Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 34 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 34

 

Stan se maria un week-end, de manière à ce que Gareth soit absent d’Empty Mile. Je fis livrer de nombreuses fleurs avec lesquelles Marla et moi décorâmes l’avant du cabanon. Un officiant vint de Burton. Marla, Rosie et Millicent achetèrent des robes assorties. Stan et moi louâmes des smokings. Notre célébration ressemblait à n’importe quel autre mariage. Nous étions sur notre trente et un, propres et souriants.

Les femmes avaient passé la nuit chez Millicent. Ce matin-là, pendant que nous les attendions sur le perron, Stan n’arrêtait pas de me demander s’il était bien. Finalement, je le serrai dans mes bras jusqu’à ce qu’il se calme. Lorsque je m’écartai, il remua les mains devant son visage avec un large sourire.

« Oh bon Dieu, Johnny. Bon Dieu, bon Dieu, bon Dieu. J’ai l’impression que je vais éclater. Tu sais comment je me sens ? Comme quand je me suis réveillé de la noyade. Tout ce qui est arrivé avant est mis de côté, la vie recommence. »

Il demeura là, radieux, puis fronça les sourcils.

« Que va-t-il m’arriver, Johnny ? Je ne sais pas comment on fait quand on est marié. Et si j’échoue ? Si c’est au-dessus de mes forces ?

— Tu t’en sortiras. »

Le célébrant se tenait quelques mètres à l’écart. Il serrait contre lui le classeur dont il allait se servir pour l’office. Stan lui jeta un coup d’œil.

« Je flippe vachement. »

L’homme pouffa de rire.

Une ou deux minutes plus tard, l’astre du jour éclaira les montagnes. Les yeux de Stan s’agrandirent.

« Regarde, Johnny, du soleil partout. Regarde ! »

Il avait raison. Les rayons frappaient en biais les gouttes de rosée sur les hautes herbes de la prairie. Durant plusieurs minutes, tout fut incandescent. La porte de chez Millicent s’ouvrit. Les trois femmes entamèrent leur procession. Nous les contemplâmes tandis qu’elles marchaient vers nous, enfoncées jusqu’aux genoux dans un champ de lumière. Stan gloussait de plaisir, se balançant d’un pied sur l’autre.

La cérémonie ne dura pas très longtemps. Stan et Rosie se tinrent côte à côte, main dans la main, et écoutèrent l’officiant lire un passage que Marla et moi avions sélectionné dans un recueil de poésies. Stan observait sans cesse Rosie à la dérobée, tout sourires. Et son amie, habituellement voûtée, avait relevé la tête. Ses yeux fixés sur lui suggéraient qu’elle ne pourrait survivre à l’événement qu’en maintenant le contact visuel.

À présent, le soleil montait. Des nuages de condensation sortaient de la bouche du prêtre. L’air piquant conférait à la scène une atmosphère à la fois festive et très solennelle. Le rituel ne se contentait pas d’unir Stan et Rosie, mais les associait à tous ceux qui avaient participé à des cérémonies identiques de par le monde, ceux qui partageaient la même foi en un avenir commun.

Après la poésie, bien que personne parmi nous ne fût croyant, l’officiant lut un passage de la Bible. Il conclut son homélie par les formules d’usage. Stan et Rosie échangèrent leurs anneaux, s’embrassèrent avec application. Puis ce fut fini.

Marla, Millicent, et moi bûmes quelques coupes de champagne en compagnie de l’homme d’Église. Ensuite, Stan mit de la musique. Nous le regardâmes danser avec Rosie devant le cabanon. À la vue de ce spectacle, l’inquiétude qui me tenaillait depuis que Stan m’avait fait part de sa volonté de se marier, le sentiment que cette célébration pourrait se résumer à une approximation contrefaite s’évanouirent. Leur façon d’évoluer sur la piste de danse improvisée éliminait toute distance qui aurait pu subsister entre eux et le reste du monde. Ils étaient gracieux, libres, et se protégeaient mutuellement des vicissitudes orageuses de la vie.

 

Les jours suivants, Stan utilisa une partie de son argent pour louer un mobile home. Il l’avait placé de façon adéquate par rapport au cabanon, d’où il prenait l’électricité. En une journée, l’entrepreneur qui avait procédé au défrichage de l’ancienne rivière s’occupa de relier l’habitation au tout-à-l’égout.

Le préfabriqué permit à Stan et à Rosie de se sentir un peu plus indépendants. Malgré son handicap, Rosie pouvait conduire, faire les courses, cuisiner, nettoyer la maison : autant d’activités que Stan ne pouvait effectuer ; du moins sans s’imposer une discipline stricte. Son mariage lui permettait toutefois d’y participer indirectement, et la déception qu’il avait jadis éprouvée vis-à-vis de l’argent en fut légèrement modifiée. S’il n’était pas en mesure de s’acquitter des tâches quotidiennes, il pouvait en revanche les financer. Il semblait aussi gai dans les semaines qui suivirent son mariage qu’aux premiers jours de Plantorotops. Lui et Rosie dansaient tous les jours devant leur mobile home et, surtout, il avait délaissé son sac d’insectes.

J’adorais le voir ainsi. La culpabilité était toujours présente, je ne pouvais réparer ni les séquelles de la noyade ni la douleur affective causée par mon exil, mais j’avais le sentiment de me rapprocher d’une forme de réconciliation. Il était heureux. Il avait une épouse, un endroit où vivre. Plus que je n’avais jamais osé l’espérer lorsque j’étais revenu à Oakridge, six mois auparavant.

A contrario, l’humeur de Marla se dégrada encore quelques jours après l’office. Elle avait atteint un stade où elle n’arrivait plus à travailler. Elle démissionna de la mairie. Ce boulot avait revêtu une telle importance pour elle que sa décision me prit au dépourvu. Je préférai songer que ce revirement constituait une manière de couper les ponts avec une activité qui l’avait obligée à se prostituer.

Pendant ce temps, nos travaux d’extraction continuèrent. Chaque seconde passée en compagnie de Gareth me rappelait que j’étais en présence de l’assassin de mon père. Les rares propos que nous échangions étaient professionnels. Tous les soirs, Stan et moi quittions la rivière avant que Gareth soit prêt. Ainsi, nous n’avions pas à gravir la colline avec lui.

J’avais déjà du mal à endurer sa proximité, mais ma propre peur, mon incapacité à agir m’exaspéraient encore plus. En dépit des demandes pressantes de Marla et de la loi du talion qui s’imposait, je savais que je n’avais pas les tripes pour prendre le flingue et le tuer. Je ne parvenais, au mieux, qu’à lancer quelques allusions incisives sur mon père, à m’interroger à voix haute, durant les heures de travail, sur les raisons de son décès. Gareth ignora mes sous-entendus, jusqu’au jour où la coupe fut pleine.

Il était en train d’alimenter la rampe lorsque je parlai une fois de trop. Il s’arrêta et se redressa, les yeux fixés sur moi, les poings serrés si fort que ses bras tremblaient. Stan se reposait sur la berge, assis à côté de nous. Il se leva dès qu’il vit ce qui arrivait.

J’étais content de voir à quel point Gareth était en colère. Mais mon bonheur fut de courte durée, car il adopta alors une attitude susceptible d’anéantir mon frère.

« Tu es un putain d’ingrat, Johnny. Je voulais être ton ami. Je t’ai sauvé la mise quand ces connards allaient te planter, j’ai protégé ton monde de merde lorsque Jeremy Tripp a menacé de le bousiller. J’aurais pu refuser quand tu as réclamé mon aide. J’aurais pu t’obliger à me donner tout le terrain. J’ai demandé quoi, en échange ? Un tiers. Et maintenant, je dois te supporter ? Je t’ai pourtant dit que je n’avais pas touché à Ray. Et il faut encore que je me tape tes “Oh, je me demande pourquoi il est mort”, “putain, j’aimerais bien savoir où est le corps”. Mets-toi ça dans le crâne : quoi qu’il soit arrivé à Ray, je n’y suis pour rien. »

Le mensonge était tellement flagrant que je répliquai sans réfléchir.

« Tu as voulu l’empêcher d’acheter cette parcelle. Je suis censé gober que tu as lâché l’affaire après que ta magouille a échoué ? Conneries. Tu l’as tué. »

Stan poussa un hurlement. Mes tripes se nouèrent quand je réalisai la portée de mes propos.

« Quoi ? Johnny ! Quoi ? » Il s’empoigna la tête à deux mains, la secoua violemment. « Mon cerveau va exploser. »

J’essayai de le calmer, en vain : il était trop bouleversé. Il arrêta de remuer la tête et commença à taper du pied, semblable à un taureau qui se prépare à charger. Il porta les poings à sa bouche.

« Tu es mauvais, Gareth. Espèce de salaud pourri ! »

Il brandit les bras au-dessus de sa tête.

Gareth leva la pelle, la plaqua devant lui. « Fais gaffe, Einstein…

— Ne m’appelle pas Einstein ! cria Stan. Je vais t’écraser.

— Oh non, Einstein. Tu vas rester où tu es et te tenir à carreau. Je te répète ce que j’ai dit à ton frère : je n’ai pas tué ton père. Même s’il y a effectivement un tueur parmi nous. »

Gareth me jeta un coup d’œil. Son regard étincelait. Je sentis la terre s’ouvrir sous mes pieds. J’avais compris ce qui allait se produire. Je fis un pas en avant, mais Gareth pointa son outil vers moi. Il fit non de la tête.

« Tu ne peux pas gagner cette partie-là, mon petit Johnny. »

Stan lui hurla après : « Je te hais !

— Stanley, tu te souviens de Jeremy Tripp ? Tu te rappelles comment tu as mis le feu à son entrepôt ? »

Stan fut désarçonné par le brusque changement de sujet. Ses traits coléreux se muèrent en une expression honteuse. « Oui… » Je tentai d’interrompre Gareth, de le raisonner, de couvrir sa voix. Je le suppliai. Il se contenta d’attendre que j’aie fini. Et poursuivit :

« Pourquoi tu crois que tu n’as jamais eu d’ennuis ? »

Stan me jeta un regard angoissé. Mon cœur se brisa. Rien ne pourrait jamais plus être réparé après ce qu’il allait apprendre.

« Parce que je ne l’ai pas fait exprès. Et puis il a eu un accident, et il est mort.

— En effet, approuva Gareth, il a eu un accident, n’est-ce pas ? Mais devine quoi ? Il y a survécu. Il a été achevé par Johnny, qui était sur les lieux. Quand ton frère a vu qu’il était vivant, il a pris un gros morceau de tuyau en métal, et il lui a frappé le crâne.

— Non !

— Eh si. Je te montrerai peut-être un jour ce tuyau. Il est couvert de sang. »

Stan poussa un gémissement et se mit à pleurer. « Johnny… »

Il tendit les bras vers moi, semblable à un petit enfant. Je l’enlaçai. Il sanglota contre moi. Bien qu’il fût inutile d’ajouter quoi que ce soit, Gareth enfonça le clou :

« Tu sais pourquoi il l’a frappé ? Pour l’empêcher de raconter à la police que tu avais brûlé son hangar. »

Stan leva le visage, clignant des yeux à travers ses larmes comme un homme aveuglé par la fumée. Ses traits étaient déformés par l’horreur, un effroi enraciné au plus profond de son âme.

« Quoi ? Quoi, Johnny ? À cause de moi ? Tu l’as tué à cause de moi ? »

Sa grosse carcasse fléchit. Je trébuchai, le rattrapai sous les aisselles, l’allongeai par terre.

Alors, Gareth jeta sa pelle et s’éloigna de la rivière. Lorsqu’il passa devant moi, il dit d’une voix calme : « Tu ne pouvais pas laisser les choses comme elles étaient. »

Quand il fut parti, seul le bruit des sanglots subsista. Stan tremblait au sol, recroquevillé dans la posture d’un malade aux entrailles rongées par une abominable douleur. Je m’allongeai à côté de lui, tentai d’apaiser ses mouvements désordonnés avec des mots dont moi-même je ne comprenais pas la signification. Il continua à pleurer jusqu’à épuisement, puis je sentis ses muscles se relâcher.

Longtemps après, nous nous assîmes au bord de l’eau, les yeux dans le vague, vidés. Je fis mon possible pour combler la crevasse qui s’était creusée en lui.

« Écoute, Stan. Écoute-moi. J’étais obligé, pour Jeremy Tripp. Il était mauvais. J’ai mal agi, mais son sort était mérité. Et ce que j’ai fait n’avait rien à voir avec toi.

— Mais sans l’incendie, tout serait en ordre.

— Non. Il n’aurait jamais arrêté de nous persécuter. Tôt ou tard, j’aurais été forcé de prendre des mesures. L’incendie n’a eu aucune conséquence.

— Pourtant, tu te sens toujours mal, Johnny. Même pour des détails. Et je t’ai poussé à tuer quelqu’un. C’est loin d’être un détail.

— N’y pense plus, Stan. Vraiment. »

Il ne me croyait pas, bien sûr. Il resta avachi, sa bedaine ressortait entre ses côtes flottantes. Son désarroi était si grand. J’eus presque l’impression que le poids de cette tristesse aurait suffi à l’enfoncer dans la berge. Il se tut un moment, puis me demanda, sans me regarder, ce que j’avais voulu dire quand j’avais accusé Gareth.

Je lui expliquai mes découvertes, mes soupçons. Il m’écouta en silence et, lorsque j’eus terminé, n’ajouta plus un mot de la journée.

Je le raccompagnai chez lui. Il marchait les membres raides, paraissait atteint de cécité. Il trébucha à maintes reprises sur les cailloux ou dans l’herbe entortillée. Rosie l’emmena dès qu’elle le vit sur le seuil du mobile home, le conduisit à travers la pièce peu éclairée. Quand la porte se referma derrière eux, je restai plusieurs minutes à fixer le battant. Ensuite, je retournai au cabanon, m’installai à table avec Marla, et lui racontai comment j’avais infligé un nouveau tourment à celui que j’aimais.

 

Gareth eut assez de jugeote pour ne pas revenir à Empty Mile pendant une semaine. Je passais mon temps assis sur le porche à contempler la prairie, ou à parcourir les quelques mètres qui me séparaient du préfabriqué de Stan pour m’enquérir de son état. Je le trouvais à chaque fois le regard dans le vide devant une émission pour enfants, ou à moitié assoupi au lit. Quand j’essayais de le secouer, il posait sur moi ses yeux endormis, me demandait comment j’allais, puis se retournait pour continuer à somnoler.

Je commençai à envisager de l’envoyer consulter un psychiatre. Mais comment faire, avec le meurtre de Jeremy Tripp qui menaçait d’être dévoilé à chaque instant ? Je n’en avais aucune idée. J’étais désespéré. Je savais à quel point il se sentait mal. N’importe qui aurait vacillé sous le poids d’une telle révélation : un proche avait tué quelqu’un à cause de vous. Et Stan, qui avait si peu l’habitude d’arpenter ces pans effrayants de la psyché humaine, qui n’avait pas les capacités de rationaliser les actes d’autrui pour leur trouver une justification, devait être effondré.

Sa détresse, déjà horrible, devenait encore plus insupportable quand je songeais que si je n’avais pas provoqué Gareth, si je n’avais pas perdu mon sang-froid, mon frère serait encore en train de profiter de sa lune de miel. Mais j’avais effectivement perdu mon sang-froid et, ce faisant, j’avais transmis ma propre maladie à Stan. Je lui avais communiqué cette épouvantable culpabilité virale.

Lorsqu’un matin, tôt, Gareth revint à Empty Mile, il ne frappa pas à la porte pour prendre le petit déjeuner comme avant, mais me cria de l’extérieur qu’il allait à la rivière, puis descendit la colline sans attendre de réponse.

Stan avait un peu repris du poil de la bête entre-temps. Les après-midi, il s’asseyait devant son mobile home, emmitouflé dans ses vêtements afin de se prémunir du froid qui s’installait, ou bien marchait avec Rosie dans les hautes herbes, discutant paisiblement, main dans la main. Ni lui ni moi n’étions retournés au gisement depuis qu’il avait appris le véritable sort de Jeremy Tripp. La distance qu’il avait désormais établie avec le reste du monde lui interdirait de poursuivre l’exploitation du filon, j’en étais conscient.

Et, de mon côté, il était exclu que je puisse de nouveau travailler à proximité de Gareth. Nous avions atteint un stade où ce partenariat cauchemardesque devait s’interrompre.

En fin de matinée, j’enfilai un épais manteau et me rendis à la rivière. Gareth s’affairait sur une des rampes, les traits tendus, colériques.

« Johnny. Content que tu te sois décidé à te bouger le cul.

— Je ne suis pas venu bosser. »

Gareth s’appuya sur sa pelle. « Quoi ?

— Je vais déménager. Peu importe l’or. Je vais revendre le terrain à une compagnie minière. Tu auras la moitié de la somme.

— Hors de question. Nous ne vendons pas. Ces mecs ne nous donneront que des miettes par rapport à la valeur réelle du gisement, tu le sais. Quand ils vont nous voir arriver, ils vont nous entuber sans sourciller. Non, on continue l’exploitation comme avant. Et tu vas être sage. Marla, elle, va sortir de son putain de cabanon pour me dire bonjour de temps en temps. D’ailleurs, puisqu’on aborde le sujet, elle pourrait même faire davantage.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Vu notre amitié passée, les liens qui nous unissaient au début, ceux qui nous unissent maintenant…

— Nous ne sommes unis par aucun “lien”.

— … vu les liens qui nous unissent maintenant, je pense qu’on devrait partager Marla. On se répartit déjà les bénéfices, mon pote. On peut se répartir la femme.

— Tu débloques ?

— Mince alors ! J’espère que tu n’as pas oublié le morceau de tuyau.

— Gareth, on ne partage pas Marla. Même pas en rêve.

— Bon, je vois bien que tu es furieux, tu n’as pas l’esprit clair. Mais je te préviens, mon petit Johnny, je viens faire ma cour demain. »

Gareth m’adressa un petit sourire narquois, avant de prendre une pelletée pour la laver à la rampe.

Je passai chercher Stan et Rosie sur le chemin du retour. En temps normal, j’aurais essayé d’épargner mon frère. Après tout, je pouvais me dispenser de lui infliger des soucis inutiles. Cependant, je savais que nous ne pouvions pas céder à Gareth et que nous allions au-devant de graves ennuis si nous lui tenions tête. Il me paraissait honnête de demander son avis à Stan avant de prendre une décision qui engagerait son avenir autant que le nôtre.

Marla, Stan et Rosie prirent place en face de moi dans le salon. Marla et mon frère étaient inquiets. Rosie fixait ses genoux.

Je leur détaillai les exigences de Gareth, leur expliquai de quel moyen de pression il disposait, comment il menaçait de m’envoyer derrière les barreaux pour le meurtre de Jeremy Tripp. Stan blêmit. Il serra les mains sur ses genoux dans un effort pour réprimer ses larmes. Je me rendis compte, trop tard, qu’il allait à présent se sentir non seulement responsable de mon initiative fatale concernant Tripp, mais de la dénonciation envisagée par Gareth.

« Ne t’en fais pas, Stan. Nous n’allons pas entrer dans son jeu, cette fois. Il faut riposter ou nous n’en sortirons jamais. »

La voix de Stan n’était qu’un soupir rauque :

« Je ne veux pas que tu ailles en prison, Johnny.

— Je n’irai pas. Je ne pense pas que Gareth ait vraiment l’intention d’aller voir la police.

— Qu’est-ce qui te fait croire ça ? grogna Marla, sceptique.

— S’il explique comment il est entré en possession du tuyau, il devient pratiquement aussi coupable que moi.

— Il procédera à un envoi anonyme, imbécile.

— Alors je le dénoncerai à mon tour, ce qui revient au même. De toute façon, j’ai l’impression que cette menace cache autre chose. Bizarrement, il a l’air de tenir à moi, à toi. Il a besoin de ses jouets.

— Et si tu te trompes ?

— Je ne sais pas, mais on doit au moins tenter d’échapper à son emprise. Dans le cas contraire, cette histoire nous poursuivra. »

Marla mima un pistolet avec le pouce et l’index sur la tempe.

« Mon option est la meilleure, Johnny. »

 

Si l’échec de mon projet de rébellion nous obligeait à capituler, Marla était celle qui souffrirait le plus entre les mains de Gareth. Pourtant, mon frère m’inquiétait davantage. Je me sentais impuissant à l’aider. En désespoir de cause, je suggérai que nous allions camper ensemble cette nuit. Nous l’avions beaucoup fait enfants, et j’espérais que les souvenirs, la complicité entre nous atténueraient un peu sa culpabilité.

Ce n’était pas une grosse expédition : juste une tente, de la nourriture, et quelques heures de marche dans l’après-midi, jusqu’au sommet de l’éperon, là où nous étions allés lorsque j’avais voulu comparer la photo aérienne de mon père au paysage.

Nous établîmes notre campement à une vingtaine de mètres du rebord, et profitâmes de la dernière heure de soleil pour préparer le foyer auprès duquel nous nous réchaufferions. Nous nous installâmes ensuite avec nos sweat-shirts et nos manteaux pour admirer le panorama : les collines à perte de vue en rangs crénelés, les versants nimbés d’un éclat jaune cuivré dans la lumière déclinante, les vallées ombragées plongées dans la brume à mesure que l’air fraîchissait.

Nous allumâmes le feu assez tôt en raison du froid. Aux dernières lueurs du jour, nous préparâmes notre repas, composé de petits pains, de saucisses, et de haricots. Stan devint moins loquace tandis que la nuit tombait. Nous terminâmes de dîner, puis demeurâmes côte à côte près du brasier. De longues plages de silence s’installaient entre nous. J’avais espéré qu’il se confierait un peu, que la coque solide de la dépression se fendillerait. Mais, en dehors de rares propos sans importance, il resta mutique, le regard perdu dans les flammes.

Nous avions installé une lampe à pétrole un peu à l’écart du feu. Les papillons de nuit venaient se cogner aux lucarnes brillantes. J’allai collecter plusieurs insectes dans le sac à petits pains désormais vide, et les lui donnai.

« Comment vas-tu rapporter de l’énergie, sans papillons ? »

Stan s’empara du plastique transparent et le brandit à la lueur du foyer. Nous regardâmes les lépidoptères s’agiter un moment à l’intérieur, puis il me rendit mon cadeau.

« Je n’en veux pas. Je n’ai plus envie d’énergie.

— Pourquoi ?

— Tout va trop mal.

— Tu ne veux pas que l’énergie répare les dégâts ? »

Stan poussa un soupir et secoua la tête. J’insistai :

« Écoute, Stan, tu as déclenché un incendie parce que tu étais en colère. Jeremy Tripp avait fait de vilaines choses à Rosie. Point, le reste n’a rien à voir avec toi.

— Tu vas aller en prison.

— Non, je te l’ai dit. Aucune catastrophe ne va nous tomber dessus. »

Il se détourna, les yeux braqués sur les flammes.

« Si, Johnny.

— Stan…

— Si. »

Nous eûmes froid sous la tente. Nous étions allongés tout habillés dans nos sacs de couchage, la condensation émergeait d’entre nos lèvres, contre les parois de nylon toutes proches. Je racontai à Stan toutes les histoires d’enfance dont je me souvenais. Les petites anecdotes, les événements de la vie de tous les jours que nous avions partagés comme deux frères dans une même famille. Je voulais l’amuser, raviver l’insouciance. Mais au lieu de le ramener en des temps heureux, mes récits lui confirmèrent qu’ils étaient bien révolus.

Au matin, le sol était gelé. Je restai devant le foyer éteint tandis que le soleil accouchait d’éclatantes teintes bleues et jaunes sur les terres environnantes. L’espace de quelques instants, Stan fut capable d’admirer la scène sans songer aux calamités qui détruisaient son monde. Il se tint là, en pleine contemplation, la respiration calme. Je vis alors renaître dans ses yeux cette bravoure un peu lymphatique à laquelle je l’avais tant associé.

« Johnny, tu ne penses pas que ce serait mieux de vivre ainsi ? Préparer son dîner, aller dormir, et s’éveiller dans la forêt sans se préoccuper des autres ?

— Si, bien sûr. »

Stan inclina la tête. « Ouais… »

Il marcha jusqu’au bord de la falaise, et s’assit, les genoux sous le menton, dominant le paysage. Je rallumai le feu, fis du café et des pancakes. Je m’attendais à le voir rappliquer dès qu’il sentirait l’odeur de la nourriture, mais il ne bougea pas. Quand je l’appelai, il tourna le visage vers moi et déclara avec un sourire : « Je vais juste rester là, d’accord ? »

Il demeura longtemps immobile. Si longtemps que je résolus, pour m’occuper, de replier la tente et de préparer nos affaires. Cette parenthèse lui était bénéfique, aussi, je le laissai tranquille autant que je pus. Cependant, nous n’avions plus de nourriture et je commençais à m’inquiéter pour Marla. En milieu de journée, je lui indiquai à contrecœur qu’il était l’heure de partir.

Il revint vers moi, baissa les yeux sur nos paquetages.

« On devrait s’enfuir, Johnny. Prendre une tente, emmener Marla et Rosie avec nous, et disparaître dans la forêt, loin de Gareth. »

Il regarda ensuite autour de lui, puis se pencha pour ramasser ses affaires en soupirant.

Lorsque nous rentrâmes, Rosie attendait Stan, assise devant le mobile home, au son de la douce musique sur laquelle ils aimaient danser. Elle se leva dès qu’elle l’aperçut. La tête baissée, comme toujours, elle tendit ses mains vers lui. Stan les lui prit, l’embrassa, et l’accompagna à l’intérieur.

Après leur départ, j’observai mon cabanon, l’aire dégagée à l’avant, mon pick-up et la voiture de Marla, puis les traces qui menaient à la route… L’idée était désagréable, mais je n’arrivais pas à m’en détacher. La tentation de tout abandonner évoquée par Stan était infiniment séduisante.

 

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