Empty Mile
Chapitre 30
Gareth m’appela le lendemain matin pour me demander des renseignements sur le jardin à l’arrière de la maison de Jeremy Tripp.
« Il y a un vis-à-vis ?
— Non. Le pré donne directement sur la forêt.
— Une clôture ?
— Non. »
Il sembla satisfait. Il me conseilla de garder mon téléphone sur moi et d’être disponible dans l’après-midi. Il me rappela aux alentours de quinze heures. Je devais filer jusqu’à la Vieille Ville aussi vite que possible. Je le rejoignis sur l’avenue principale. Il était stationné à une centaine de mètres de l’unique cinéma d’Oakridge. Je me garai derrière lui, montai dans sa Jeep. Quand il se pencha vers moi, je fus contraint de lui en claquer cinq.
« Prêt, mon petit Johnny ? Les choses sérieuses commencent.
— J’imagine.
— Je l’ai suivi toute la journée. Il est allé recueillir des signatures en ville avec Vivian, pour sa putain de pétition. » Gareth désigna le cinéma d’un geste du menton. « Maintenant, ils regardent un film. Ils viennent juste d’entrer. On a une ou deux heures devant nous.
— Pour faire quoi ?
— Ils utilisent le van de Vivian. Elle le conduisait, comme la bonne petite chienne qu’elle est. Ce qui veut dire que Tripp a laissé sa voiture chez lui. »
Gareth éteignit son portable.
« Le tien aussi, mon pote. Évitons de laisser des traces. »
Il fit demi-tour et nous prîmes au nord. Nous sortîmes de la Vieille Ville, puis d’Oakridge, pour entrer dans la forêt qui séparait l’agglomération des Flancs. Ces terres appartenaient à l’ONF. Aucune maison ne défigurait le paysage. Les seules personnes à circuler dans le coin étaient soit des touristes, soit des gens qui résidaient ou travaillaient dans les vastes demeures en hauteur. Hormis les touristes, rares à cette période de l’année, nous ne croisâmes aucun véhicule.
Nous n’échangeâmes pas un mot jusqu’à ce que Gareth oblique sur un chemin pare-feu, cinq cents mètres avant les premières maisons des Flancs. Le chemin était escarpé et, à la faveur d’un tournant, j’aperçus en contrebas la route d’où nous venions. Une grande ligne droite étroite qui se terminait par une épingle à cheveux tellement serrée que la chaussée semblait se terminer en cul-de-sac dans un mur de forêt. Nous rebondîmes dans les ornières sur plusieurs centaines de mètres, puis Gareth coupa le contact. Il sortit, s’empara d’un sac à dos sur le siège arrière, et le mit sur son épaule.
« Terminus, Johnny. On va marcher à partir d’ici. Je n’ai pas envie que quelqu’un remarque la Jeep.
— À travers bois ?
— Ouais. Tripp habite à Eyrie, de l’autre côté de la route que nous venons de gravir. Encore à peu près cinq cents mètres. Plus cinq cents mètres pour arriver chez lui. Il suffit de grimper, et on devrait aboutir à son jardin. »
Il extirpa une boussole de sa poche, vérifia la direction, et s’engouffra dans la végétation. Les arbres paraissaient sinistres. Personne ne venait jamais là, j’avais l’impression que nous violions l’état naturel des choses par notre simple présence.
J’entendais un cliquetis métallique dans le sac de Gareth à chaque enjambée. Ce bruit, ajouté à l’oppression des frondaisons et à ce que nous nous préparions à accomplir, commençait à me taper sur le système. Des scènes toutes plus brutales les unes que les autres se succédaient dans mon esprit.
Gareth dut lire l’angoisse sur mon visage.
« Décontracte-toi, mon pote. On ne va pas le découper en morceaux. Nous allons juste apporter une petite modification à son bolide. Et il aura un accident. » Il me présenta ses paumes. « Propres comme un sou neuf. »
Nous continuâmes à travers bois. Le terrain était accidenté, le sol recouvert d’un épais tapis d’aiguilles de pin sur lequel nous glissions. Nous progressions lentement. Je gardais le plus possible les yeux par terre. J’essayais de me convaincre que tuer quelqu’un en provoquant un accident n’était pas aussi grave qu’un meurtre à l’arme blanche.
Il nous fallut une demi-heure pour parvenir aux premières propriétés en bas d’Eyrie Street. Gareth avait du mal à s’orienter car nous ne pouvions voir au-delà d’une vingtaine de mètres, et errions dans un morceau de forêt entre deux terrains privés. Nous faillîmes même tomber par erreur sur la route. Cette maladresse nous permit toutefois de nous repérer et, au bout de quelques minutes, nous atteignîmes l’arrière du jardin de Jeremy Tripp.
Nous nous cachâmes en lisière du bois, à l’affût du moindre signe d’activité sur l’immense pelouse. La cible d’archer était toujours là. Sur une table du balcon, les pages d’un magazine abandonné tournaient paresseusement sous l’effet de la brise. La maison était calme, silencieuse.
Gareth m’indiqua l’auvent à voitures, sur le flanc du bâtiment principal. Jeremy Tripp avait laissé la capote de sa Jaguar V12 baissée. Un rayon de soleil soulignait la partie supérieure de l’encadrement métallisé du pare-brise.
« Voilà qui va nous faciliter le travail. Je pensais qu’on devrait fracturer le garage. Dépêchons-nous quand même. S’ils rentrent tout de suite après le film, il ne nous reste plus qu’une heure. »
Nous sortîmes à découvert. Bien qu’à l’abri des regards indiscrets, je ne pus réprimer un sentiment de vulnérabilité. Nous contournâmes rapidement la pelouse par la gauche, et nous faufilâmes sous l’auvent. Nous étions dissimulés d’un côté par la forêt, de l’autre par la maison. La haie de devant nous protégeait de la route.
Gareth s’empara d’une lampe de poche qu’il avait emportée dans son sac à dos, puis s’allongea sur le sol bétonné de manière à pouvoir examiner le châssis derrière l’une des roues avant aux enjoliveurs chromés. Il émergea du bas de caisse et s’assit.
« D’accord. »
Il prit une lime et s’allongea de nouveau. Il s’activa en douceur pendant deux ou trois minutes. À intervalles réguliers, il marquait des pauses, vérifiait l’avancée des travaux à l’aide de sa lampe torche. Lorsqu’il fut satisfait, il tendit la main vers le sac à dos.
« Il y a une bouteille à l’intérieur. Fais gaffe quand tu la manipules. »
Je fouillai le sac. Un assortiment d’outils variés, une paire de gants de protection industrielle, un tuyau d’acier d’environ quatre-vingt-dix centimètres de long sur trois de diamètre, un tampon qui ressemblait à du coton, et une petite bouteille enveloppée dans du papier bulle. Le récipient était muni d’un bouchon de sécurité à clapet identique à ceux qu’on trouve exposés dans les vieux magasins. Il était à moitié rempli d’un liquide incolore. J’ôtai le papier bulle, et tendis le flacon à Gareth.
« C’est quoi ?
— De l’acide nitrique. Donne-moi les gants et le tampon. »
Je m’exécutai. Il me détailla la suite des opérations en enfilant ses gants.
« Les canalisations amènent le liquide de frein du maître-cylindre jusqu’à chaque roue. Quand tu poses ton pied sur la pédale, elle actionne un amplificateur de pression qui se répercute sur les étriers, lesquels ralentissent la voiture. Évidemment, en cas de fuite, le liquide gicle à l’extérieur lorsque tu pompes. Et tes freins ne marchent plus super bien. Nous pourrions nous contenter de couper l’arrivée, mais la manœuvre serait un peu trop voyante. Je veux juste éroder assez les canalisations pour qu’elles pètent s’il freine un peu brusque. L’acide dissimulera les marques laissées par la lime et corrodera le métal. Travaille comme il faut, et l’avarie ressemblera à un défaut de fabrication. Très difficile à détecter. Par contre, si j’en mets trop, les pièces seront foutues. Il ne nous restera plus qu’à espérer qu’il s’en aperçoive trop tard. »
Gareth arracha un morceau du tampon en similicoton.
« Laine soufflée. Ils s’en servent pour les filtres des viviers. La seule matière que tu peux utiliser pour éponger l’acide. »
Il ouvrit le bouchon de la bouteille, versa avec précaution quelques gouttes de corps hydrogéné sur le tampon, puis se glissa derechef sous le bas de caisse. Je m’allongeai moi aussi de front pour le regarder opérer. Il humecta un tuyau oblique d’environ un centimètre de diamètre à l’aide de sa solution. De fines volutes blanches s’élevaient du métal à chaque passage. Lorsqu’il eut terminé avec cette roue, Gareth passa à la suivante, avant de retourner vérifier la première.
« Je pense que ça va. Tiens, jette un coup d’œil. »
Il s’écarta. Je pris sa place. La canalisation était toujours intacte, mais il en suintait à présent un liquide brun rouille sur une portion d’une dizaine de centimètres.
Gareth tassa le tampon usagé dans la bouteille, remit le bouchon, puis enfourna le tout dans son sac à dos.
« La pièce va casser dès qu’il va appuyer sur la pédale, sûr.
— Et les roues arrière ?
— Ce véhicule est équipé d’un système en circuits croisés. Le premier alimente la roue avant gauche et arrière droite, le second fait l’inverse. Perce à un endroit quelconque, et tout est foutu. Et s’il actionne le frein à main, ce sera tant mieux. La voiture partira en tête-à-queue ou en tonneaux.
— Personne ne se doutera de rien ?
— Tout dépendra de leur degré de suspicion. À quel point ils vont pousser leurs investigations, est-ce que la voiture sera assez endommagée pour cacher certaines anomalies. Cette bagnole a trente-cinq ans. Un défaut mécanique n’est pas à exclure. Les canalisations paraîtront simplement corrodées. Et, en admettant que quelqu’un ait le nez creux, comment remonteront-ils jusqu’à nous ? On est juste deux péquenots, et toi, tu es le gentil qui veille sur son frère handicapé. Pour les gens, nous n’entretenons que de vagues relations avec Jeremy Tripp. »
Gareth commença à s’éloigner de l’auvent.
« On fait quoi, maintenant ?
— On attend qu’ils rentrent. »
Nous retournâmes dans la forêt et gagnâmes les abords de la route. J’avais l’impression que nous commettions une erreur monumentale en nous attardant ici. Je tirai Gareth par la manche. « On ne devrait pas s’en aller ?
— Impossible d’attendre que ce connard ait envie de conduire. Nous devons voir quand il revient, et surtout quand Vivian repart. Alors on va rester sur place à guetter la route et la maison de Vivian, lorsqu’elle sera saine et sauve chez elle, nous allons inciter notre ami Jerry à prendre sa Jaguar pour une petite culbute nocturne.
— Comment ?
— Je téléphonerai. Par contre, on aura un problème s’il ramène Vivian chez lui pour une partie de jambes en l’air. »
Nous nous accroupîmes derrière les arbres à quelques mètres du bas-côté. Nous étions invisibles, mais distinguions en revanche une partie de la chaussée ainsi que l’avant de la villa de Vivian. Jeremy Tripp et elle avaient dû rester dîner en ville, car ils mirent près de trois heures à rentrer. J’avais froid, je somnolais dans une position inconfortable, lorsque nous perçûmes un bruit de moteur. Faible d’abord, puis plus fort à mesure qu’ils montaient en direction du croisement avec Eyrie. L’obscurité s’installait, et quand le van tourna, la route fût soudain balayée par le pinceau jaune clair des phares.
Vivian se gara dans son allée. L’éclairage automatique du perron s’activa. Le véhicule demeura un moment immobile, puis on coupa le contact. Les phares s’éteignirent. Jeremy et Vivian sortirent, discutèrent cinq minutes, puis il lui prit la main et fit tout un cinéma pour la tirer dans l’allée. Vivian riait, secouait la tête, tentait de le chasser. Ils échangèrent encore deux trois paroles, et, après un dernier baiser, Tripp traversa la route en diagonale pour regagner ses pénates. Il disparut de notre champ de vision. Vivian rentra chez elle. J’entendis Gareth murmurer dans sa barbe : « Bonne nuit, salope. »
J’allais me redresser, mais il me retint.
« Il faut être sûr qu’il ne revienne pas. »
Nous attendîmes encore cinq minutes. Comme la route était calme, nous fîmes demi-tour pour redescendre vers la Jeep. Notre périple fut plus délicat dans le noir. Nous glissâmes plusieurs fois sur les aiguilles de pin, chutâmes. Il était hors de question de se servir de la torche. Par chance, le chemin pare-feu coupait la montagne. Il suffisait de continuer pour tomber dessus. Nous déviâmes pas mal et aboutîmes à plusieurs centaines de mètres du véhicule.
La lune était invisible, mais nous apercevions quelques étoiles. La rosée brillait sur l’herbe aplatie du sentier. Nous le longeâmes sans échanger un mot, nous massant les bras à cause des égratignures laissées par les branches.
Nous atteignîmes finalement la voiture, grimpâmes à l’intérieur et refermâmes les portières. J’étais épuisé. Selon moi, nous avions fait plus que le nécessaire.
Gareth me regarda au moment de mettre le contact.
« On a terminé le plus facile. À partir de maintenant, ça devient méchant. Je peux toujours compter sur toi, hein ? »
Je hochai la tête. De toute manière, j’étais tellement terrifié que je me sentais désincarné. J’étais là, j’agissais, mais j’avais l’impression de ne plus avoir la moindre influence sur les événements alentour.
« Bien. »
Nous roulâmes au pas jusqu’à la route, phares éteints. Gareth s’arrêta au croisement et baissa sa vitre, à l’écoute des véhicules en approche. Lorsqu’il fut certain que la chaussée était déserte, il s’engagea sur la longue pente, au point mort pour faire le moins de bruit possible. Cinq cents mètres plus loin, la route virait sèchement à droite. Il ralentit. Je pensai d’abord qu’il était simplement prudent, au cas où un autre véhicule viendrait en face, mais au lieu de tourner et de passer une vitesse il stoppa la Jeep.
Elle était au beau milieu de la voie de droite. Je jetai un coup d’œil nerveux derrière moi. Le sort avait-il décidé que nous nous ferions prendre ici ?
Il jeta le sac à dos sur mes genoux.
« On sort.
— Quoi ?
— Dépêche-toi avant que quelqu’un n’arrive.
— Qu’est-ce que tu racontes, putain ? »
Le monde parut s’écrouler. Je crus un moment que j’allais être victime d’un accident nocturne. Gareth allait enfin se venger parce que je lui avais ravi Marla.
Il posa la main sur ma cuisse.
« Réveille-toi, mon pote. On doit obliger Tripp à descendre la colline. Quand il entamera le virage, ses freins lâcheront. Il ira droit dans les arbres. Bingo, un connard à la morgue. Mais il faut que nous opérions cette nuit, là où nous l’avons choisi. Sinon, c’est l’échec assuré. Il montera dans sa voiture pour aller chez Vivian ou ailleurs, et s’apercevra que ses freins sont défectueux. Il les fera réparer. Je vais donc lui téléphoner d’une cabine depuis le faubourg. Un appel anonyme, un rendez-vous. Le trajet prend dix minutes, un quart d’heure. Je lui dirai de venir dans quarante-cinq minutes de façon à avoir le temps de revenir avant qu’il déboule. Mais tu dois rester sur place, au cas où.
— Pourquoi tu ne te sers pas de ton portable ?
— On peut le tracer, abruti.
— Tu vas lui dire quoi ? »
Gareth eut un petit sourire. « Que j’ai une preuve. La mort de Patricia Prentice n’était pas un suicide.
— Tu en as une ?
— Comment je pourrais, espèce de crétin ? Allez, gicle. Si un témoin nous voit ici, on est baisés. »
Il me poussa. Je m’exécutai.
« Pourquoi le sac à dos ?
— Pas envie de l’avoir dans la voiture si je me fais arrêter par un flic. Planque-le dans les arbres et cache-toi jusqu’à mon retour. Il y a un autre chemin pare-feu, une vingtaine de mètres après l’épingle à cheveux. Je m’y garerai pour te rejoindre à pied. Guette-moi. »
Il remonta dans sa voiture et s’éloigna avant que j’aie pu ajouter un mot. Je fus alors abandonné au silence brutal de la nuit. Les explications de Gareth étaient plausibles. Je me sentais toutefois horriblement vulnérable, et très, très seul.
Je courus jusqu’aux frondaisons. La lueur des étoiles s’estompa presque tout de suite. Je n’avais que quelques mètres à parcourir pour me mettre à l’abri. Je me postai à un endroit d’où je pouvais encore distinguer les longues courbes argentées du macadam.
Je ne voulais pas m’asseoir. L’heure était grave, empreinte d’un potentiel fatal. J’étais réticent à m’installer confortablement. Je fixai la route un long moment, immobile, une main appuyée contre le tronc d’un arbre, attentif au moindre bruit de voiture en provenance des hauteurs. En même temps, je priai pour ne pas l’entendre. Que la voiture de Jeremy reste sous son auvent.
J’étais conscient qu’il devait mourir ou Stan, Marla et moi n’aurions aucun instant de répit. Mais en ces minutes solitaires, à la lisière de cette forêt, je désirais de tout mon cœur n’avoir jamais fomenté ce piège, jamais contacté Gareth, et qu’il n’ait jamais accepté.
Vingt minutes passèrent, toujours personne en vue. Je m’accroupis, le sac à dos entre mes jambes. Un morceau de tuyau en émergeait. D’après le plan de Gareth, les délais étaient largement respectés, mais la peur me persuadait du contraire.
Et en effet, il ne vint pas. Cinq minutes plus tard, j’entendis le vrombissement d’un moteur puissant malmené. J’avais souhaité qu’il provienne de ma gauche, ce qui aurait signifié que Gareth gravissait la colline pour atteindre le chemin pare-feu, qu’il allait prendre la relève. J’essayai de m’en convaincre, en vain. Bien qu’encore invisible, la voiture était en haut de la colline, elle descendait.
Je me redressai et me penchai sur le côté du tronc. Le paysage demeura un instant inchangé – noir et silencieux –, mais tout à coup les arbres au sommet de la colline s’illuminèrent. Cette lueur persista une ou deux minutes, comme entravée dans son mouvement par les feuillages. Les hurlements du moteur paraissaient appuyer sur elle, l’écraser contre la nuit, l’aplatir d’une formidable compression.
Enfin, l’éclat jaillit, et la voiture était là, sur la colline. Elle fusait le long du ruban d’asphalte, trop éloignée pour dévoiler quoi que ce soit en dehors du violent écran lumineux des phares, mais je savais qu’il s’agissait de la Type E. À cause du bruit, et aussi parce que ce ne pouvait pas être un autre véhicule.
Jeremy Tripp conduisait pied au plancher. D’ici quelques secondes, j’entreverrais la douce rutilance de la carrosserie, les chromes derrière les pleins feux, puis la silhouette de la Jaguar elle-même, et enfin le pare-brise dans son écrin de métal, où se refléterait la Voie lactée.
J’étais pétrifié. À travers les branchages, je vis les roues arrière se bloquer, la fumée de la gomme sur le bitume. Les roues avant continuaient de tourner. Le bolide chassa à gauche et se déporta en début de virage. Il allait beaucoup trop vite pour redresser.
J’étais à la pointe de l’épingle à cheveux et Jeremy Tripp passa à une vingtaine de mètres de moi avant de plonger dans la végétation. Je ressentis l’impact sous mes pieds, les arbres autour de moi frémirent. Le fracas du métal contre le bois, semblable à la déflagration d’une monstrueuse pièce d’artillerie, se répercuta dans les bois, résonna sur la colline et au loin. Lorsque ce fut terminé, je ressentis un grand vide. Les bruits de la forêt, son odeur, sa netteté avaient disparu pour me laisser dans un monde de silence et de songes étranges où ce qui était vu ne pouvait être compris.
Petit à petit, un son émergea de ce nouvel univers. Un faible chuintement et, derrière lui, les crépitements du métal au repos. J’empoignai le sac à dos, et me glissai jusqu’à l’épave.
Il aurait pu avoir de la chance, atterrir sur un tapis de jeunes pousses qui aurait ralenti sa course et atténué les dégâts. Mais il n’en fut rien. Jeremy Tripp était entré de plein fouet dans un tronc d’arbre d’un mètre d’épaisseur. Le long capot de la Jaguar était plié en accordéon. On aurait dit qu’une main géante avait froissé le véhicule. L’avant de la voiture était désintégré au point que je ne pouvais distinguer les roues. Le pare-brise avait explosé. Les fragments de Securit scintillaient par terre. Un ruisselet de vapeur émergeait du bas de caisse, l’atmosphère empestait l’essence et l’eau bouillie.
Jeremy Tripp était affalé en avant sur son siège, le menton sur la poitrine, la tête à quelques centimètres de l’encadrement du pare-brise. Seule la ceinture de sécurité l’empêchait de s’écrouler sur le volant. Il portait un coupe-vent blanc, son bras gauche pendait à l’extérieur de l’habitacle, le poignet disloqué, la manche imbibée de sang. Du sang, il y en avait aussi sur le côté de son visage, au niveau de l’oreille et du cuir chevelu. Bien que je ne puisse voir ses traits, le sabotage de Gareth avait sans conteste rempli son office.
Tandis que je m’approchais de la voiture, la perspective d’être confronté à tout ce sang, à ces blessures, déclencha en moi une répulsion viscérale mélangée d’une espèce de résignation presque paisible. C’était fait. La question du bien et du mal, la possibilité de changer d’avis étaient désormais résolues. L’éventualité de tenter une réanimation m’effleura l’esprit, mais je la chassai. Malgré la peur qui avait grandi en moi à mesure que nous élaborions ce piège, j’étais content qu’il meure.
Le véhicule avait parcouru plusieurs dizaines de mètres à travers la végétation. Néanmoins, il était encore visible depuis la route pour qui regardait dans la bonne direction au bon moment. La circulation avait été nulle jusqu’à présent, mais ce ne serait pas toujours le cas. Je décidai de gagner le chemin pare-feu où Gareth avait prévu de se garer quand il reviendrait. J’évitai de penser à ce que je ferais s’il n’était pas là le temps que je descende.
J’allais contourner la voiture lorsqu’un son émergea d’entre les lèvres de Jeremy Tripp. Mon sang se glaça. Ce bruit de gorge humide et rauque évoquait la déglutition d’un aliment trop gros pour être ingéré. L’espace d’une seconde, je craignis de me mettre à crier, mais mon côté rationnel prit le dessus. Cette éructation était son dernier souffle. Les poumons se vidaient. Je sus pourtant que je me trompais avant même qu’il se redresse sur son siège, tourne la tête vers moi, et me regarde.
J’ignorais s’il était victime d’autres lésions, mais il était évident que sa tête avait heurté l’encadrement du pare-brise. Son front s’ornait d’une large plaie horizontale. Pas une coupure superficielle. L’os frontal, enfoncé dans la boîte crânienne, avait creusé un sillon profond de deux ou trois centimètres. Sous cette meurtrissure, les sourcils de Jeremy bombaient de manière grotesque.
L’un de ses yeux était crevé, le second braqué sur moi. Il cligna de la paupière tandis que sa bouche s’ourlait d’un sourire asymétrique. Il essaya de parler.
« Johnny… »
Mon nom était mal articulé, déformé, mais on ne pouvait le confondre avec aucun autre. Il m’avait reconnu. Je compris immédiatement qu’il n’allait pas mourir des suites de l’accident. Il survivrait, il raconterait tout, et je passerais le reste de mes jours en prison. Stan terminerait dans un service psychiatrique public pour indigents.
Je le fixai pendant une longue minute tandis qu’il souriait et m’appelait encore, puis je laissai tomber le sac par terre, le tuyau de métal à la main.
Il s’était de nouveau incliné, le visage penché vers l’épaule droite. Je le repoussai contre l’appuie-tête, y calait l’arrière de son crâne. Ensuite, je posai la tige le long de sa plaie frontale. Elle correspondait parfaitement à la largeur de la blessure. Je simulai lentement une ou deux frappes pour viser juste. Le cadre du pare-brise entravait mon mouvement. Difficile de manœuvrer du côté gauche, alors je lui tournai la tête vers moi et me décalai un peu afin d’améliorer l’angle d’attaque.
Lorsque je fus prêt, je levai mon arme une dernière fois et bloquai ma respiration. J’avais prévu de relâcher mon souffle au moment d’assener le coup, mais mes poumons refusaient de m’obéir, mes muscles d’accomplir la mission ordonnée avec l’énergie du désespoir par le cerveau. Je me tenais debout, tel un batteur figé sur sa base, luttant avec moi-même pour m’acquitter de cette ultime tâche atroce.
Pendant un moment, je n’entendis que le martèlement silencieux de cette lutte dans mon corps. Puis, insensiblement, je perçus une rumeur, en provenance du sommet de la colline. Je ne réalisai pas tout de suite à quoi elle correspondait, mais elle s’amplifia. J’expirai et tournai la tête. À travers les arbres, les phares d’une voiture presque à mi-pente se dirigeaient vers moi.
Lorsqu’elle parviendrait au tournant, il suffirait au conducteur de jeter un coup d’œil sur sa gauche. Il verrait alors la trouée dans la végétation, là où la Jaguar s’était enfoncée, et à la fin de cette trouée la voiture elle-même. Qu’il s’arrête et secoure Jeremy Tripp, alors mon nom serait sur toutes les lèvres.
Je me repositionnai, assurai ma prise. Pourtant, j’hésitais toujours, paralysé par la peur de devenir un assassin.
Soudain, Gareth fut là. Je ne l’avais pas entendu arriver, mais il était maintenant à quelques mètres, de l’autre côté du véhicule accidenté. Il détaillait Jeremy Tripp du regard, conscient qu’il avait survécu, conscient de ce qu’il faudrait faire pour y remédier.
L’autre voiture allait nous rejoindre d’ici une poignée de secondes. Gareth n’avait pas le temps de venir me remplacer.
« Vas-y, Johnny ! Vas-y ! »
Ses mots eurent raison des derniers obstacles moraux qui me retenaient. J’abattis le tuyau aussi fort que possible. Il décrivit un arc définitif, net. Le métal frappa Jeremy Tripp en plein sur sa blessure. Son crâne rebondit sur l’appuie-tête, son bras pendu à l’extérieur tressauta. Il produisit une espèce de souffle nasillard. Une éclaboussure de sang jaillit de ses narines. Puis il s’écroula sur sa ceinture de sécurité. Immobile.
« Bouge ! On dégage ! »
Gareth m’adressa un signe de main frénétique avant de disparaître d’où il était venu. Je m’emparai du sac à dos, contournai la voiture, et lui emboîtai le pas. Une seconde plus tard, je manquai de lui rentrer dedans. Accroupi derrière un buisson, il scrutait la route. Il me força à me baisser et posa un doigt sur sa bouche. Nous regardâmes le véhicule approcher. Il parcourut les derniers mètres au ralenti pour prendre le virage, puis accéléra de nouveau, s’éloignant du lieu de l’accident. Il ne s’arrêta pas. Il continua plus bas, passa devant l’endroit où nous étions cachés, et s’enfonça dans la nuit jusqu’à ce que la lueur des phares s’estompe. Qui que soit le conducteur, il n’avait rien remarqué.
Gareth m’adressa un large sourire et tendit la paume pour que je lui claque la main. Comme je refusais, il prit le sac à dos, en extirpa un sac-poubelle, et l’ouvrit afin que j’y dépose le tuyau. Nous attendîmes encore une minute, histoire de nous assurer que la voiture n’avait pas fait demi-tour, puis marchâmes aussi vite que possible dans les fourrés, dissimulés par les bois mais suffisamment proches de la chaussée pour qu’elle nous guide jusqu’au chemin pare-feu.
Nous ne parlâmes qu’une fois dans la Jeep, en route pour le faubourg.
« Tu étais où ?
— Désolé, Johnny. Je lui avais bien spécifié de ne pas venir avant une heure. Ce n’est pas ma faute s’il a sauté directement dans sa putain de bagnole. En tout cas, on s’en est sortis.
— Sauf que j’ai dû faire ton boulot.
— Et tu t’en es super bien tiré, mec. »
Il m’accorda un regard prolongé, franc ; même rehaussé d’une touche de compassion. Je ne pouvais pourtant m’empêcher de me demander combien de temps il était resté à côté de la voiture de Jeremy avant que je constate sa présence. Ou, plutôt, à quelle heure exacte il lui avait donné rendez-vous.
Une fois revenu dans la Vieille Ville, Gareth se gara derrière mon pick-up. Il m’arrêta au moment où j’ouvrais la portière.
« Johnny, cette nuit a été un succès. Il ne nous emmerdera plus jamais, et personne ne mettra en doute l’accident. Tu as vu l’avant de la voiture ? Ils n’auront pas assez de canalisation pour l’expertise, en admettant que quelqu’un s’en soucie. Il s’est planté, s’est cogné la tête, il est mort. Ne pense à rien d’autre, même en ton for intérieur. Dans un mois ou deux, tout sera effacé. La suite des opérations, maintenant. On ne se contacte pas pendant quinze jours, juste au cas où, d’accord ? Ensuite, ce sera toi, moi et Empty Mile, mon pote. »
Ce ne fut qu’une fois hors de la Jeep que je me souvins du sac à dos sur le siège arrière. Mes tripes se nouèrent, mais il était trop tard : Gareth avait refermé la portière et verrouillé derrière moi. Je fis jouer la poignée, tapai sur le toit. À l’intérieur, Gareth souriait. Il baissa la vitre d’un centimètre.
« Ne t’inquiète pas, Johnny. Je m’en occupe.
— Il me faut le tuyau. »
Il fit mine de ne pas m’entendre, et déboîta.
« Décontracte, mon pote. »
Je le regardai faire demi-tour et remonter la rue. Ensuite, je grimpai dans le pick-up, demeurai immobile un long moment, sans cesser de me maudire. Mes empreintes, le sang de Jeremy. Je n’aurais pas pu donner à Gareth un meilleur moyen de pression.
Marla était encore éveillée quand je rentrai. Elle se tenait assise dos au mur, les genoux ramenés sous elle, dans la posture de quelqu’un qui se prépare à essuyer une terrible offensive. Je pris une bouteille de bourbon sur le chemin de la cuisine, et m’installai auprès d’elle. Je bus les yeux fermés, puis les rouvris quand je ne parvins plus à supporter ce que je voyais derrière mes paupières.
Marla se cramponna longtemps à moi, muette. Je pouvais sentir sa frayeur à la perspective que le meurtre de Tripp hypothèque notre avenir, détruise le peu d’espoir que nous avions de mener une existence normale. Si nous avions pu rester ainsi pour l’éternité, sans un mot, à nier mes actes par la seule force de notre silence, nous l’aurions fait. Mais l’horreur demandait à s’exprimer. Alors entre deux gorgées de whisky rugueux, brûlant, je lui racontai notre nuit.
Je lui expliquai comment Jeremy Tripp était mort, comment Gareth avait maintenant en sa possession une barre de métal avec mes empreintes dessus. À mesure que je parlais, que les événements sanglants sourdaient de la brume terrifiante, qu’ils s’incarnaient sous l’évocation, un détail émergea. Il planait à la lisière de ma conscience depuis que Gareth s’était allongé sous la Jaguar, mais j’étais alors trop effrayé pour en assimiler la portée.
« L’accident de mon père.
— Hein ? »
Marla, accaparée par ses songes de meurtre, fut déstabilisée par le changement de sujet.
« L’accident dont mon père a été victime était dû à une défaillance de la canalisation de freinage.
— Et ensuite ?
— Elle était corrodée.
— Et Gareth a mis de l’acide sur les freins de Jeremy.
— Exactement.
— Mais la voiture de Ray était vieille. Il n’y avait aucune trace suspecte. En tout cas d’après ce que tu m’as dit.
— Ils ont cru à une pièce défectueuse. Personne ne se doutait d’un truc pareil. Pourquoi l’auraient-ils fait ? Par contre, deux accidents ? Deux systèmes de freinage détériorés ? La coïncidence est troublante, tu ne trouves pas ?
— Ray n’est pas mort. Il n’a même pas été blessé. Arrête, Johnny. Tu dois te ressaisir. C’est déjà assez dur comme ça. Bois. Ne réfléchis plus. »
Bien que Marla m’enlaçât, j’avais froid. Trop pour jamais me réchauffer. La méthode de Gareth visant à oublier l’assassinat fonctionnerait peut-être pour lui, mais pas pour moi, j’en étais convaincu. Aucune chance de me délester du poids du métal dans ma main, de la force avec laquelle il avait voyagé dans les airs, de l’impact sourd sur le crâne de Jeremy. Ces souvenirs ne me quitteraient plus.
Un frisson m’envahit. Je sus que je devais l’étouffer ou il m’écraserait. Alors je bus plus vite, vidant mon verre sous la lumière crue de l’ampoule dont l’éclat écorchait tout sur son passage. Je me resservis encore et encore. L’alcool mit longtemps à faire effet, mais lorsque sa vague de chaleur éroda enfin les arêtes coupantes de mes pensées, mon esprit ne sombra pas dans une amnésie vierge. Je vis soudain une autre route, une autre voiture qui dévalait une colline différente. Mon père et moi, en plein fou rire, indemnes. Et plus tard, lorsque je m’assoupis, naquit l’image d’un garagiste qui brandissait une canalisation désagrégée pour l’examiner…
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