Empty Mile
Chapitre 24
Je revis Gareth la veille du déménagement de Marla. Stan et moi n’avions qu’une demi-journée de travail. À la fin de notre service, je déposai mon frère à Empty Mile avant d’aller faire un tour seul en ville. Depuis que j’étais revenu à Oakridge, il ne s’était pas passé une seconde sans que je m’inquiète à propos de mon père, de Gareth, de Marla, ou d’Empty Mile. Je voulais profiter du dernier jour avant l’installation de Marla au cabanon pour décompresser une heure ou deux, me payer un café et admirer le paysage à travers une baie vitrée.
Je me rendis au Filon-Mère, dans la Vieille Ville. Je parvenais plutôt bien à oublier mes soucis lorsque Gareth entra. Il me vit tout de suite et, sans se soucier de commander quoi que ce soit, vint s’asseoir en face de moi.
« Mon pote, tu ne vas pas le croire, une bande de connards de la mairie s’est pointée au lac aujourd’hui. Ils voulaient discuter de l’éventualité de restreindre l’accès au sentier pour travaux. Ils doivent encore procéder à ce qu’ils appellent “un audit local” : une connerie inventée par les écolos pour s’assurer que les tripoteurs d’arbres soient contents. Mais les choses bougent, mec, ça bouge ! » Il claqua les mains, et s’adossa à sa chaise, tout sourires. Il remarqua alors mon regard glacial.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
— Attends ici. Je dois aller chercher un truc. »
J’allai récupérer les équerres dans la boîte à gants de mon pick-up. De retour au café, je les jetai sur la table.
« La première vient d’un arbre dans la forêt du lac, ton père a donné la seconde à Stan quand on est passés chez toi. Ce sont les mêmes. Tu as fixé une caméra sur une branche de l’arbre pour nous filmer, Marla et moi, pendant qu’on baisait devant Bill Prentice. J’ai vu la vidéo. »
Gareth croisa les bras.
« Ah, vraiment ? Et comment es-tu tombé sur ce film ?
— Au chalet de Bill.
— Je ne vois pas Bill exhiber ce genre de document.
— Il n’était pas là.
— Vilain garçon.
— Je sais que tu as tout manigancé.
— Grâce à Marla, sans doute.
— J’ai trouvé par moi-même.
— Conneries.
— Elle m’a expliqué comment tu l’as forcée, salaud.
— Allez, Johnny, on en a déjà discuté. Ne me traite pas de salaud. Si tu ne l’avais pas abandonnée, elle ne se serait pas prostituée. Et tu as aussi abandonné ton père, ton frère. C’est moi, le salaud ? Putain, mec, je suis un amateur comparé à toi. Je ne laisserai jamais tomber mon père, moi.
— Tu as détruit la vie d’un mec. Pourquoi ? À cause de ta maudite route ? »
Gareth eut un sourire rusé mal dissimulé.
« Tu connais l’importance de cet accès. Tu sais combien mon père a été affecté quand les travaux ont été reportés.
— La femme de Bill s’est suicidée en regardant cette vidéo.
— Un peu tiré par les cheveux.
— J’ai déniché le CD dans sa chambre, juste après sa mort. Il était dans le lecteur.
— Ce vieux Bill a toujours été négligent.
— T’es un malade.
— Écoute, j’ai tourné cette vidéo pour influer sur le projet d’aménagement. J’en ai donné une copie à Bill, histoire de lui montrer comme je pouvais l’emmerder s’il ne marchait pas avec moi. Vu la promptitude des types de la mairie aujourd’hui, il a peut-être compris le message. Si sa femme est tombée sur le film, je n’y suis pour rien. Elle allait se foutre en l’air un jour ou l’autre, de toute façon.
— Mais tu as enclenché le processus.
— Tu voulais baiser Marla, Bill voulait regarder. Marla est assez stupide pour se laisser exploiter, et Bill pense avec sa queue. Tout le monde a enclenché le processus, mec. Je me suis contenté de l’enregistrer. »
Gareth se leva.
« J’ignore pourquoi tu refuses qu’on soit amis, Johnny. Je fais de mon mieux. »
Dès qu’il fut parti, je commandai un autre café. Les pièces du puzzle s’emboîtaient mal, j’ignorais pourquoi. L’idée que Bill laisse le disque au vu et au su de n’importe qui me paraissait ridicule.
Voilà ce qui s’appelait décompresser un peu.
Marla vint s’installer à Empty Mile un vendredi. Elle avait pris un jour de congé, et nous commençâmes à transporter ses affaires dans le pick-up dès l’aube. Le déménagement s’acheva aux alentours de midi. Il nous fallut encore quelques heures pour déballer ses effets et les disposer dans le cabanon. Alors seulement, nous fûmes prêts à entamer notre nouvelle vie de famille.
En début de soirée, trop fatigués pour cuisiner, Marla et moi décidâmes d’aller dîner en ville. Stan, lui, s’était invité chez Rosie.
Nous nous rendîmes dans un restaurant pas trop cher du faubourg, où nous commandâmes des steaks et une bouteille de rouge. Marla dissertait sur ce que nous allions faire dans le cabanon. L’activité physique, et peut-être aussi la possibilité d’un nouveau départ semblaient lui avoir un peu remonté le moral. Je lui racontai ma conversation avec Gareth, au Filon-Mère, ses aveux, mais elle me pria de ne pas gâcher la soirée et la discussion s’orienta sur les avantages d’un jardinet et le coût éventuel de la construction d’un balcon.
À la fin du repas, nous restâmes pour terminer la bouteille. Lorsque nous quittâmes le restaurant, nous étions détendus et un peu éméchés. Nous butâmes sur Chris Reynolds au coin de la rue. Il se dépêchait d’aller à sa réunion de l’Éléphant, et nous rappela alors notre engagement. Tenter de nous esquiver aurait été non seulement malpoli, mais nous aurait demandé trop d’efforts.
Nous signâmes le registre à l’entrée. Cinq noms y étaient déjà inscrits. Le titre de la conférence était marqué en rouge en haut de la page : La reconstruction géologique à travers les bouleversements topographiques, par Randolph Morris. Chris, qui nous tournait autour depuis un moment, sortit des formulaires d’adhésion du bureau d’accueil. « Juste au cas où vous vous décideriez. » Il poussa un soupir de découragement, les yeux fixés sur la salle presque vide.
« Sans doute pas la plus palpitante des réunions, j’en ai peur. »
Nous nous dirigeâmes vers le premier rang, en face d’un tableau blanc pliable. Je jetai un coup d’œil à la femme chargée du registre, devant l’entrée. Elle me sourit et haussa les épaules d’un air contrit.
« Randolph a déjà effectué cette allocution dans l’année. Sa passion exclusive. Beaucoup de membres ne sont pas là. »
Nous prîmes place au fond. Cette salle dépeuplée, trop calme, avait quelque chose de triste, à l’image de ces lieux passés de mode qui n’attirent plus que des spectateurs trop largués pour aller ailleurs.
Chris Reynolds alla se poster devant le tableau, et récapitula la dernière réunion, j’écoutais un peu, tentative futile de m’intéresser aux bilans financiers de l’association, à l’organisation de la prochaine excursion, ou au bulletin d’un club similaire en Australie, mais le vin et la fatigue eurent raison de mon attention. Je devais me concentrer sur les détails triviaux du quotidien – courses à effectuer, essence avant de rentrer à la maison – pour m’extraire du monde embrumé où mon esprit s’égarait à intervalles réguliers.
À la faveur d’un de ces va-et-vient, je m’aperçus que Chris avait été remplacé par un vieux type grisonnant qui désignait des parties d’un diagramme projeté sur le tableau. Sur ce schéma – une carte topographique d’une région quelconque –, on pouvait voir plusieurs rivières serpenter entre les crêtes représentées par des blocs de cercles concentriques.
J’imaginai que le gars était Randolph Morris. Nous étions maintenant au beau milieu de l’allocution que tant de membres avaient désertée. Il parlait avec une ferveur de zélote, débitait des chiffres sur l’histoire des bouleversements sismiques, l’érosion, et l’effondrement de certaines zones géologiques région après région, à travers le monde puis aux États-Unis. Son propos visait à démontrer que certains événements – tels les tremblements de terre ou les glissements de terrain – avaient parfois modifié les anciens cours d’eau. Les lits abandonnés – qu’il appelait « rivières tertiaires » – pouvaient encore être localisés par sondage géomagnétique, photographie aérienne, ou un procédé désigné sous le nom « carte aéro-magnétique à vapeur de césium ». Si un cours d’eau actuel coupait une rivière tertiaire, il existait de fortes probabilités que des dépôts d’or s’y forment. De fait, affirmait Randolph, un nombre considérable de gros filons avaient été découverts dans ces conditions pendant la ruée vers l’or.
Je n’avais jamais entendu parler de rivières tertiaires jusqu’alors. L’idée était séduisante, mais Randolph la noyait sous un tel flot d’informations, se répétait si souvent, que je perdis de nouveau le fil.
Pour finir, je m’assoupis. Lorsque Marla me secoua, Randolph et les autres adhérents quittaient la salle, Chris poussait le tableau dans un coin. La femme à l’entrée était partie. Marla et moi allâmes dire au revoir à Chris. Il me serra la main avec un sourire penaud.
« Vous serez les bienvenus, si vous souhaitez revenir un de ces soirs. »
Nous étions déjà à mi-chemin de la sortie quand il nous rappela.
« Hé, Johnny, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais une autre entreprise de location de plantes tourne en ville. Elle cherche des clients.
— Oui. Plantagion, je connais.
— Le patron est passé au Chasseur de Pépites il y a un jour ou deux. Il a essayé de me convaincre. Je lui ai répondu que j’étais satisfait de Plantorotops.
— Merci. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre quelqu’un.
— Je m’en doutais. Par contre, c’est marrant, mais on a discuté un peu. Je ne l’avais jamais vu, alors je lui ai demandé depuis quand il était installé à Oakridge. Pas longtemps, apparemment. Il a emménagé au décès de sa sœur. » Chris marqua une pause. « Devinez de qui je veux parler. »
Je haussai les épaules, dans l’expectative.
« Patricia Prentice. La femme de Bill. Le monde est petit, hein ? »
Il nous adressa un signe de la main, et nous prîmes la direction de la sortie, au fond de la salle.
Je suggérai à Marla de conduire. Assis côté passager, mes oreilles bruissaient d’un orage d’automne privatif. Tout s’éclairait soudain. Le scandale de Jeremy devant nos clientes, l’effraction à l’entrepôt et la destruction de notre marchandise, l’entreprise concurrente montée pour nous couler. Même la passe forcée de Marla ainsi que l’éviction de son domicile.
Rien n’était dû au hasard. Chaque étape avait été planifiée. Ces catastrophes en série n’étaient pas liées à un projet de construction d’hôtel, du moins à l’origine. La mécanique s’était enclenchée pour une raison vieille comme le monde. Un prétexte dont le cinéma, les livres étaient friands, mais auquel vous n’imagineriez jamais être confronté dans la vraie vie : la vengeance.
La sœur de Jeremy Tripp était morte, poussée au suicide par un film dont Marla et moi étions malgré nous les vedettes. Il nous tenait pour responsables, j’en étais sûr. Bien entendu, cela impliquait qu’il était au courant de la vidéo. Mais Bill était son beau-frère. Sans doute assez proche de lui pour partager la vision de ce porno amateur et lui communiquer sa culpabilité, son désir de punir. Je me rappelai la nuit où je les avais vus regarder la télé ensemble, au chalet. Je me rappelai le chagrin sur les traits de Bill, les mâchoires crispées de Jeremy.
Le frère de Pat était persuadé que nous l’avions tuée, et il comptait bien nous le faire payer. Cependant, il n’avait rien d’un tueur ni d’une brute armée d’une batte de base-ball. Il n’était qu’un homme d’affaires avec un paquet de fric. La première fois que je l’avais rencontré, il m’avait parlé de détruire quelqu’un. Pas d’un point de vue physique, mais en ruinant sa vie. Voilà ce qu’il avait commencé à faire. Il avait atteint Marla grâce à l’expulsion. Il nous avait atteints tous les deux quand il l’avait engagée comme prostituée et m’avait obligé à assister au spectacle. Son offensive contre Plantorotops ne visait pas à me mettre sur la paille, mais à anéantir Stan. Une douleur plus insupportable que tout.
Pourtant, Plantorotops n’était pas encore hors course. Nous avions juste assez d’argent pour racheter les plantes javellisées. Je savais malgré tout que nous tomberions au prochain coup.
Et ce prochain coup arriverait. Ensuite il y en aurait un autre, puis encore un autre. Jusqu’à ce que Plantorotops disparaisse. J’avais vu comment Jeremy avait baisé Marla, je l’avais vu clouer le lapin avec une flèche, et le laisser crier dans la nuit sans ciller. Un homme de cette trempe ne s’arrêterait pas tant qu’il n’obtiendrait pas réparation. Je ne pouvais pas laisser une chose pareille arriver à Stan. Je refusais d’être celui par qui son rêve s’effondrerait.
Il était inutile de dire à Stan que Jeremy Tripp était le frère de Patricia, il se serait inquiété davantage à propos de Plantorotops. Je me tus donc. Cependant, Marla et moi évoquâmes le problème dès qu’il fut couché. Ou, plutôt, j’évoquai le problème et elle se contenta de réagir aux endroits appropriés. Elle jura quand je lui appris la raison de son expulsion, secoua la tête, dégoûtée, lorsque je mentionnai la menace qui pesait sur notre entreprise. Je sentais un certain désintérêt dans ses réponses, une réticence à exprimer ouvertement son opinion. Je le lui fis remarquer.
« Tu n’as pas l’air bouleversé.
— Je suis bouleversée.
— Allez, tu restes là, allongée, comme si j’étais en train de parler de football.
— Johnny, c’est arrivé, point. Peu importe de savoir qu’il est le frère de Pat.
— Ce sont plutôt les répercussions qui m’inquiètent. Il ne lâchera pas l’affaire avant qu’on soit tout à fait lessivés. »
Marla prit une inspiration. Sa voix était calme.
« Peut-être que nous le méritons. Enfin moi, en tout cas.
— On n’est pas responsables de ce film. Personne n’est à blâmer. Et Stan n’a pas à être puni pour quoi que ce soit. On doit trouver un moyen d’empêcher ce type d’agir. »
Marla renifla.
« Il fera ce qui lui chante.
— Pas si nous détournons sa colère.
— Impossible de le forcer à “déregarder” cette vidéo, Johnny. Impossible de ramener Pat à la vie.
— Bien sûr. Mais on peut quand même lui expliquer qu’on n’y est pour rien.
— Bon courage.
— J’ai les équerres.
— Il va être très convaincu.
— Oui, si tu lui révèles que Gareth a tout manigancé.
— Je n’ai aucune envie de me lancer dans ce genre d’explications.
— Pourquoi, putain ? On le met au courant pour Gareth. Tripp s’en prend à lui, il nous oublie.
— Gareth va devenir fou.
— Il l’est déjà.
— Il peut téléphoner à la mairie quand il veut. Je ne vais pas risquer mon boulot, Johnny. Je n’ai plus que ça.
— Gareth m’a affirmé qu’il avait fait une croix sur le chantage. »
Marla me lança un regard triste.
« Avec Gareth, rien n’est jamais terminé. Tant que personne ne le tue.
— Eh bien, tu as vu ce qui est arrivé au lapin ? On aura peut-être de la chance.
— Je n’ai pas le cœur à plaisanter, Johnny. »
Je lus dans ses yeux à quel point elle était terrifiée. L’espace d’une seconde, j’entrevis une sorte d’étincelle, un reflet sur une mer obscurcie par d’anciennes expériences, des événements passés dont j’ignorais tout.
« Je sais que le sujet est sérieux. Mais à moins de sortir acheter un flingue, cette option est la seule voie raisonnable pour nous débarrasser de Jeremy Tripp. Qui sait ce qu’il prépare ? On doit lui donner Gareth. Aucune raison de se gêner. »
Marla m’observa sans piper mot, puis se tourna et tira les couvertures à elle.
« Marla ?
— J’ai sommeil. »
Je tentai encore une fois ou deux de la solliciter, mais elle demeura silencieuse, dos à moi.
Je me levai tôt. Le soleil s’infiltrait déjà par la vitre. J’étais encore tendu. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait dans la tête de Marla, pourquoi elle refusait de m’aider à propos de Gareth et de Jeremy.
La porte de la chambre de Stan était ouverte, son lit vide. Je sortis sur le perron, examinai la prairie. Le soleil était levé depuis un moment, mais la fraîcheur nocturne persistait. Le son presque imperceptible d’une radio se frayait un chemin jusqu’à moi depuis la maison de Rosie et Millicent. Le poste était réglé sur une station classique, et les notes m’arrivaient par vagues au gré du vent dans les hautes herbes.
Un mouvement au bas de la colline attira mon attention. Stan et Rosie venaient de disparaître derrière le mur d’arbres qui nous séparait de la rivière. Je les aurais volontiers laissés poursuivre l’aventure que Stan leur avait concoctée, ou s’adonner aux amourettes d’un début de journée, mais juste avant que les branches ne se referment sur eux j’aperçus les serviettes de bain qu’ils emportaient.
Je demeurai indécis. L’eau, une serviette, Stan… Puis quittai le porche et commençai à descendre la colline.
J’entrai dans les bois, là où le couple s’était éclipsé, et me dirigeai vers la rivière. Tandis que j’approchais du cours d’eau, la lumière entre les feuillages s’intensifia, je distinguai les premiers miroitements. Deux silhouettes se découpaient en contre-jour, si bien qu’il m’était impossible de voir ce qu’ils fabriquaient. Je parcourus les derniers mètres à pas de loup, puis m’arrêtai, caché derrière un buisson juste avant la rive.
Stan et Rosie se tenaient la main, debout sur un grand rocher plat en surplomb des flots calmes. Ils étaient nus. Leurs corps pâles ressortaient sur les frondaisons vert foncé de la berge opposée. Celui de Stan enrobé, moelleux. Celui de Rosie très mince. Son dos tordu évoquait une poitrine et un abdomen résiduels, uniques vestiges d’une carcasse plus large que l’on aurait effacée. Malgré leur teint blême, leurs bras et leur cou étaient brunis par l’été.
J’entendais l’eau clapoter. Cependant, la rivière était trop large, le courant trop faible, pour masquer les paroles échangées par mon frère et Rosie.
Cette dernière avait les bras raides le long du corps. Elle fixait le scintillement à ses pieds. Au bout d’un moment, elle dit :
« Tu n’as pas besoin d’y aller.
— Johnny continuera à se sentir mal si je ne le fais pas. »
Stan s’approcha jusqu’à ce que ses orteils touchent le bord du rocher. Rosie lui lâcha la main, avança d’un pas, et pivota pour plonger en arrière. Une seconde plus tard, elle jaillit dans une gerbe liquide, trempée, étincelante, et se frotta le crâne. Elle avait pied au niveau de la taille.
« Je me suis cognée. »
Stan se mit à trépigner en haletant. Rosie tendit la main vers lui. Il s’arrêta, fléchit les genoux, respiration bloquée, yeux fermés, puis se figea.
« Tout va bien », le rassura son amie.
Et Stan sauta dans la rivière.
Il s’enfonça jusqu’à la poitrine, et se redressa tout de suite, les yeux et la bouche grands ouverts, comme si le froid de l’eau lui avait coupé le souffle. Il demeura un instant dans cette posture, immobile, choqué, puis se détendit. Alors il sourit, sourit, sourit. Il fit glisser sa paume sur l’eau.
« Oh là là. »
Il regarda Rosie.
« Oh là là. »
Son amie inclina le visage et s’éclaboussa la poitrine. La tête baissée, elle déclara : « L’eau qui coule emporte tes pensées avec elle. » Elle s’accroupit. Les flots léchaient son cou. « Tes cheveux sont encore secs. »
Stan vint vers elle. Il s’accroupit à son tour. Seule sa tête émergeait. Il prit une grande inspiration, se boucha le nez et, les joues gonflées, plongea complètement. Rosie l’imita. Pendant plusieurs secondes, je ne distinguai que la surface troublée, à l’endroit où ils se trouvaient. Quand ils ressortirent, je crus qu’ils allaient se mettre à rire, mais ils restèrent sérieux. De l’eau jusqu’aux épaules, ils se fixaient sans rien dire. Stan leva la main et caressa le visage de Rosie.
Je reculai discrètement. Lorsque je fus hors de vue, je me retournai, puis marchai. Enfin, un peu plus loin, je me mis à courir, penché en avant pour que les branches déchirent ma veste, me griffent le visage. Je ne m’arrêtai qu’une fois dans la prairie, essoufflé sous le soleil, au centre de cette vaste étendue. J’essayai de me ressaisir.
Stan venait d’accomplir un immense progrès. J’étais bien entendu ravi qu’il soit parvenu à surmonter cet obstacle sur le versant granitique de son existence. Pourtant, le revers de la médaille était terrible, car il n’avait pas plongé pour vaincre quelque traumatisme, mais pour me vaincre, moi et ma culpabilité. Mon propre désarroi commençait à le contaminer.
Je remontai la colline. J’étais presque au cabanon quand je remarquai la Jeep de Gareth garée à côté de mon pick-up. À l’intérieur du cabanon, Marla se tenait toute raide sur une chaise en bois au milieu du salon. De l’autre côté de la pièce, Gareth était vautré sur le canapé. Il se redressa d’un bond dès qu’il me vit, comme si je l’avais fait attendre trop longtemps.
« Tu te lèves tôt, mon petit Johnny. Toujours sur la brèche ? » Il claqua des mains et avança sur son siège. « Bon… J’ai réfléchi à notre conversation, au Filon-Mère. Je crois que nous avons besoin de clarifier nos rôles respectifs. »
Il observa Marla. Elle se tassa sur sa chaise. Il reporta alors son attention sur moi, m’adressa un clin d’œil.
« Ce devrait être bref. Lève-toi, Marla. »
J’étais sur le seuil. J’avançai d’un pas dans la pièce.
« Qu’est-ce que tu fous ? Ne t’avise pas de lui donner des ordres. » Marla s’exécuta. Elle fixait le parquet, absente. J’essayai de capter son regard.
« Assieds-toi, Marla. »
Elle ne bougea pas.
« Marla. »
Sans quitter le sol des yeux, elle parla d’une voix lasse.
« Finissons-en.
— Finir quoi ? »
Gareth expliqua d’un ton neutre :
« Marla a une vision assez claire de l’ordre des choses. J’espère qu’elle sera capable de te rallier à ses suffrages. Enlève ton haut, Marla.
— Espèce d’enculé ! » En trois enjambées, je fus sur Gareth. Je l’agrippai par la chemise, le décollai du canapé. Avant que je puisse le frapper, Marla posa la main sur mon épaule, me tira en arrière.
« Stop, Johnny. Stop ! »
Elle s’interposa et me repoussa encore.
« Je t’ai dit qu’il ne lâcherait pas l’affaire. »
Elle maintint la pression sur moi jusqu’à être sûre que je ne bouge plus, puis fit face à Gareth. Elle ôta son T-shirt d’un trait et le laissa tomber par terre.
Elle ne portait pas de soutien-gorge. Ses petits seins étaient pâles, vulnérables. Je sentais à quel point elle mourait d’envie de se couvrir la poitrine. Gareth me toisa, puis secoua la tête. À son air navré, on aurait cru que j’étais l’auteur d’une quelconque trahison.
« Vous avez cherché le bâton pour vous faire battre, vous savez. Enlève ton pantalon.
— Je n’ai rien en dessous.
— Alors on gagnera du temps, n’est-ce pas ? Enlève-le. »
Marla défit le lacet de son jogging avec des gestes mécontents.
Le vêtement glissa à ses pieds.
« C’est terminé ?
— Allonge-toi sur le dos. Écarte les jambes.
— Hein ? »
Sa voix tremblait un peu.
J’esquissai un mouvement, mais elle leva la main. Je fulminai.
« Connard. Pourquoi tu fais un truc pareil ?
— Tu poses trop de questions, et Marla ne sait pas se taire.
— C’est à propos de Bill ? Pour la vidéo ? Putain, j’ai trouvé le disque. Tu croyais que je n’allais pas l’interroger là-dessus ?
— Je crois, Johnny, qu’elle est responsable de ses actes. »
Marla se mit à pleurer. Des larmes de colère.
« Sale porc. Espèce de sale porc ! »
Elle s’allongea par terre, écarta les cuisses devant lui. Il l’examina un instant. Une sorte de tristesse fugace voila ses traits. Ensuite, il traversa la pièce et sortit. Peu après, j’entendis la Jeep démarrer, puis s’éloigner. Marla s’était couvert le visage avec les mains. Je la portai jusqu’à notre chambre, dans notre lit, et déposai les draps sur elle. Elle pressa mes phalanges contre ses joues, sur ses larmes. La brûlure sur son avant-bras commençait à s’écailler.
« Tu ne vas pas me quitter, Johnny, hein ?
— Bien sûr que non.
— Je me dégoûte tellement. Tout est mauvais en moi.
— Pourquoi l’as-tu laissé faire ?
— Tu sais pourquoi.
— À cause de ton travail ? De ton putain de travail ?
— Ils me vireront s’ils apprennent que j’ai été pute.
— Cette histoire est insensée. Il t’a humiliée. Tu te contentes d’effectuer des tâches administratives pour une bande de culs-terreux dans une petite mairie, bon Dieu. Ce boulot n’en vaut pas la peine ! Combien de temps tu vas accepter ses caprices ?
— Ce n’était pas un caprice. Il est venu parce que tu l’as asticoté à propos de Pat. Il s’est douté que je t’avais mis au courant du piège qui s’est refermé sur Bill. Il nous a avertis.
— J’avais compris. Mais on ne peut pas tolérer d’être à sa merci pour toujours. »
Marla frissonna. Elle prit une inspiration. « Je sais… », constata-t-elle. Les sanglots s’étaient taris, mais ses joues étaient encore trempées, ses mains tremblaient. « Je sais qu’on ne peut pas vivre ainsi.
— Alors, agissons, merde. Ripostons. Nous avons une arme. Racontons à Jeremy Tripp qui a fait la vidéo. Il faut arrêter ce désastre, Marla. »
Elle acquiesça, s’empara d’un mouchoir sur la table de nuit pour s’essuyer le nez.
« D’accord… D’accord. »
Stan revint à la maison en compagnie de Rosie quelques minutes plus tard. Il se tint dans l’encadrement de la porte, rayonnant, la main de son amie dans la sienne.
« Salut, Johnny. Regarde, mes cheveux sont mouillés. »
Ils n’étaient vêtus que de leur serviette. Les gouttes d’eau étincelaient encore sur leur peau. Stan s’avança et m’enlaça. Il colla son visage trempé contre ma poitrine.
« Tu sais quoi, Johnny ? J’ai l’impression que si je ne te tenais pas, je m’éloignerais sur les flots. Viens. »
Il me prit par la main et me conduisit hors du cabanon. Lui, Rosie et moi descendîmes en direction de la rivière. Une fois sur la rive, Stan ne perdit pas une minute. Il m’installa sur la berge, m’enjoignant de ne pas bouger, puis alla sur le rocher. Rosie fit mine de le suivre, mais il déclina sa proposition d’un geste. Alors elle resta avec moi et nous contemplâmes mon frère. Il dénoua sa serviette, balança ses bras, en flexion, comme s’il se préparait à plonger.
« Tu regardes, Johnny ?
— De tous mes yeux, mec.
— Tu te souviens depuis combien de temps ?
— Depuis combien de temps tu n’as pas nagé ? Douze ans.
— Tu crois que je vais le faire ?
— Oui, tu vas le faire.
— Chiche ! Et tu comprends ce que ça veut dire, hein ?
— Que tu es le type le plus courageux de la terre.
— Ça veut dire que tu n’as plus le droit d’être triste pour moi. Tu dois être heureux. Chaque seconde. »
Il poussa alors un cri de joie et s’élança les pieds en avant. Une couronne d’eau éclatante s’éleva dans les airs, se dispersa tout autour de lui si bien qu’il refit surface sous une pluie de gouttelettes où le soleil se refléta en un bref arc-en-ciel.
À cet instant, je réalisai un peu mieux ce que Marla insinuait quand elle parlait de châtiment mérité.
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