Empty Mile
Chapitre 22
J’occupai Stan du mieux que je pus pendant les premiers jours. Plantorotops nous accaparait durant la journée, et nous passions nos soirées à nettoyer, déballer les affaires, et disposer les meubles. Bien que mutique et renfermé au début, mon frère parut s’adapter à son nouvel environnement au bout de trois jours, une fois que nous eûmes aménagé le cabanon à peu près comme nous l’entendions. Une amélioration à laquelle la proximité de Rosie n’était pas étrangère.
Peu après avoir quitté notre maison de Taylor Street, nous reçûmes d’abord une petite corbeille ornée d’une carte : un cadeau de Rolf Kortekas, l’ancien patron de mon père. Il nous assurait de sa sollicitude en cette « période difficile ». Et ensuite un courrier ordinaire adressé à mon père. Je décachetai l’enveloppe, m’attendant à y trouver une facture quelconque, mais la lettre provenait d’une entreprise à Burton, Minco Inc.
Cher monsieur Richardson,
Les échantillons que vous avez soumis ce 11 mai à notre laboratoire sont toujours en notre possession. Nous vous remercions du règlement effectué en date du 30 mai. Nous en concluons que nos analyses vous ont apporté satisfaction. Veuillez toutefois noter que nous ne conservons pas les échantillons au-delà de quatre-vingt-dix jours. Merci de bien vouloir les récupérer dès qu’il vous sera possible. Le cas échéant, nous serions heureux de vous les renvoyer moyennant un petit supplément.
Cordialement.
Reginald Singh, analyste matériaux.
Minco Inc.
J’ignorais à quels échantillons ce Reginald Singh pouvait faire allusion ou pourquoi mon père s’était adressé à un « analyste matériaux », mais je profitai que nous eûmes fini de tout installer pour répondre. Mon existence était devenue un tel écheveau que je devais saisir chaque chance d’en démêler au moins une partie. Au matin du quatrième jour, j’appelai donc le numéro inscrit sur l’en-tête, et demandai si je pouvais venir chercher les échantillons pour mon père. Pas de problème, pour peu que je me munisse d’une carte d’identité.
Je reportai la visite d’entretien programmée ce jour-là, et m’arrangeai avec Stan pour qu’il reste travailler à l’entrepôt pendant mon expédition à Burton dans l’après-midi. En attendant, j’entrepris d’essayer de prouver ma théorie selon laquelle Gareth était responsable de l’enregistrement vidéo.
Quand je proposai un pique-nique anticipé dans les bois de Tunney Lake, je m’attendais à ce que Stan refuse : après tout, il avait manqué de se noyer là-bas. À ma grande surprise, il accepta d’un mouvement de tête volontaire ; l’idée lui convenait.
Le lac n’était pas encore totalement sorti de l’ombre au moment où nous arrivâmes. Au-delà de la plage, l’eau était noire, plate, à l’image d’un voile jeté sur un secret. Nous marchions sur le sable, et Stan s’appliquait à me maintenir entre lui et les flots. Cependant, lorsque nous atteignîmes l’endroit où on l’en avait extirpé et où il était revenu à la vie, il s’approcha de la rive, s’arrêta, et contempla le lac, la colline, les arbres.
« C’est bizarre, Johnny. J’ai senti tellement… d’espace autour de moi quand je me suis réveillé, et après. Maintenant, je ne vois que ce qui est devant moi.
— Comme tout le monde, Stan. Comme moi.
— Je sais, Johnny. »
Son désarroi était si palpable que le pieu géant de la culpabilité sur lequel je semblais empalé à jamais s’enfonça un peu plus en moi. Je lui avais clairement expliqué que son histoire d’énergie, cette force impalpable, invisible, n’étaient qu’un ramassis d’inepties. J’imagine qu’une part de moi-même espérait qu’il adopte une vision plus pragmatique du monde. Mais au lieu de le guider vers un semblant de normalité, mon étroitesse d’esprit le spoliait d’un certain enchantement face à la vie.
« Tu es déjà retourné nager ?
— Non. »
Il baissa la tête et nous nous dirigeâmes vers les arbres.
L’obscurité régnait. Les sous-bois, plus denses, plus sombres, étaient tapissés de rosée. Si j’étais venu ici plus tôt avec Stan, avant Plantorotops et Jeremy Tripp, avant de perdre mon père et la maison, je savais qu’il serait allé piétiner les massifs de fougères humides, qu’il se serait plongé dans les fourrés avec la promptitude d’un explorateur. Aujourd’hui, il m’accompagnait l’air maussade, discutait de manière assez raisonnable. Son exubérance naturelle avait disparu.
Je me souvenais relativement bien du chemin. Nous dénichâmes le rocher peint en rouge au bout de quelques minutes. Puis le renfoncement où, deux mois auparavant, j’avais baisé Marla devant un autre homme, tandis qu’une caméra toute proche s’allumait en silence pour enregistrer nos faits et gestes.
Stan fit un petit bruit de contentement quand nous contournâmes le rocher et descendîmes dans le trou caché derrière. Après tant de sérieux, il était réconfortant de constater qu’il lui restait suffisamment de ressources pour s’émerveiller de découvrir un endroit secret. Il se planta au milieu de la dépression. Je le laissai déballer notre repas, et nous partîmes en quête de la preuve qu’il me fallait.
Il fut aisé de deviner où la caméra avait été installée. La position dans laquelle nous nous étions allongés Marla et moi ce jour-là était claire dans mon esprit. Je comparai ce souvenir aux images que nous avions vues sur la télé de Bill, au chalet, puis jetai mon dévolu sur un groupe d’arbres à l’extrémité de l’écran de végétation en surplomb. À deux ou trois mètres de hauteur, je distinguai les troncs à travers les branches déplumées, et trouvai ce que je cherchais presque immédiatement.
Une équerre métallique était vissée à l’écorce juste sous les premiers rameaux. La partie horizontale, d’une dizaine de centimètres, était pourvue de trois orifices. Les trois autres, sur la section verticale, portaient des vis qui semblaient avoir été clouées. De l’adhésif marron collait encore à l’équerre. On pouvait raisonnablement supposer qu’il avait servi à maintenir la caméra sur son support.
J’allai fouiller le sac à dos d’où Stan avait extrait notre repas, et revins avec un couteau suisse de l’armée, élément de notre matériel de pique-nique. Je luttai cinq minutes avec les vis malmenées jusqu’à libérer l’équerre. Stan me regardait faire. Je lui expliquai que j’ignorais la raison de la présence du support, mais qu’il abîmait l’arbre. Je désirais simplement l’en débarrasser. Comme l’objet n’avait aucune signification pour lui, il perdit vite intérêt à la manœuvre.
Je tournai la tige de métal entre mes mains. Elle ne m’apprit pas grand-chose. De l’acier aux arêtes limées. Les perforations passées à la fraise. Une belle pièce, finition soignée, mais rien de plus qu’une équerre. Je la fourrai dans la poche de ma veste, et allai m’asseoir avec Stan. Nous mangeâmes des sandwichs au beurre de cacahuète et des chips, racontâmes quelques blagues, et évoquâmes un peu mon père.
Nous ressortîmes ensuite à la lumière du soleil, en direction du lac. J’avais achevé ma mission, et projetais de faire un crochet par Burton, jusqu’au laboratoire d’analyses, avant la fin de la journée. Tandis que nous approchions du pick-up sur le parking à côté des cabanes, la porte du bungalow s’ouvrit, et Gareth trottina jusqu’à nous.
« Mon pote. Salut, Stan. J’ai aperçu ta voiture, mais je ne savais pas où tu étais. Entre, je t’offre une bière. Et un Coca pour toi, frérot. »
Il fit un clin d’œil à Stan, le doigt pointé en forme de pistolet.
« On a des trucs à faire à Burton.
— Connerie. Venez à l’intérieur. Dix minutes. Il faut qu’on se voie, mec.
— Je dois vraiment…
— J’ai pas tenu parole, pour Marla ? J’y mets du mien, je t’assure. Allez, on va s’asseoir, parler, et après tu iras à Burton. »
Stan me tira par la manche.
« J’ai soif, Johnny. Je veux un Coca. »
Impossible, dès lors, de refuser sans déclencher un drame. Nous entrâmes tous les trois dans le bungalow. D’abord le bureau, puis le salon à l’arrière du bâtiment. Gareth prit un Coca et deux bières dans le frigo. Lorsqu’il tendit sa boisson à mon frère, il désigna la porte de derrière.
« Papa bosse au hangar, Stan. Va voir, si tu as envie.
— Cool », s’exclama ce dernier avant de sortir.
Gareth et moi prîmes place sur le canapé miteux. La pièce était peu éclairée. La lumière flamboyait dans l’encadrement de la porte. J’observai la partie visible du jardin, et le hangar plus loin, grand ouvert. Le père de Gareth, sur sa chaise roulante, s’affairait sur une machine qui poussait des sifflements aigus. Stan jacassait à ses côtés.
Gareth engloutit sa bière, puis rota.
« J’ai viré les putes.
— Ah ouais ?
— Ouais. Le bruit court que le conseil municipal envisage à nouveau d’aménager l’accès. Des prostituées dans le coin feraient mauvais effet. Mec, si la route se construit… »
Gareth secoua la tête, rêveur.
Je ne pus m’empêcher de gâcher sa bonne humeur.
« Comment se porte Vivian ?
— Connasse. Elle bosse pour ce trou du cul, baise avec lui… Elle a rompu. Fini, les virées sur les Flancs, les visites dans la belle maison. Ce bon vieux Gareth n’a plus assez de répondant. »
Je pouvais voir qu’il était parti pour s’épancher. Je le coupai dans son élan :
« Marla m’a emmené à une réunion de l’Éléphant. »
Gareth parut interloqué un bref instant. Il cilla.
« Vraiment ?
— Tu connais, non ?
— Tu le sais bien, Johnny. Je t’ai raconté que j’y allais avec ton père. Tu essayes de m’embobiner ?
— Un type, là-bas, a prétendu que vous partagiez la même passion, toi et mon père.
— À quoi sert le club, sinon ? Mais je n’y vais plus depuis plusieurs mois.
— Vous vous attachiez à un domaine particulier ?
— Les centres d’intérêt sont multiples, mon petit Johnny. Très très nombreux. » Il soutint mon regard un long moment, puis son visage s’éclaira comme s’il venait de se souvenir d’une information capitale. « Ah, au fait, j’ai parlé à la banque. Étant donné la valeur de ce trou, je ne pourrais pas t’acheter la totalité de la propriété, mais je peux monter jusqu’à la moitié. À l’aise. Tous tes problèmes seraient résolus, non ? Pas besoin de te séparer de l’intégralité du lot, mais tu obtiens de quoi voir venir.
— Je te le répète : je ne vends pas. En plus, j’habite sur place, maintenant.
— À Empty Mile ? Sans déconner ?
— La banque a repris la maison.
— Tu vas faire quoi du terrain ?
— C’est-à-dire ?
— Tu vas en faire quoi ? »
Gareth s’était penché en avant, si bien que la mousse de la bière tombait entre ses pieds. Je désignai la flaque et il posa la bouteille dedans. Les mains pressées l’une contre l’autre, il prit une grande inspiration.
« Promets-moi que, si tu te débarrasses d’une partie des terres, tu viendras me voir en premier. »
Je fis mine de me lever, mais il m’attrapa le bras.
« Hé, je dois te paraître stupide, hein ? Excuse-moi. L’idée m’emballe tellement. »
Il relâcha sa prise. J’appelai Stan par la porte.
Gareth nous dit au revoir, mais ne nous raccompagna pas sur le parking.
Nous redescendîmes la piste sans incident, puis je pris la boucle pour emmener Stan à l’entrepôt. Sa visite au hangar l’avait enchanté. Je l’interrogeai sur ses activités avec David.
« Il travaille comme un chef. Il m’a autorisé à percer un trou. Tiens, regarde, il m’a laissé ça. »
Il fouilla dans sa veste, et extirpa le fruit de son labeur afin que je puisse l’admirer. Je me garai immédiatement sur le bas-côté, au comble de l’excitation.
« Fais voir. »
Une équerre en acier, trois trous sur chaque branche. J’avais posé celle que j’avais trouvée ce matin dans la boîte à gants. Je l’en sortis, et comparai avec la pièce de Stan. À l’exception de l’orifice excentré pratiqué par mon frère, les deux exemplaires étaient en tout point identiques.
« Oh là là, Johnny. Ce sont les mêmes. Pourquoi David en a mis une sur l’arbre ?
— Peut-être un test. Je peux garder un peu la tienne ? »
Je déposai Stan au passage, puis continuai vers Burton. La journée était idéale pour conduire, mais je ne prêtai guère attention au paysage, trop occupé à penser aux équerres.
Minco était situé dans un bâtiment strictement fonctionnel, style années 60 : arêtes effilées, murs blancs sans fioriture, fenêtres se résumant à de simples plaques de verre incrustées dedans. Le linoléum gris de la réception était rayé par les traces de chaussures, enfoncé aux endroits où l’on avait laissé trop longtemps des objets trop lourds. Le comptoir du fond précédait un quai de chargement muni d’un grand volet roulant. Je distinguai une porte en bois sur le côté. L’accueil était désert. Les lieux semblaient abandonnés. On aurait dit que j’arrivais au milieu d’un exercice incendie. Une plaque de contreplaqué voisinait avec un bouton d’appel sur le comptoir. Elle indiquait aux clients de sonner. J’appuyai sur le poussoir. Un faible bourdonnement me parvint au-delà de la cloison. Une minute plus tard, une femme obèse, au visage surmonté d’une énorme paire de lunettes, entra et se dandina le long du comptoir. Je lui expliquai que je venais récupérer des échantillons analysés par Reginald Singh. Elle inscrivit mon nom au crayon sur un petit bloc-notes, puis repartit.
Au bout d’un moment, un Fidjien svelte, vêtu d’une blouse blanche de laborantin, fit son apparition. Les inflexions de sa voix suggéraient qu’il s’était échiné à supprimer son accent. Reginald Singh déposa une petite fiole en plastique devant moi. Elle contenait une pelure de métal doré pliée en demi-cercle pour rentrer dans le tube.
« John Richardson ? »
J’acquiesçai et lui présentai mon permis de conduire.
« Ah, bien. Nous allons régler les derniers détails. Veuillez signer ici. »
Il ouvrit un classeur qu’il avait calé sous son bras, puis me désigna un formulaire. Je m’exécutai. Il poussa la fiole vers moi, sourire aux lèvres.
« Petit, mais costaud.
— C’est quoi ? »
Reginald parut désarçonné.
« L’échantillon, précisai-je. C’est quoi ?
— Vous n’avez pas lu le rapport d’analyse ?
— C’est une longue histoire. Mon père a disparu il y a plusieurs mois. J’essaye de régler les affaires en cours. Vous pouvez contacter la police d’Oakridge, s’il vous faut une confirmation. »
Reginald refusa avec douceur.
« Oh, non, non. Vous avez une pièce d’identité. De l’or neuf-trente.
— Pardon ? »
Il tapota le récipient du bout du doigt.
« On nous a donné un précipité : un mélange de sable noir et d’or fin que la plupart des mineurs peuvent tamiser. Nous devions évaluer l’aloi du minerai. Il existe plusieurs façons de s’y prendre – sonde ionique, spectromètre à fluorescence – mais la coupellation est simple, adaptée aux petits échantillons, et plus abordable pour un prospecteur amateur. Et elle est aussi fiable que les autres méthodes. Nous avons procédé à ce type de filtrage pour votre père. L’échantillon titre à neuf-trente.
— Ce qui veut dire ?
— L’or est toujours mélangé à une certaine quantité d’argent ou d’autres métaux. La qualité s’évalue sur une échelle graduée de zéro à mille. Après avoir séparé le sable du métal, nous avons déterminé un ratio de neuf cents et trente pans de mille. Un taux habituel pour les gisements californiens. »
Je fis jouer la fiole à la lumière.
« Donc, il y a aussi de l’argent là-dedans ?
— Non. Cette lamelle est pure. Une fois la coupellation effectuée, on dissout l’argent dans une solution d’acide nitrique à cinquante pour cent. L’échantillon est pesé avant et après. On obtient ainsi la proportion de métaux non aurifères. Vous voulez d’autres renseignements ?
— Eh bien, je me demandais si vous vous souveniez d’un détail particulier à propos de la visite de mon père.
— Quel détail ?
— Je ne sais pas. A-t-il fourni des précisions sur l’échantillon ? Où il l’avait trouvé ? Une phrase qui aurait éveillé votre attention ?
— Oh, je n’ai pas rencontré votre père. Je me suis contenté de l’analyse. Un de mes collègues l’a accueilli. Je peux aller le chercher, si vous le désirez. »
J’acceptai. Reginald Singh retourna à l’arrière du bâtiment. Un employé plus jeune, dont la chevelure blonde n’avait pas dû être lavée depuis un bon bout de temps, arriva une minute plus tard. Avant que j’aie ouvert la bouche, il déposa un gros sac plastique rempli de sable et de graviers sur le comptoir.
« Ceci vous appartient aussi. J’ai été absent un moment, et quand votre père… ? » Il haussa les sourcils. Je l’incitai à continuer. « Quand votre père est venu, il avait l’échantillon qui vous a été rendu, et ceci. » Il désigna le sac. « Il voulait en faire analyser le contenu, peut-être pour voir combien il y avait d’or à l’intérieur. J’ai pris la commande par erreur. Nous ne travaillons que sur du matériau affiné. Je plaide coupable, désolé.
— Vous vous rappelez s’il a indiqué la provenance de la marchandise ?
— En général, les prospecteurs tiennent leur langue. Vous dénichez de l’or, vous ne parlez à personne de l’endroit où vous l’avez découvert. Alors non, il n’a rien dit. Malgré tout, ces graviers me semblent provenir d’une rivière.
— A-t-il évoqué un autre sujet… n’importe lequel ?
— Je me souviens qu’il était accompagné d’un autre gars. À peu près de votre âge. Ça m’a marqué parce que le type est revenu une semaine ou deux après. Il voulait récupérer les échantillons et consulter le rapport. Mais la requête était au nom de votre père. On n’allait sûrement pas lui confier les résultats. Il était plutôt furax. »
J’affichai la photo de Gareth sur mon portable.
« Cet homme ?
— Oui. »
Une fois dans le pick-up, je glissai la fiole dans ma poche, et jetai le sac de graviers sur le siège passager. Je fus de retour à Oakridge en fin d’après-midi. Quand Stan vit le sac, les questions se bousculèrent. Je lui montrai la lamelle et, pendant le reste du trajet, parlai des échantillons tout en essayant de modérer son enthousiasme à la perspective que mon père ait trouvé un gisement.
Nous allions passer la nuit chez Marla, afin de manger et de l’aider à finir de préparer ses affaires, mais j’avais envie auparavant de faire un détour par l’agence immobilière pour les remercier du cadeau. Le sac ne quitta pas les genoux de Stan de tout le voyage. À un moment, il bougea légèrement et défroissa le plastique pour en dévoiler le contenu. Je l’entendis glousser de surprise. Lorsque je me tournai vers lui, il pointait le doigt sur de minuscules pétales rose pâle mélangés au sable.
À l’instar de la plupart des commerces installés dans la Vieille Ville, l’agence était située dans un édifice en bois à un étage reconverti ; probablement une ancienne demeure, ou un magasin du dix-neuvième siècle. On y avait aménagé une grande vitrine où s’alignaient les photos des différentes propriétés en vente sur Oakridge. Je connaissais assez le patron, Rolf Kortekas, pour passer le saluer. Ce Hollandais avait débarqué tout gosse aux États-Unis : un immigrant, comme mon père. Mais au contraire de celui-ci, il avait atteint un niveau de réussite financière très honorable. Je laissai Stan dans la voiture et entrai.
Rolf était seul au bureau cet après-midi. Il se leva dès qu’il me vit, les bras écartés. « Johnny, mon Dieu. Que puis-je faire ? Tu as besoin de quelque chose ? Assieds-toi, vas-y. »
Je lui expliquai que j’étais juste venu le remercier pour la corbeille. La discussion s’engagea sur mon père et sa disparition. J’interrogeai Rolf sur les raisons qui auraient pu le pousser à acquérir Empty Mile.
« Je crois que ton père était un bon gars. Pourtant, je ne peux pas affirmer qu’il m’était familier après toutes ces années. Je sais qu’il avait acheté ce terrain, mais j’ignore pourquoi. Ton père se confiait rarement. »
Le bureau était conçu pour imiter ces vieilles enseignes début de siècle. Les cloisons en planches étaient peintes couleur bouc. On y avait accroché d’antiques documents fonciers. La pièce dégageait une nostalgie rassurante, et pendant un moment, je me perdis dans la contemplation de ce décor, me demandant si Rolf pouvait m’apprendre quoi que ce soit d’autre.
Je fixai un ensemble de trois illustrations sur le mur derrière lui, puis réalisai soudain ce qu’elles représentaient. Des photos aériennes en noir et blanc. Différentes parcelles d’un paysage, mais à échelle identique, dans les tons gris similaires au cliché que mon père avait été si fier de nous montrer. Rolf remarqua mon étonnement.
« Office national des Forêts. Ils avaient projeté de cataloguer une partie du territoire vu du ciel. Pour décider si le gouvernement devait garder certaines portions, et s’ils pouvaient se débarrasser de celles qui ne présentaient pas d’intérêt environnemental. Un de leurs géomètres a résidé ici, à Oakridge, pendant un moment. Nous l’avons un peu aidé à clarifier les aspects topographiques de la région. Il nous a donné ces tirages en échange.
— Quand était-ce ?
— Avril. Ton père était fasciné par ces images. Je crois même qu’il est allé voir l’expert pour lui en parler.
— Il habite toujours à Oakridge ?
— Non, il voyage pas mal. Il me semble qu’il passe parfois à Burton. J’ai sa carte, si tu veux. »
Rolf fourragea dans un tiroir et me passa la carte professionnelle d’un dénommé Howard Webb. Je me levai. Rolf m’imita. Il se pencha pour me serrer la main au-dessus de son bureau et m’assura de son aide en cas de besoin.
Une dernière question me vint à l’esprit sur le seuil de l’agence.
« Vous savez qui était le comptable de mon père ? »
Rolf eut un rire affable :
« Ne te vexe pas, mais ton père n’était pas très doué pour les finances. S’il fallait un comptable à quelqu’un, c’était bien lui. Et il n’en avait pas. Du moins à ma connaissance. Quand tu travailles avec quelqu’un, ce genre de détail ne t’échappe pas. Il n’avait aucun comptable. »
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