Empty Mile
Chapitre 27
Jeremy Tripp appela le lendemain matin et m’annonça sans préambule :
« Bill Prentice a confirmé ton histoire à propos de Gareth Rodgers. Il pense qu’il a été piégé pour influer sur l’aménagement de la route.
— Vous allez nous laisser tranquilles, alors ?
— Et même davantage. Plantagion devient inutile avec ce changement de perspective. J’aimerais faire un geste et vous laisser mon fichier clients. Ainsi que notre stock de plantes. Gratuitement, cela va sans dire. »
Je n’arrivais pas à en croire mes oreilles. Ce genre d’offre renflouerait Plantorotops, lui éviterait la faillite annoncée. Stabilisés, nous nous verrions propulsés au rang des entreprises fiables.
« Nous serions évidemment ravis de…
— Tant mieux. Je vous ferai livrer demain. Et je t’appellerai d’ici quelques jours pour le fichier clients. À propos, comment va ton frère ?
— Bien.
— Je crois que sa copine fait le ménage chez moi. Rosie. Entretenir une relation affective doit être terriblement gratifiant pour un individu tel que lui.
— Il y accorde une grande importance, oui. »
Il y eut un bref silence durant lequel Jeremy parut digérer l’information, puis la communication fut coupée.
En cinq minutes, Plantorotops était passé du stade de la ruine certaine à celui d’un succès potentiel jusqu’alors inimaginable. En admettant que Tripp soit sincère. La logique voulait cependant qu’il le soit. Il nous avait pris en grippe parce qu’il était persuadé que nous avions fomenté l’enregistrement fatal à sa sœur. À présent qu’il connaissait le vrai coupable, il n’avait plus aucune raison de nous persécuter.
Je sortis. Stan dansait avec Rosie sur un morceau de terrain plat devant le cabanon. Une radio était posée en équilibre sur la rambarde du porche. Elle jouait un air de jazz.
La danse faisait illusion. On aurait pu croire que Stan était heureux, insouciant. Je savais pourtant qu’au fond de lui il était inquiet et effrayé. Les papillons de nuit, sa dépendance croissante à la présence de Rosie en constituaient les symptômes les plus évidents. J’étais content de pouvoir lui annoncer que Jeremy Tripp et Plantagion ne nous menaçaient plus, que la pérennité de Plantorotops était quasiment assurée.
Stan enlaça Rosie et poussa un cri de joie.
« Je te l’avais dit, Johnny ! Je te l’avais dit ! J’étais sûr que l’énergie arriverait jusqu’à nous. »
Il ouvrit le sac d’insectes autour de son cou et le tint contre son nez. Après l’avoir humé, il cligna des yeux.
« Je peux la sentir entrer en moi. Je la respire, Johnny. Oh là là, quelle super journée ! »
Ce fut dans cet esprit d’optimisme renouvelé que j’entrepris de rendre cette journée encore plus mémorable. Stan et moi étions allés au sommet de l’éperon rocheux l’avant-veille. J’y avais découvert ce que je croyais être le secret d’Empty Mile. Le besoin d’en avoir la confirmation avait désormais atteint un point où je ne pouvais plus rester les bras croisés. Aussi, aux alentours de midi, quand nous eûmes achevé notre travail à Plantorotops, je décrochai mon téléphone, pris rendez-vous, et emmenai Stan à Burton.
La devanture du bureau de l’Aménagement du Territoire courait le long du rez-de-chaussée d’un immeuble des années 50 dont les briques luisaient d’un éclat pourpre. Dans la pièce qui donnait sur la rue, deux femmes s’affairaient derrière des écrans d’ordinateur. L’une d’elles désigna un petit couloir lorsque je demandai à voir Howard Webb, le géomètre que m’avait indiqué Rolf Kortekas. Nous franchîmes plusieurs portes avant de nous retrouver à l’arrière du bâtiment. La lumière diffusée par la partie supérieure des cloisons en verre dépoli donnait l’impression qu’il n’y avait personne derrière.
La porte au bout du couloir était analogue aux autres, à l’exception de la lueur floue d’une ampoule émergeant de la vitre. Nous frappâmes avant d’entrer.
Howard Webb était un homme brun de petite taille. Le bureau en bois derrière lequel il était assis ressemblait à un meuble jeté plusieurs années auparavant par l’école du coin. La clarté de la pièce, mise en valeur par les fenêtres derrière lui, ne l’empêchait pas de garder sa lampe allumée. Cette dernière était orientée vers un étalage de photos en noir et blanc. Stan et moi prîmes deux chaises en dur contre le mur et nous installâmes en face du bureau. Je me rendis compte qu’il étudiait des prises de vue aériennes. Nous nous présentâmes. Il se leva pour nous serrer la main au-dessus de son plan de travail. Stan toussa nerveusement lorsque ce fut son tour. Howard Webb se rassit.
« Vous avez de la chance de me croiser. Ce bâtiment est plutôt à usage administratif : permis d’exploitation, ce genre de choses, je ne suis présent qu’en cas d’expertise dans la région. J’ai cru comprendre au téléphone que vous vouliez me montrer une photo ? »
Je lui tendis le cliché de mon père.
« J’aurais voulu savoir ce que vous pouviez me dire à ce propos. »
Il examina l’image un moment, puis entra les chiffres inscrits en haut à droite dans un ordinateur portable disposé sur une petite table derrière lui. Il scruta l’écran et se tourna enfin vers nous.
« Un endroit à l’extérieur d’Oakridge. Nous avons procédé à une étude l’année dernière. Comment êtes-vous entré en possession de ce cliché ? »
Stan s’agita sur son siège.
« Oh, oh, Johnny. »
Howard Webb lui lança un regard perplexe.
« Rien de mal à détenir un tel document. Simplement, leur prévalence n’est pas significative auprès du grand public… » Il marqua une légère pause, pas vraiment sûr que mon frère puisse comprendre.
Stan, gêné, avoua dans un souffle :
« La photo appartenait à mon père.
— Ah bon, il exploitait une parcelle ?
— Il était agent immobilier. »
Howard fronça les sourcils, regarda de nouveau la photo, puis la retourna, et lut les mots écrits au verso : Les arbres sont différents…
Il se répéta la phrase pour lui-même et sourit. « Je me rappelle cette image. Votre père vendait des propriétés à Oakridge. Je me souviens de lui, oui. Nous nous sommes rencontrés à son agence en avril dernier. J’étudiais la région. Il m’a demandé quelques photos pour son bureau. Ce détail m’a frappé, parce que, quelques jours après lui en avoir donné, il m’a posé cette question : pourquoi les arbres sont-ils différents ? » Howard leva les yeux vers moi et plissa les paupières. « Comment va-t-il ?
— Eh bien, nous n’avons aucune certitude à l’heure actuelle. Il est parti. Il fait peut-être une crise de la cinquantaine. »
Ma réponse troubla l’expert un bref instant, mais il décida par courtoisie de ne pas insister. « Il paraissait sympathique, en tout cas. Vous avez une idée de ce qu’il voulait dire, à propos des arbres ?
— Je devine une anomalie, sur la photo, mais je ne suis pas sûr.
— D’accord. Regardez, là. »
Stan et moi nous penchâmes au-dessus du bureau tandis que Webb désignait un point à l’aide de son crayon.
« Vous avez un paysage typique de la région : forêt, rivière, un escarpement rocheux. Mais voici l’endroit intéressant, les arbres dont nous parlons. »
Il suivit une ligne boisée un tout petit peu différente du reste de la végétation.
« Vous pouvez apercevoir une partie de la forêt légèrement plus claire. La végétation y est moins dense, moins haute car la croissance est entravée par une terre pauvre en nutriments. Observez le cours d’eau, la manière dont il contourne le relief. La rivière n’est pas dans son lit originel. Je pense que nous assistons au résultat d’un glissement de terrain. À un moment, le flanc de falaise s’est effondré et a empiété sur le trajet primaire, forçant la rivière à modifier sa course. L’altération végétale de l’autre côté de l’à-pic suit l’ancien passage. Les arbres poussent, de fait, sur le lit précédent. Ces sites sont parfois riches en sédiments. L’effet sur la flore est alors inverse : les plantes poussent mieux qu’ailleurs. Sinon, le sol est composé de graviers, de sable. Les racines n’ont qu’une couche superficielle où se fixer, d’où certaines difficultés à se développer. Je pense que c’est le cas ici.
— Nous sommes propriétaires du terrain. Et il n’y a aucune trace d’un ancien lit à cet endroit. Pas de dénivellation, rien.
— La Swallow River est peu profonde sur cette portion, même maintenant. Aucune raison de croire qu’il en fut autrement jadis. Le glissement a pu se produire il y a plusieurs centaines d’années. Entre-temps, la dépression a pu être comblée par des débris apportés par le vent, de la matière drainée par la pluie, l’humus accumulé… »
Stan fit claquer ses lèvres.
« Mince, Johnny, une rivière secrète. Et on n’était même pas au courant ! »
Howard Webb marqua un court étonnement, mais se reprit aussitôt et sourit à Stan :
« Beaucoup de choses ne sont visibles qu’à partir du ciel. »
Nous avions ce que nous étions venus chercher. Après avoir remercié Webb, nous nous préparions à quitter le bureau lorsqu’une dernière question me vint à l’esprit. Je me tournai vers le géomètre. « Mon père était-il accompagné quand il vous a demandé ces renseignements ?
— Oui. Par une espèce de rouquin, à peu près votre âge. »
Sur le trajet du retour, Stan brûlait d’excitation.
« Je parie qu’on est les seuls dans le monde entier à savoir qu’il y a une rivière cachée, Johnny. Elle est là, au milieu des arbres. N’importe qui pourrait marcher dessus. Mais nous, on sait. Je t’avais dit que la forêt était bizarre à cet endroit. Et j’avais raison.
— En effet, mon pote.
— Je me demande à quoi elle ressemblerait, si on la dégageait. » Il demeura silencieux un moment, puis me fit sursauter en s’exclamant avec une inspiration sèche : « Johnny ! Voilà pourquoi papa a creusé les trous. Les échantillons viennent de là. Cette rivière cachée doit être remplie d’or !
— Du calme, Stan.
— Pourquoi aurait-il prélevé des échantillons, sinon ? Hé, dis donc, on devrait aller explorer les environs.
— Ne t’inquiète pas. On ira.
— Il faut établir une liste d’équipements. Par exemple une lampe de poche et une hache. Et une corde.
— Pourquoi une corde ?
— Tu l’enroules autour de ton épaule, comme ça, elle passe en travers de ta poitrine.
— Et tu as l’air super cool.
— Ouais. Il faudra le faire quand Rosie sera là, pour qu’elle puisse me voir. » Il admira le paysage pendant quelques minutes, puis se tourna vers moi et ajouta d’une voix douce : « Tu crois qu’on devrait se marier, Johnny ?
— Impossible. Nous sommes frères.
— Rosie et moi, idiot. »
L’éventualité d’une consécration était si étrange que je ne l’avais jamais envisagée. Je fus tellement surpris que je ne pus m’empêcher d’être dubitatif.
« Je ne sais pas, Stan. Marla et moi sommes juste en concubinage.
— Ouais, mais écoute, Johnny… » Mon frère parut mal à l’aise. « Tu es toi.
— Certes. Tu crois quand même que c’est une bonne idée ? Je veux dire, Rosie est adorable, mais elle a eu une vie plutôt moche. Se marier et sortir ensemble sont deux choses différentes. Tu dois plus t’occuper des problèmes de l’autre.
— On est heureux, Rosie et moi. On n’a pas de problème.
— Ouais, mais vous pourriez en avoir si vous vous passiez la bague au doigt.
— Tu racontes n’importe quoi, Johnny.
— Écoute, Stan, tu l’aimes, je suis d’accord. Mais vous êtes voisins, tu la vois quand tu veux. Qu’est-ce que ça changerait ? »
Stan se tut pendant un kilomètre ou deux. J’avais conscience de l’avoir froissé.
« Mais tu ne te fâcherais pas si on se mariait, hein, Johnny ?
— Non, je ne me fâcherais pas. »
Stan sourit et se tassa confortablement dans son siège. Je continuai à conduire, me demandant jusqu’à quel point la vie pouvait devenir compliquée.
Marla rentra du travail plus tard que d’habitude. Il faisait nuit lorsqu’elle jeta ses affaires sur une chaise, et alla s’écrouler sur le divan. Ses joues avaient rosi sous l’effet de la fraîcheur nocturne. Pourtant, malgré ses couleurs, on voyait qu’elle était toujours aussi fatiguée. Stan, qui regardait la télé dans sa chambre, sortit dès qu’il l’entendit arriver, impatient de lui révéler l’existence de l’ancienne rivière. Il n’avait pas ouvert la bouche que Marla soupirait et nous expliquait la raison de son retard.
« Une réunion imprévue en salle de mairie, à propos de la route à Tunney Lake. J’ai dû taper le compte rendu. » Elle eut un sourire lugubre. « La situation se gâte pour Gareth. Ils ont procédé à un vote informel. Pas assez de voix pour mettre un veto au projet de construction, mais les scores pourraient s’inverser d’ici peu. Tu ne vas pas me croire : Jeremy Tripp était présent. Il était accompagné de la femme qui mène campagne à travers toute la ville.
— Vivian Gelhardt.
— Tu la connais ?
— Gareth sortait avec elle. Il nous a présentés voici quelque temps, avant qu’elle le quitte pour Tripp.
— Dommage pour lui. Quoi qu’il en soit, ils ont une pétition. Des tonnes de signatures. Tripp a affirmé qu’ils continueraient à en collecter jusqu’à ce qu’ils aient assez de poids pour obliger le conseil municipal à revoir ses positions.
— Ils pourraient ?
— Les édiles ont vu le van dans les rues. Trop de gens ont signé pour qu’ils puissent l’ignorer. Sans compter que deux conseillers refusent d’allouer le budget. »
Stan, qui dansait d’un pied sur l’autre depuis de début, n’y tint plus.
« On a une rivière cachée pleine d’or ! » bafouilla-t-il.
Marla eut l’air décontenancé. On voyait qu’elle se demandait s’il s’agissait d’une nouvelle lubie de mon frère, à l’instar des papillons de nuit. Je levai la main pour interrompre son discours. Il s’assit sur une chaise en face du divan, un sourire jusqu’aux oreilles, et attendit que je fournisse des explications à Marla.
« Aujourd’hui, Stan et moi avons eu la quasi-confirmation de la raison pour laquelle mon père a acheté ce terrain. »
Stan se pencha en avant.
« À cause d’une rivière pleine d’or ! » s’excita-t-il.
Marla leva les yeux au ciel.
« Bon Dieu, Johnny. Il a creusé partout. Il n’a jamais rien trouvé qui vaille plus de quelques centaines de dollars, tu le sais.
— Eh bien, écoute ça : Millicent m’a raconté qu’il était là en février, pour lui proposer de vendre sa maison. Lors de sa visite, elle lui a montré un journal rédigé par son trisaïeul à l’époque de la ruée vers l’or. Je l’ai lu aussi. Ce type a remonté la Swallow River, a prospecté tout le long d’Empty Mile sans succès. Découragé, il a continué en amont. Rien de palpitant jusqu’ici, on est d’accord. Empty Mile porte ce nom-là parce que personne n’y a rien dégoté. On a toujours cru que d’autres prospecteurs étaient passés avant, qu’ils avaient tout ratissé. Sauf que l’auteur du journal prétend que l’endroit n’a jamais contenu la moindre once. Pas de déchets, le lit intact, et cetera, et cetera. La stérilité d’Empty Mile ne pouvait donc provenir d’un pillage précédent. Mon père, qui s’intéresse au métal précieux depuis une éternité, y voit un indice intrigant. Il garde le détail en tête. D’autant plus que le reste de la Swallow River était très riche. Chris Reynolds nous apprend alors qu’il s’est rendu à une conférence organisée par le Club de l’Éléphant courant mars : la même que celle à laquelle toi et moi avons assisté. Un cours sur la manière dont les bouleversements géologiques, les glissements de terrain, peuvent affecter le trajet des rivières. Je pense qu’à partir de là il s’est mis à élaborer certaines théories sur Empty Mile. Mais le véritable déclic s’est produit quand il a vu ce document. »
Je lui donnai la photo aérienne posée pour l’occasion à côté du divan. Elle l’examina d’un œil morne.
« Je ne vois rien. »
Stan éclata de rire.
« Parce que c’est une rivière secrète. »
Marla posa les yeux sur moi.
« Une rivière secrète ?
— Vrai. Mon père nous a présenté cette photo quelques semaines après mon retour, tout excité. Il l’avait fait agrandir pour l’accrocher au mur du salon. Elle appartient à un fonds de l’Office d’Aménagement du Territoire. Il n’en a pas fait tout un plat, mais la prise de vue était de toute évidence importante pour lui. Voici le tirage original. Il a griffonné quelques mots au dos. »
Marla retourna la feuille et lut la formule énigmatique de Ray : Les arbres sont différents.
« Cet après-midi, Stan et moi avons porté ce cliché au type qui l’a donné à mon père. Un géomètre de l’Office. »
Marla scruta de nouveau le document.
« Je ne vois toujours rien.
— Regarde là. »
Je désignai la ligne claire qui serpentait entre les arbres et se prolongeait jusqu’à la rivière actuelle de l’autre côté de l’escarpement.
« La végétation est moins dense. Le géomètre affirme que ce tracé suit le cours d’eau originel. Il passait droit devant, tu vois ?
Quand le flanc de la falaise s’est effondré, la rivière a effectué un détour. La courbe qui existe aujourd’hui. La partie restante a été comblée au fil du temps, et la végétation a repris ses droits. À une certaine altitude, tu peux encore distinguer son parcours. »
Stan hocha la tête avec enthousiasme.
« Une rivière secrète, Marla. Elle est là depuis des centaines d’années, et personne ne l’a jamais su parce qu’on n’est pas monté assez haut pour la voir.
— Et Ray était persuadé qu’elle était fertile ? »
Marla avait une drôle de voix.
« Eh bien, on peut le penser. Le minerai qu’ils ont trouvé à l’époque de la ruée s’est déposé sur des siècles et des siècles. Si la rivière a modifié son trajet ultérieurement, les dépôts n’ont pas eu le temps de s’effectuer dans la nouvelle portion. Mon père savait, après avoir lu le journal de Millicent, que ce secteur était intact. De fait, l’or était peut-être ailleurs. Tu as entendu Reynolds quand il nous a raconté à quel point la Swallow River regorgeait de filons. Des gens sont devenus riches, et ils étaient en compétition avec des centaines de concurrents partout sur les berges. Alors, imagine que tu possèdes un terrain susceptible d’être inexploité. L’once chiffre maintenant à neuf cents dollars. Et mon père a procédé à quelques tests avant d’acquérir la parcelle. Je t’ai parlé du laboratoire à Burton, des échantillons qu’il leur a confiés. Ils venaient du lit enfoui. Ceci explique en outre l’insistance de mon père à ne pas vendre le terrain après qu’il l’a mis à mon nom. Rien à voir avec les conseils d’un quelconque comptable. Rolf Kortekas m’a confirmé qu’il n’en avait pas.
— Et toi ? Tu crois qu’il y a de l’or ? »
La question de Marla me fit hésiter. J’avais été tellement obnubilé par le mystère d’Empty Mile que je n’avais jamais vraiment réfléchi à mes convictions profondes. Mon père y croyait dur comme fer – mais il n’était pas très avisé pour faire fortune – et je possédais le petit échantillon que m’avait remis l’analyste de Burton. Pas grand-chose.
« Je suppose qu’il n’existe qu’un moyen de s’en assurer. Creuser davantage.
— Et si tes fouilles sont fructueuses ? Tu ne vas pas dégager tout l’ancien lit avec une bêche ? »
Stan intervint.
« Je t’aiderai, Johnny. On pourra forer plein de trous. »
Je reportai mon attention sur Marla.
« Quelle que soit l’échelle des travaux, nous aurons besoin d’argent : défricher la forêt, mettre au jour les vestiges, exploiter un gisement éventuel. Je ne vois pas à l’heure actuelle comment nous pourrions financer ces opérations. Avec la nouvelle clientèle que Jeremy Tripp est censé nous fournir pour Plantorotops, nous pourrons peut-être obtenir un petit prêt afin de commencer à prospecter. Mais, pour l’instant, nous n’avons que nos mains et nos pelles. »
Stan prit une ou deux inspirations par l’ouverture de la chaussette autour de son cou, puis referma son baluchon et cligna rapidement des yeux.
« On sera millionnaires. L’énergie circule. Dis, Johnny, tu crois qu’on pourra racheter le magasin de jardinage de Bill pour le rouvrir ? Ce serait génial. Moi et Rosie, on y donnerait une grande réception de mariage et tout le monde verrait comme on est bien.
— Nous n’avons encore aucune certitude. Ne t’emballe pas.
— Il me faut plus de papillons, davantage d’énergie pour qu’on réussisse.
— Stan !
— D’accord, Johnny. Je me tais. » Il fit semblant de tourner une clef sur le côté de sa tête. « Cerveau désactivé… Mais ce serait génial, non ? Une rivière cachée remplie d’or. On est les seuls à le savoir ! »
Il partit dans sa chambre. Marla se leva, l’air exténué.
« Ton histoire est un peu tirée par les cheveux, Johnny. »
Elle se rendit à la cuisine pour se préparer à manger. Quant à moi, je restai assis au salon. Je me repassai en boucle les derniers mots de Stan. Étions-nous vraiment les seuls à savoir ?
Gareth se cachait dans l’ombre à chaque découverte décisive de mon père, tel un spectre ténébreux. Il était chez Millicent quand Ray avait lu le journal, puis à la conférence du Club de l’Éléphant, et même dans le bureau de l’expert lorsqu’il les avait renseignés sur la photo aérienne. Il s’était aussi rendu au laboratoire d’analyses des minerais. De là à en déduire qu’il possédait autant d’informations que mon père, il n’y avait qu’un pas.
Cependant, il n’avait jamais rien mentionné, excepté qu’ils étaient amis, qu’ils allaient ensemble aux réunions de l’Éléphant, et qu’il l’avait un jour aidé à creuser les « trous de clôture ». Aucune allusion à l’or. Pourquoi ? Pensait-il que cela lui faciliterait l’accès à la parcelle qu’il était si désireux d’acquérir ? Ou s’agissait-il d’un autre élément de leur relation. Une chose liée à chaque étape de leur enquête, une chose qu’il voulait que j’ignore.
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