seule putain de fois.
Je désirais aussi que Marla ait tort, mais je savais qu’elle avait vu juste à propos de moi et de ce que je lui avais fait. Je n’avais pas le droit de la forcer à renoncer. Je lui avais déjà tant pris.
Alors plutôt que d’obliquer pour rentrer chez moi après le faubourg, je m’enfonçai dans la forêt, sur la longue route noire qui montait aux collines.
« C’est quoi, l’adresse ? »
Marla me serra le bras et chuchota :
« Je suis désolée. Johnny. »
Elle me passa un morceau de papier. Je reconnus le nom de la rue, mais ce ne fut qu’une dizaine de minutes plus tard, tandis que j’arrivais à destination, que je compris où nous allions.
Les spots enterrés dessinaient trois colonnes dorées sur l’entrée blanche de la maison de Jeremy Tripp. Le contour des feuilles qui se découpaient dans la lumière donnait aux plantes du jardin et de l’allée l’illusion d’un décor savamment orchestré.
J’aurais dû rester dans le pick-up, laisser Marla y aller toute seule. Ou bien l’attendre dehors, dans la ruelle sombre, sans trop réfléchir, voire partir en voiture pour me changer les idées et passer la reprendre ensuite. Mais je ne pouvais me résoudre à me séparer d’elle. Je l’accompagnai donc et attendis à côté d’elle tandis qu’elle sonnait à la porte.
Tripp ouvrit, son arc à la main. Il portait un bermuda ainsi qu’un T-shirt de l’université de New York. Il parut légèrement surpris de me voir.
« John. Un bonus. Tu travailles un peu au noir ? Les plantes ne te suffisent plus ?
— Je fais le chauffeur. »
Son visage prit une expression méchante. « Non, pas ce soir. » Ses yeux se posèrent sur Marla. Ils s’étrécirent comme si son allure avait une signification particulière pour lui.
Je me tournai vers elle et désignai le pick-up du menton.
« Je t’attends là-bas. »
Marla mit la main sur mon bras, puis se pencha pour m’embrasser sur la joue. Son regard croisa le mien une fraction de seconde. Je sentis ses doigts se crisper. J’esquissai un geste pour partir, mais Jeremy me retint.
« Oh non, John. Entre, maintenant que tu es là. »
Marla ouvrit la bouche pour protester, mais Tripp la coupa.
« Si Johnny ne vient pas avec toi, j’appelle ton mac et je lui signale que tu n’es pas coopérative. Il m’a conseillé de lui passer un coup de fil si tu causais le moindre problème. Et puis la présence de John serait préférable. Je pourrais perdre le contrôle, devenir violent. Je te laisse décider. »
Il la fixa d’un air mielleux jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux. Je vis ses épaules s’affaisser. Elle mit les mains sur ses cuisses pour interrompre les tremblements. Pendant de longues secondes, nul ne parla ni ne bougea, puis elle avança. Nous entrâmes tous les trois dans la maison.
Le balcon en bois était violemment éclairé. La lumière tranchante du projecteur blanc m’éblouissait. La vaste pelouse scintillait au loin. Plusieurs flèches transperçaient la cible, la forêt en toile de fond opaque. L’eau du jacuzzi bouillonnait, les remous projetaient un halo de fines gouttelettes dans l’atmosphère.
Jeremy Tripp se dirigea vers l’extrémité du balcon, s’empara d’une flèche dans un carquois, puis l’installa sur l’arc, qu’il banda pendant plusieurs secondes avant de relâcher sa prise. La flèche se ficha à proximité du centre de la cible.
Il se tourna vers nous, s’appuya à la rambarde, et me montra un banc contre le mur.
« Tu t’assieds là. Tu attends que nous ayons fini. » Ensuite, à Marla : « Déshabille-toi. »
Marla me jeta un coup d’œil hésitant, puis s’adressa à Tripp :
« Il ne peut pas patienter dans la maison ?
— Non. »
Le banc était à environ cinq mètres de Marla. Elle soupira. Je m’aperçus qu’elle se résignait, qu’elle n’était plus une personne douce de libre arbitre, mais un objet destiné à absorber les coups que lui infligerait l’existence.
Elle laissa choir son sac sur les planches et commença à ôter ses vêtements : sa chemise, ses sandales, sa jupe courte, ses dessous. Jeremy Tripp savoura chaque minute avec une furieuse intensité.
Il ordonna à Marla de s’allonger sur le dos et se déshabilla à son tour avant d’enfiler un préservatif. Il s’agenouilla à côté de son visage, se pencha et s’introduisit dans sa bouche.
Je me levai de ma chaise pour fuir, certain d’être sur le point de vomir, mais Jeremy m’entendit bouger.
« Reste là, John. Ça vaut mieux pour elle. »
Je perçus un mouvement sur la pelouse. À quelques mètres de la cible, un gros lapin marron effectua un ou deux bonds paresseux, puis s’arrêta pour grignoter des brins d’herbe. Jeremy Tripp le vit aussi. Il se retira et récupéra son arc. Il tendit la corde, visa. L’espace d’un instant, il se figea dans la lumière crue, puis la flèche fusa à la surface de la pelouse pour transpercer le ventre de l’animal. Le léporidé fut cloué au sol. Terrassé sur le flanc, il ruait. Le sang obscurcissait sa fourrure. Il criait comme un enfant dans les flammes.
Jeremy revint vers Marla. Il se mit sur elle et entama son labeur. Le lapin continuait à crier. Je me bouchai les oreilles, fermai les yeux dans l’espoir de ne pas voir le monde s’ouvrir sous moi.
Sur le chemin du retour, Marla fuma cigarette sur cigarette. Nous ne parlâmes pas. Qu’aurions-nous pu ajouter ? À ce stade-là, les reproches étaient aussi inutiles que les excuses.
À la maison, Stan s’était endormi sur le canapé. La télévision était toujours allumée, branchée sur Disney Channel. Une canette de Coca et un paquet de chips gisaient au sol. Je le réveillai et l’accompagnai à l’étage. Pendant que je le mettais au lit, Marla se doucha. Ensuite, nous nous assîmes dans la cuisine et bûmes jusqu’à ce que l’alcool brouille suffisamment les images de la soirée pour nous permettre d’affronter les ténèbres de notre chambre.
En se déshabillant, Marla déclara :
« Tu sais que Gareth nous hait tous les deux, n’est-ce pas ?
— Eh bien, il te hait toi, c’est sûr.
— Toi aussi. Il a adoré te compromettre. Tu aurais pu passer me prendre chez moi, mais il a préféré m’emmener au lac et t’obliger à venir. Pourquoi ? Parce qu’il voulait être là quand tu apprendrais. Il voulait assister à ta souffrance. »
Plus tard, à la lisière d’un sommeil éthylique, elle enfouit son visage au creux de mon cou, me supplia dans un souffle de lui dire que rien n’avait changé entre nous. Ce que je fis. Car malgré l’horreur presque insoutenable de cette nuit, je savais qu’il serait encore plus insupportable de vivre sans elle, d’échouer à racheter mon lâche abandon.
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