Empty Mile
Chapitre 25
Jeremy Tripp ouvrit la porte d’entrée. Il tenait à la main un magazine consacré aux voitures de sport. Il nous invita à entrer d’un geste de la tête, sans parler, et nous précéda jusqu’au balcon. Le ciel était d’un bleu limpide, quelques petits nuages blancs formaient une ligne à l’est. La cible trônait toujours au bout du jardin. Aucune trace du lapin.
Il s’assit devant une grande table circulaire et prit une gorgée d’un verre rempli d’eau cristalline. Il ne nous proposa pas de nous asseoir mais, après être resté un moment debout, hésitant, je m’installai d’autorité et Marla m’imita. Elle tenait ma main sous la table. Jeremy Tripp reposa son verre et plissa les yeux en direction du ciel.
« On peut sentir l’automne arriver. Moi, j’y parviens en tout cas. Un changement infime. Plus facile à deviner ici, dans les montagnes.
— Vous êtes le frère de Patricia Prentice.
— Jusqu’à ce qu’elle se suicide.
— Et vous êtes persuadé que nous sommes en partie responsables.
— Je crois que vous êtes entièrement responsables. À cause de la vidéo. »
Jeremy fronça les sourcils.
« J’aurais évité de la mentionner, à votre place. Vous auriez pu ainsi jouer la comédie typique : “Ce n’est pas nous, on ne savait rien.” Mais oui. La vidéo vous incrimine. Vous l’avez faite, Patty l’a vue, et elle s’est tuée.
— Nous avons appris que nous avions été filmés il y a deux semaines.
— Cette révélation vous est venue au cours d’un rêve ?
— Je suis entré par effraction dans le chalet de Bill. Je voulais obtenir la confirmation qu’il comptait revendre l’entrepôt. J’ai trouvé le disque. Je l’avais déjà aperçu dans la chambre de Patricia, le jour où elle est morte…
— Où elle s’est suicidée.
— Nous l’avons visionné. Mais nous ignorions son existence avant.
— J’étais persuadé que c’était ton frère, le débile.
— Il n’est pas débile. Et tout s’est déroulé à notre insu, je vous le jure. Nous n’avions pas vu la caméra. Nous nous donnions juste en spectacle pour Bill.
— Et tu me racontes cela… pourquoi ?
— Parce que vous vous en prenez à nous. Vous vous êtes introduit dans l’entrepôt, vous avez empoisonné mes plantes…
— Oh, je ne serais pas assez stupide pour faire une telle chose.
— … vous avez monté une entreprise dans le seul but de nous couler, vous avez expulsé Marla. Mais vous vous trompez de cible. Nous sommes totalement étrangers à cette histoire.
— S’il te plaît, ne me dis pas que Bill a fait la vidéo. Il est tordu, mais il aimait sa femme, à sa manière. Et il n’est pas idiot au point d’apparaître dans le film.
— Bill est innocent. C’est le souteneur de Marla, celui qui vous a mis en rapport avec elle : Gareth Rodgers. Les penchants de Bill sont de notoriété publique. Gareth s’est servi de ses… goûts pour le piéger. »
Le regard de Jeremy Tripp suggérait qu’il n’attendait rien de moi, excepté des mensonges.
« Continue. »
Je sortis les deux équerres de ma veste et les posai sur la table.
« Quand nous avons eu connaissance de l’enregistrement, j’ai mené l’enquête. J’ai trouvé cette pièce clouée à un arbre, à l’endroit où nous étions. Je suis pratiquement sûr qu’une caméra y était fixée. L’autre exemplaire provient de l’atelier du père de Gareth. »
Jeremy Tripp considéra les équerres. Il renifla.
« Son nom est inscrit dessus ?
— Ce genre d’article est fait main. Impossible de les acheter en magasin. Son père travaille pour une boîte d’accessoires. Elle fait partie d’un lot. De plus, lui et Gareth habitent au lac. Ils possèdent les cabanes.
— Ce pourrait être son père, selon ton raisonnement.
— Il est en chaise roulante.
— Gareth n’est pas forcément impliqué. Quelqu’un d’autre aurait pu entrer en possession de ces équerres. Toi, par exemple.
— Ce n’est pas tout. »
Je donnai un coup de coude à Marla. Elle s’éclaircit la voix et, après avoir échoué à regarder Tripp, baissa les yeux sur la table.
« Au début, ce cinq à sept était juste censé être une petite combine. Gareth voulait que je persuade Bill d’assister à nos ébats. Il m’a indiqué l’endroit. Son implication devait rester secrète. J’étais déjà montée avec Bill une fois ou deux par le passé, et quand je lui ai suggéré d’y retourner, il est tombé dans le panneau. Par contre, j’ignorais qu’on serait filmés. Gareth n’avait rien dit à ce sujet.
— Bien entendu.
— J’étais une amie de Pat. Elle venait parfois chez moi. Pourquoi irais-je m’enregistrer en train de baiser devant son mari ?
— Je ne sais pas. En revanche, je sais que ma sœur s’est suicidée à cause de cette vidéo où vous apparaissez tous les deux. Par conséquent, vous êtes aussi coupables de sa mort. Une épine que j’ai besoin d’ôter de mon pied. »
Marla s’adossa à sa chaise. Elle avait fait le maximum. Je repris la parole.
« Vous ne résoudrez rien si vous vous attaquez aux mauvaises personnes. Quels seraient nos motifs ? On y gagnerait quoi ? Je suis parti d’ici depuis huit ans. Mon seul désir est de reprendre ma vie en main…
— Bill est propriétaire de ton entrepôt. Tu voulais peut-être une réduction de loyer.
— Nous n’avions même pas monté l’entreprise au moment de la vidéo. Bon Dieu ! Écoutez, Gareth a mis ce stratagème en place parce qu’il a besoin d’une route en bon état pour que les gens accèdent au lac. Il comptait se servir de ce film pour faire chanter Bill, l’inciter à influencer les votes du conseil municipal. Il me l’a lui-même avoué il y a trois jours. Et, croyez-moi, le chantage ne lui pose aucun problème. Il déteste Bill au plus haut point depuis qu’il lui a revendu les cabanes en affirmant que la mairie allait aménager la chaussée. Une manne, pour Gareth et son père. Mais les travaux n’ont jamais eu lieu. Le père de Gareth a essayé de mettre fin à ses jours. Il est resté handicapé. Depuis cette époque, Gareth en veut à Bill. Il est convaincu que la route était une ruse de Bill pour lui refourguer les cabanes. Si quelqu’un avait une raison de faire cette vidéo, c’était bien Gareth. »
L’espace d’un instant, le regard de Tripp se perdit au-delà du jardin, puis il commença à feuilleter son magazine.
« Je parlerai à Bill. »
Ensuite, il ne nous prêta plus aucune attention. Marla et moi prîmes congé.
Deux jours plus tard, en début d’après-midi, Stan et moi rentrâmes à Empty Mile après le travail. Marla était à la mairie, et Rosie partie faire ses ménages. Le temps était encore assez clément pour que nous puissions profiter de l’extérieur. Stan et moi nous assîmes sur le porche, sodas et chips à portée de main. Mon frère s’était confectionné un petit baluchon avec une chaussette qu’il avait passée autour du cou, à l’instar de la chaîne en or que mon père lui avait jadis offerte. Il y avait enfermé ses papillons et, plusieurs fois par jour, il prenait la chaussette dans sa paume afin de se « reconnecter ». Il répéta l’opération sur le perron. Il manipulait les insectes à l’image d’un drogué conscient de son addiction mais incapable de se réfréner.
Entre deux bouchées de chips et une gorgée de bière, nous devisions de la pluie et du beau temps lorsque Stan, qui observait la ligne des arbres devant la rivière, fronça les sourcils.
« Johnny, tu ne trouves pas bizarre que, quand tu entres dans la forêt, les arbres soient moins gros que partout ailleurs ? Étrange, comme ils sont différents, à cet endroit. »
Peut-être qu’une partie de mon cerveau reconnut certains termes qui tournaient à la lisière de ma conscience. Peut-être étais-je simplement assez détendu pour que des synapses spécifiques relaient l’information. Quoi qu’il en soit, la question de Stan, les mots qu’il employa me donnèrent soudain le sentiment d’enfin posséder la clef du mystère, l’achat énigmatique d’Empty Mile par mon père. Les arbres sont différents…
Je me levai, fis le tour du bâtiment jusqu’à la remise où nous stockions le bois de chauffage et le matériel inutilisé. La malle de mon père était entreposée dans un coin, sous une bâche. Je l’ouvris et y dénichai le classeur dans lequel j’avais conservé tous les documents en rapport avec Empty Mile : les pages manquantes du journal, l’acte de vente, le transfert de propriété… et l’original de la photo aérienne en noir et blanc que mon père avait encadrée avec fierté.
J’examinai le verso du cliché, et y lus les mots que Stan avait répétés sans le vouloir, écrits à la main par mon père : Les arbres sont différents. Je scrutai le recto, et distinguai le petit rectangle représentant le toit de notre maison. De là, je pouvais suivre la prairie qui s’étendait jusqu’aux bois épousant la courbe de la Swallow River autour de la propriété. J’accordai une attention particulière à ce rempart végétal, et y décelai un détail qui m’avait échappé. Une trace horizontale coupait le demi-cercle. Une ombre, un fantôme, une impression, qui s’étirait de la pointe de l’éperon rocheux à l’extrémité de la courbe, là où la rivière reprenait son cours rectiligne. Le vestige d’un sentier ou d’un chenal. Je tenais la signification de l’inscription au dos du document. Voilà en quoi la forêt divergeait.
Cette altération accrochait mon regard, tandis qu’une excitation crépitante m’envahissait. Je comprenais à présent pourquoi mon père avait hypothéqué sa maison. Une raison digne d’une folle aventure du Club des Cinq, tellement éloignée du quotidien qu’il était difficile de la prendre au sérieux. Et pourtant les pièces s’emboîtaient. L’image se complétait.
Je trouvai une enveloppe dans la malle, glissai la photo à l’intérieur, puis rangeai le reste des papiers dans le classeur avant de refermer le coffre. Sur le point de repartir, je changeai d’avis et rouvris le couvercle. Après avoir fouillé une minute, je remis la main sur le cliché de mon père devant les montagnes russes de San Diego. J’avais conservé celui de Marla. Je l’ôtai de mon portefeuille et comparai les deux instantanés. Aucun doute. Tout indiquait qu’ils avaient été pris le même jour : la teinte du ciel, la lumière, jusqu’à la pose qui suggérait un échange rapide entre le photographe et son modèle. Je pliai les deux images ensemble, les casai dans mon portefeuille, et ressortis enfin.
Au lieu d’exposer mes déductions à Stan, je lui proposai une excursion. Il bondit sur ses pieds, impatient. Nous passâmes l’heure suivante à explorer la base de l’éperon qui constituait la limite nord de la prairie. Notre marche nous éloigna de la rivière. Nous nous enfonçâmes dans la forêt. Au bout d’un kilomètre, le relief du mur rocheux se fit moins accentué. L’à-pic se mua en pente raide sillonnée de ruisseaux et parsemée de saillies. Encore un kilomètre, et le versant, quoique toujours escarpé, devint praticable. Stan et moi entreprîmes de le gravir. Nous suâmes, luttâmes, et parvînmes finalement au sommet, où nous pûmes reprendre notre souffle. Nous obliquâmes ensuite le long de la crête, dans le sens opposé. L’éperon, qui faisait cent ou deux cents mètres de large à l’endroit où nous l’avions escaladé, s’étrécissait sensiblement à l’approche du pré et de la rivière. De petits arbustes avaient réussi à planter leurs racines dans la roche et nous distinguions maintenant des touffes d’herbe sèche, pas grand-chose de plus. Une légère brise nous rafraîchit après les efforts de l’ascension.
Nous étions à environ deux cents mètres au-dessus des terres. Les vagues sylvestres déferlaient à nos pieds. Au-delà, la présence humaine était à peine perceptible : une portion de la RD 12, un poteau électrique, quelques maisons isolées, une fine colonne de fumée à l’ouest…
Nous dépassâmes la prairie sur notre droite. J’apercevais notre cabanon, la maison de Rosie et Millicent, du linge étendu derrière. Le léger vent que nous sentions ne l’atteignait pas. Les vêtements pendaient immobiles.
Les contreforts ne se terminaient pas à pic, mais formaient plutôt une série de dénivellations accidentées en pente raide. On aurait pu croire qu’en des temps anciens la montagne, lassée de se dresser, s’était affalée à genoux, exténuée. Sur cent quatre-vingts degrés le paysage s’étalait à perte de vue. Devant nous, la forêt s’étirait en un rachis de collines. Plus loin encore, d’autres reliefs leur succédaient en rangs dentelés. La verdure dominait, mais les feuillages étaient toutefois parsemés de touches brunies par l’automne.
À droite, du côté de la prairie, la Swallow River quasi rectiligne coulait vers nous. Plusieurs kilomètres en amont, les flots s’agiteraient, se briseraient en de petits rapides au moment de passer sous le pont menant à Oakridge. Ensuite, le tumulte s’apaiserait.
Une cinquantaine de mètres en aval, l’eau contournait l’éperon, et formait la courbe d’Empty Mile. Je la suivis des yeux, pivotant sur mes pieds. La rivière avait peut-être toujours suivi ce trajet. Les dépressions, les creux, tout ce qui façonnait la course d’une rivière concourait au respect de ce coude naturel. On pouvait cependant envisager un autre scénario : la pente était plus récente. Après avoir empiété sur l’ancien lit, elle avait obligé le cours d’eau à effectuer un détour, à adopter son profil actuel.
J’avais emporté la photo aérienne avec moi. Je la comparai au paysage alentour. Stan regarda par-dessus mon épaule, puis se désintéressa de la chose avec un haussement d’épaules. Il alla se poster au bord du précipice, la main en visière, à l’image d’un explorateur scrutant l’horizon. Notre terrain se situait maintenant à ma gauche. J’étudiai la ligne d’arbres qui séparait la prairie de la Swallow River. À cette hauteur, je ne distinguai d’abord qu’une masse compacte de végétation homogène. Grâce à la carte, je parvins à retracer un passage ténu à travers bois. Si on le prolongeait, il rejoignait en ligne droite la rivière de l’autre côté de l’éperon.
Je repensai à la conférence que Marla et moi avions subie, au Club de l’Éléphant. Cette conférence qui intéressait tant mon père et Gareth, selon Chris Reynolds. Je me demandai si mes suppositions reposaient sur une quelconque réalité.
Nous quittâmes notre poste d’observation et rejoignîmes le cabanon. Je n’avais pas parlé de la photo, ni de la rivière, ni des arbres à Stan, et n’en parlai pas davantage à Marla lorsqu’elle rentra du travail dans la soirée. J’aurais aimé leur donner un peu d’espoir, mais je ne voulais pas les décevoir en cas d’erreur.
Malgré ces précautions, malgré la déconvenue évitée, cette nuit m’apporta, comme tant d’autres en cette période, son lot de tristesse.
L’administration d’une douleur physique à un être aimé est une expérience singulière. Vous regardez s’abattre votre bras vous voyez les marques apparaître, les muscles bandés, et la tentation de fuir se soustrait à un impératif supérieur, à une obscure soif d’expiation impossible à ignorer. Voilà ce que Marla m’obligea à lui infliger cette nuit-là.
Elle avait dégoté une tige de bambou quelque part en ville, et l’avait cachée derrière la coiffeuse. Lorsque nous allâmes nous coucher, elle la sortit et me supplia de la frapper avec. Je refusai, bien sûr. Elle se rendit alors à la cuisine et revint armée d’un couteau, qu’elle menaça d’utiliser sur elle-même si je ne m’exécutais pas. Comment semblable abomination s’est-elle immiscée dans mon existence ? Comment une femme pouvait-elle se sentir si mal ? Je savais, depuis mon retour à Oakridge, que son humeur était loin d’être au beau fixe. Je lui avais volé huit années de sa vie, elle se croyait responsable du décès de Patricia Prentice, et la crainte de Gareth était constante. Mais de là à vouloir être fustigée ? Rien ne méritait une pénitence aussi aberrante.
Oui, je fis ce qu’elle désirait. Sa demande était si pressante, si avide, elle affichait une telle détermination à souffrir dans sa propre chair, qu’il me parut moins risqué d’accepter que de la laisser se punir elle-même.
Je ne réalisai ses motivations probables que lorsque tout fut terminé, quand nous demeurâmes allongés ensemble dans le lit.
La photo des montagnes russes.
Mon père et Marla à San Diego.
Avaient-ils eu une relation ? Cette incartade était-elle à l’origine d’une dépression abyssale dont l’unique échappatoire se concrétisait par le leurre d’une douleur physique ?
L’éventualité d’une amourette entre eux m’évoquait un soap opéra de milieu de journée. Mais elle était envisageable. Mon père était un homme séduisant. Il avait la cinquantaine à l’époque du cliché. Assez jeune pour convoler avec une fille presque trentenaire. Et Marla ? Aurait-elle pu faire une chose pareille ? Si elle se prostituait, j’imaginais qu’elle était capable d’à peu près n’importe quoi.
J’allumai la lampe et pris mon portefeuille sur la table de nuit. Je sortis la photo de Marla, la laissai tomber sur la couverture devant elle.
« Il est peut-être temps d’arrêter de te sentir coupable. »
Elle se redressa sur son oreiller, grimaça quand son dos appuya contre le mur, et s’empara de l’instantané d’un air interrogateur. Je vis toutefois passer dans ses yeux un éclair de terreur.
« C’est tombé d’un sac-poubelle dans le déménagement, précisai-je.
— Ah ouais, je suis allée à San Diego. Je ne t’ai pas raconté ?
— Non. »
J’exhibai le second polaroïd, celui où mon père posait.
« Ray avait gardé un souvenir, lui aussi. Il ressemble au tien. »
Marla feignit un sourire éclatant.
« Eh bien, oui. Une sacrée coïncidence. C’était… C’était… » Elle déglutit, fit un nouvel essai. « C’était… » Ses traits se décomposèrent, elle commença à pleurer, de gros sanglots atroces qui lui déchiraient la poitrine et charriaient des lambeaux de son âme. Elle fut incapable de s’exprimer un long moment. Je la tins contre moi, son corps tressautait. Quand il ne resta plus rien au fond d’elle, elle fut à nouveau en mesure d’articuler, la voix brisée.
« Nous avons eu une liaison il y a trois ans. Pendant six mois. Nous sommes partis en voyage à cette époque. Quelques jours, même pas une semaine. Ray avait embauché une aide pour s’occuper de Stan. »
Elle essuya ses larmes du plat de la main. Son regard m’évitait.
« Je croyais que tu ne reviendrais plus. Je t’attendais depuis si longtemps. Des années. Alors j’ai baissé les bras, je me foutais de tout. Le bien, le mal n’existaient plus. Uniquement… le vide. Je n’avais plus rien à perdre. Je savais pourtant que la situation était délicate. Tu ne peux sortir indemne d’un truc pareil. Bien entendu, cela importe peu, mais nous avons été rongés par les remords. Ces remords qui étaient devenus, sur la fin, l’unique sujet de préoccupation de Ray. J’étais convaincue que tu trouverais. J’ignorais comment, mais j’en étais persuadée. Personne d’autre n’a deviné, voilà sans doute le seul point positif. Nous sommes restés très prudents. Stan n’est pas au courant.
— Qui a rompu ?
— Ray. Mais j’étais soulagée. Nous n’étions pas amoureux. Nous voulions juste un peu de chaleur humaine. Tu dois être écœuré.
— Je ne suis pas écœuré.
— Je suis dégueulasse. J’ai fait n’importe quoi. »
Les yeux de Marla fouillèrent frénétiquement la chambre. Ils s’arrêtèrent sur la table de nuit. Une paire de ciseaux à ongles. Je savais ce qui lui passait par la tête.
« N’y pense même pas, merde. »
Je m’emparai de l’accessoire et le jetai hors de la pièce.
Elle croisa les bras.
« Je me suis sentie si mal ensuite. C’est là que j’ai commencé à tapiner. J’étais tellement pourrie, autant aller jusqu’au bout. » Elle secoua la tête avec un rire triste. « Je désirais simplement mener ma barque à Oakridge sans embêter personne, passer à autre chose. Si je devais y arriver, ce serait ici. Mais tu ne peux pas changer, ni ici ni nulle part, quand tu es aussi malfaisant que moi. Tu vas me quitter, maintenant ?
— Te quitter ? Cette histoire est vieille de trois ans. J’étais absent depuis une éternité.
— Tu t’en fiches ?
— Non. Et je me refuse en particulier à vous imaginer au lit. Mais je ne vais pas t’abandonner pour autant. »
J’escomptais un certain apaisement, un poids dont le délestage l’aurait libérée d’une partie de son enfer, mais rien ne se produisit. Elle ferma les yeux, baissa la tête avec un léger mouvement de droite à gauche, identique à celui d’une aveugle à l’écoute d’un bruit lointain. J’étais désarçonné. Et je le fus plus encore quand elle leva le visage au plafond l’instant d’après, des larmes au coin des paupières, et ouvrit la bouche pour éclater de rire : un carillon désaxé et interminable qui évoquait une réaction démente, difforme, à quelque plaisanterie irrésistible.
Je la laissai s’exprimer aussi longtemps que je pus. Elle venait d’être battue à coups de trique, forcée de confesser une liaison avec mon père. Je pouvais comprendre la nécessité d’évacuer la pression. Mais son euphorie devint trop crispante. J’eus peur qu’elle ne conduise à une espèce de crise d’apoplexie, alors je l’enlaçai, embrassai ses cheveux. Elle cessa net à mon contact, enfouit son visage au creux de mon épaule, et sanglota en silence. Je la berçai, lui murmurai des paroles rassurantes jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
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