Empty Mile
Chapitre 31
Pendant deux semaines, j’achetai tous les journaux d’actualité qui me tombaient sous la main : l’Oakridge Banner, le quotidien régional de Burton, même l’édition de la veille du San Francisco Chronicle disponible dans une des librairies d’Oakridge. Le Banner avait consacré un feuillet au décès de Jeremy Tripp, le journal de Burton avait suivi l’affaire la première semaine – deux articles où l’on retraçait les circonstances du drame, et où l’on identifiait la victime –, mais rien ensuite. Aucune des feuilles de chou ne parlait d’autre chose que d’un accident : encore un mort sur une route de campagne dangereuse.
Nul représentant des forces de l’ordre ne vint à Empty Mile pour nous interroger ou m’arrêter, nulle allusion à quelque acte criminel sur les stations de radio locales, personne en ville pour s’inquiéter de certains aspects singuliers de la sortie de route. Pourtant, la peur de me faire prendre me poussa à rechercher une confirmation plus sûre.
J’imaginais que si la police avait des doutes, elle en aurait fait part à l’amante, Vivian. Le lundi suivant, je me rendis donc dans les locaux de Plantagion sous prétexte d’emprunter quelques sacs de terreau.
Ils avaient nettoyé les stigmates de l’incendie déclenché par mon frère, mais une odeur de cendre mouillée persistait, et j’apercevais encore une ou deux traînées de suie oubliées en hauteur. Vivian était assise derrière son comptoir, à l’accueil. Elle avait l’air de s’ennuyer. Nous engageâmes la conversation. Elle m’apprit qu’elle terminait à la fin de la semaine. Un des jardiniers prendrait la relève jusqu’à ce que le nouveau propriétaire en décide autrement.
« En fait, je rendais simplement service à Jeremy. Sans lui, je n’ai aucune raison d’être là. Je dois ménager mes forces pour des causes plus importantes.
— J’ai lu l’histoire de l’accident. Qu’est-il arrivé ? »
Elle haussa les épaules. « Le drame habituel. Il conduisait trop vite, il a perdu le contrôle de son véhicule. Il s’est écrasé la tête sur le pare-brise. Une mort rapide, au moins.
— Mes condoléances. »
Elle fit la moue.
« Ach, c’était juste une liaison. » Elle marqua une pause puis ajouta : « Gareth m’a appelée dès qu’il a appris l’accident. Il croyait que nous pourrions nous remettre ensemble. Quel enfant !
— Tu ne veux pas ?
— Oh mon Dieu, non. Nous avons des intérêts divergents concernant la route du lac. Je suis sur le point de dissuader le conseil municipal de poursuivre le projet, tu sais. J’ai obtenu beaucoup de signatures. »
Je pris plusieurs sacs de terreau afin de justifier ma visite, et la laissai vider les tiroirs de son bureau.
Ce fut tout. Cette nuit dans la forêt, dont j’étais certain qu’elle déchaînerait les pires calamités contre moi, tomba sans à-coups dans les rets du passé. J’avais du mal à croire qu’un acte aussi monstrueux puisse rester impuni, et pourtant il le demeura. Stan, Marla et moi étions libres de poursuivre notre existence malheureuse à Empty Mile.
En plus d’apaiser mes craintes, mon excursion à Plantagion m’avait convaincu de mettre un terme à l’agonie de Plantorotops. Nous avions échoué au-delà de tout espoir de rémission. Trop de clients étaient partis, nos économies s’étaient envolées, absorbées par les dépenses courantes et les ultimes impondérables, sans compter que nous n’étions pas en mesure de reconstituer notre stock de plantes. Je savais maintenant que Plantagion resterait, du moins pour l’instant, en activité : il était stupide de continuer à se battre.
Je fis asseoir Stan et lui expliquai la situation, il savait que cela arriverait. Il se contenta de hocher la tête, les yeux au sol. Nous allâmes voir Vivian à Plantagion dans la semaine, et leur revendîmes notre fichier clients. Plantagion avait été notre ennemi, l’un des artisans de notre perte. Il était frustrant de leur déléguer une mission dont nous ne pouvions plus nous acquitter. Pourtant, ce passage de relais nous permettrait au moins de ne pas laisser tomber les clients qui nous étaient restés fidèles.
Stan ne dit pas un mot quand nous nous assîmes avec le notaire mandaté par Vivian pour signer divers documents. De même, il fut silencieux durant le trajet retour. J’essayai de le réconforter en lui parlant de l’or que nous allions extraire, de la manière dont cette manne surpasserait tout ce que nous aurions pu gagner à la tête d’une entreprise.
Ma stratégie obtint un succès mitigé. Juste avant de sortir du pick-up, il se tourna vers moi. « Tout ce que tu me racontes est vrai, Johnny. Mais Plantorotops était mon idée. Ma création. »
Plus tard dans la matinée, j’appelai Bill Prentice. Nous acceptions de résilier le bail s’il était toujours d’accord. Avec la mort de Jeremy Tripp, il n’avait plus d’acheteur immédiat, mais je supposais qu’il songeait à vendre de toute façon, et que la transaction serait plus facile sans locataire. Il nous fit parvenir les formulaires d’annulation par taxi dans l’après-midi. Je remis les documents signés au chauffeur. Le lendemain, samedi, Stan et moi nous rendîmes à l’entrepôt et le vidâmes du peu de matériel qui subsistait. Nous laissâmes les clefs à l’intérieur du bâtiment et partîmes définitivement.
Maintenant que Plantorotops avait fermé, nous pouvions concentrer nos efforts sur l’ancienne rivière. Dimanche, armés de nos batées et de nos pelles, nous descendîmes dans la forêt au bas du pré, histoire de voir si nous allions devenir riches.
Nous passâmes plusieurs heures à élargir le trou que Stan avait exploré et à porter des seaux de terre jusqu’aux berges. Il faisait frais, cependant, après avoir amassé un tas suffisant pour la journée, nous étions en sueur. Nous fûmes soulagés de nous accroupir au bord des flots avec nos tamis. Au moins le temps que notre dos et nos épaules commencent à nous faire mal.
Un prospecteur expérimenté peut expédier un peu moins d’un mètre cube par jour. Stan et moi étions encore loin du compte à la mi-journée, mais nous avions déjà rempli la moitié d’un pot de pâte à tartiner de minerai. De toute évidence, nous avions bien déniché une portion inexploitée susceptible de transformer les contes de fées en réalité. À l’instar des gagnants du Loto, ou des touristes qui trouvent des diamants alluviens sur une plage d’Afrique, nous avions une chance inouïe, providentielle, de faire fortune. Il nous suffisait de mettre de la terre dans notre batée et de la laver à l’eau claire.
Malgré les déconvenues de la semaine, Stan se laissa gagner par l’excitation. Le sable noir et la poussière dorée augmentaient à vue d’œil dans notre pot. La satisfaction de ce travail physique en bordure de rivière était sans comparaison avec les joies qu’aurait pu lui procurer le succès de Plantorotops. Le prestige social associé à l’or devenait de plus en plus concret pour lui à mesure qu’il soupesait le récipient et regardait s’y épanouir les tourbillons flavescents. Nous fîmes une pause déjeuner. Sandwichs et Coca-Cola, assis sur la rive. Le soleil découpait des pans de lumière fraîche sur le sol rocailleux. Je mangeai, contemplant la course des flots. Un endroit magnifique ; une journée non moins magnifique et de surcroît fort lucrative, à ce qu’il semblait. J’aurais dû me réjouir, mais je n’y parvenais pas.
Trois jours après le décès de Tripp, je m’étais rendu chez un notaire en ville pour ratifier les documents par lesquels Gareth obtenait un tiers d’Empty Mile. Ceci, ajouté au fait que la période de silence radio se terminait demain et au pressentiment qu’il n’ignorait rien de l’or caché ici, m’incitait à croire que toutes les bonnes choses tapies dans l’ancien lit seraient bientôt souillées par son arrivée.
Stan était au courant du décès de Jeremy Tripp. En revanche, il ne savait pas que Gareth et moi y étions liés. Pour lui, il s’agissait d’un simple accident, point. Je lui avais néanmoins parlé du partage des terres, histoire de le préparer à la présence néfaste de notre nouvel associé. Je lui avais expliqué que nous ne pourrions pas obtenir les fonds nécessaires à l’exploitation correcte du site sans sa participation. Il n’avait pas semblé contrarié. Juste un haussement d’épaules et un hochement de tête pour me signifier combien mes propos l’intéressaient peu.
Nous nous remîmes à l’ouvrage après déjeuner, jusqu’à ce que l’enchantement de cette journée s’envole. Gareth se tenait en bordure de forêt.
« Salut, mon petit Johnny. Je me doutais que tu serais ici. Un temps merveilleux pour tamiser. Tamiser quoi, d’ailleurs ? J’ai vu le trou que vous avez creusé. Vous cherchez là ? » Il s’approcha de la berge. « Vous avez trouvé quoi ? »
Stan me jeta un regard interrogateur. Je lui fis signe, et il brandit le pot.
« En un jour seulement. »
Gareth s’empara du récipient, le fit rouler dans ses mains de manière à ce que le minerai se disperse. Les paillettes d’or se reflétèrent au soleil.
« En un jour ? Bon Dieu ! »
Il jeta une ou deux poignées de terre dans la batée, puis lava le mélange avec soin. Ensuite, il se releva et passa le doigt sur sa récolte. Il me regarda, sourire aux lèvres.
« On dirait que j’ai fait un bon investissement, pour une fois. »
Je demandai à mon frère de continuer à laver, et emmenai Gareth à l’écart. Nous allâmes dans les bois, hors de portée des oreilles de Stan. Gareth paraissait bien parti pour se féliciter à nouveau. Je le coupai avant qu’il commence.
« Laisse-moi te poser une question : depuis quand es-tu au courant, pour l’or ? »
Gareth joua l’imbécile à la perfection.
« Quoi ? Ce que vous tamisez ? Je viens de l’apprendre, mec. Quand Stan m’a montré le pot.
— Connerie ! »
Gareth fronça les sourcils, les mains sur les hanches.
« On est dans le même bateau maintenant, Johnny, si j’ose dire. Inutile de se tirer dans les pattes.
— Qu’est-ce que tu as fait du tuyau ?
— Ce vieux truc couvert de sang ? Tu ne peux pas vraiment t’en débarrasser au coin de la rue. Je l’ai mis en sûreté, ne t’inquiète pas.
— Je le veux.
— Tu m’étonnes. Mais je vais le garder un peu. Tu sais ce qu’on raconte : l’argent est mauvais maître. Et j’ai l’impression qu’il va y avoir un sacré paquet de fric très bientôt. Mieux vaut s’assurer que nous restions en bons termes. »
Nous passâmes tous trois les heures suivantes à tamiser. À la fin de l’après-midi, notre pot était plein. Gareth prétendit avoir du mercure chez lui. Malgré la fatigue, nous brûlions de savoir combien d’or nous avions trouvé. Nous remontâmes déposer nos affaires au cabanon. Marla était à l’intérieur, elle avait dû nous entendre, mais elle ne sortit pas. Tandis que nous nous éloignions, Gareth dans sa Jeep, Stan et moi dans le pick-up, je vis son visage blafard, ses traits hantés, par la lunette arrière. Elle regardait partir Gareth.
Le lac était nimbé d’une lumière douce dans le jour déclinant. L’ombre noire des arbres sur la plage avait commencé à caresser les berges. Je sentis l’odeur puissante des pins au moment où nous marchions sur le parking. L’air, en refroidissant, paraissait exsuder des essences jusqu’alors diluées dans la chaleur du soleil, sous les cieux d’azur.
J’entendis David chanter avant que Gareth n’ouvre le bungalow : des vocalises tyroliennes tristes et avinées. Les Eagles braillaient en fond sonore sur une chaîne stéréo.
Gareth eut un regard désabusé.
« La mairie nous a appris vendredi que la route ne serait pas construite. La suite des délibérations est reportée à une “date indéterminée”. Cette nouvelle a fichu un sacré coup à papa. »
Le père de Gareth était dans le salon, sur sa chaise roulante, la tête rejetée en arrière, à hurler les paroles d’Hotel California. Il n’était pas rasé. Une bouteille gisait sur le sol à côté de lui. Il nous tournait le dos. Aussi, Gareth dut secouer les poignées du fauteuil pour qu’il remarque notre présence. Il s’arrêta brusquement de iouler, tendit ses mains tremblantes vers son fils. L’avant de sa chemise était constellé de taches d’alcool. Gareth se pencha et l’enlaça avant d’éteindre la stéréo. David voulut alors s’emparer de la bouteille, mais Gareth le devança et la mit hors d’atteinte.
« La fête est terminée.
— Tu ne crois pas si bien dire ! »
Stan se rapprocha de moi dans un mouvement nerveux, ce qui attira l’attention de David.
« Je vais vous expliquer un truc, les jeunes, la vie vous baisera dès la ligne de départ. Souvenez-vous-en. En fait, elle aime vous baiser. »
Gareth posa la main sur l’épaule de son père. « Papa, je te le répète, tout va bien. On a cet autre projet, ce terrain à Empty Mile. Toi, moi, Johnny et Stan allons tous devenir riches. Tu veux nous regarder passer notre récolte d’aujourd’hui au mercure ? »
David ferma les yeux. Il secoua doucement la tête.
« Non.
— Pas de problème. J’en ai pour deux minutes. Essaye de te détendre, d’accord ? »
Gareth se rendit au hangar, suivi de Stan, soulagé de s’éloigner de ce vieil ivrogne. J’allais leur emboîter le pas quand David m’attrapa par le bras.
« Je suis content que Gareth et toi soyez amis. Il a toujours été un bon garçon, un bon fils… mais les gens n’ont pas l’air de trop l’apprécier. Alors je suis heureux que vous vous entendiez bien. En particulier depuis l’histoire avec ton père, tout ça.
— Mon père ?
— Quand il l’a doublé dans l’acquisition du terrain. Bon sang, Gareth n’a pas arrêté de parler du marché qu’ils avaient passé ensemble pendant des semaines. Cette parcelle, et la manière dont elle les rendrait super riches s’ils parvenaient à mettre la main dessus. Et puis, vlan, ton paternel décide de faire cavalier seul. Je n’ai jamais vu Gareth si furieux. Peut-être que les choses s’arrangent maintenant, je ne sais pas. En tout cas, il est pratiquement devenu fou, à l’époque. »
J’avais envie de continuer à questionner David sur les rapports entre son fils et mon père, mais Gareth passa la tête par l’entrebâillement pour me demander si je venais ou non. Je fus obligé de ravaler ma frustration, et adoptai l’attitude de l’homme uniquement intéressé par l’or et l’argent qu’il rapporterait.
Dans les placers, le métal précieux se présente sous plusieurs aspects : paillettes, grains, ou parfois sous une forme si fine qu’on l’appelle poudre d’or. Plus les particules sont petites, plus il est difficile de les isoler à l’aide d’une simple batée. Le minerai que nous avions trouvé à Empty Mile appartenait à la catégorie poudre : des fragments légèrement inférieurs aux grains de sable.
Le système de la batée fonctionne sur le principe de la gravité relative : le poids d’une matière comparé au poids de l’eau. L’or possède une gravité très spécifique. Il coule au fond du récipient, ce qui permet de se débarrasser par lavage des matières plus légères telles que la boue ou la silice. Par contre, le sable noir, composé de métal, possède une gravité à peu près identique à l’or ; il s’y mélange. Dès lors, il devient malaisé de procéder au tri par adjonction d’eau. Une des façons les plus commodes de pallier cet inconvénient consiste à amalgamer le mercure. On peut trouver les produits chimiques nécessaires à l’opération dans la plupart des magasins d’orpaillage, et l’opération est si élémentaire qu’elle est effectuée par les chercheurs depuis l’époque de la ruée.
Quand je pénétrai dans le hangar, Gareth avait déjà disposé le contenu du pot dans un récipient d’acier qu’il chauffait sur une plaque électrique. Stan l’observait avec attention. Ses mains caressaient d’un geste mécanique son baluchon d’insectes autour du cou. Il leva les yeux vers moi.
« Que le spectacle commence, Johnny. »
Une fois que les minéraux furent secs, Gareth les étala sur une grande feuille de papier. Il prit un aimant cylindrique dans un des tiroirs du plan de travail, le couvrit de film alimentaire, et commença sa collecte d’un mouvement de va-et-vient au-dessus de la poudre noire. Les grains métalliques se collèrent dessus. Gareth remplaça la pellicule plastique à deux reprises.
La première étape, rapide et facile, consistait à ôter les éléments magnétiques du sable noir. En revanche, ce sable était aussi composé de fragments amagnétiques.
Gareth tapota les restes dans un gros gobelet en verre, enfila une paire de lunettes de sécurité en plastique ainsi qu’une paire de gants en caoutchouc, et se pencha sous le plan de travail pour en retirer une bonbonne en céramique de deux litres. Il fit signe à Stan de s’éloigner.
« Tu n’as pas envie d’être aspergé par ce truc, crois-moi. »
Il ouvrit la bonbonne et versa en douceur la solution dans le gobelet. Les minerais furent immergés sous un centimètre de liquide. La minutie des manipulations rendit Stan un peu nerveux. Il me regarda avec des yeux exorbités.
« Nous sommes dans un film de savants fous, Johnny. »
Gareth agita prudemment le gobelet avec un petit rire.
« Acide nitrique, mon pote. Verse une goutte par terre, et il y a un trou jusqu’en Chine.
— Mince ! »
Stan recula d’un pas supplémentaire.
« L’or à l’intérieur est couvert d’un tas de saloperies : sève d’arbre, magnésium, sulfure ferreux… Je nettoie avant de distiller le mercure. »
Gareth fit encore un peu tournoyer le gobelet, vida l’acide dans une bouteille vide, puis rinça plusieurs fois le contenu dans un évier au coin du hangar. Il remplit ensuite un pichet de lait en plastique d’eau claire, qu’il rapporta avec le gobelet sur le plan de travail.
« Deuxième étape. Mercure, infirmière. »
Il désigna un récipient orné d’un bouchon de sécurité sous la table. Stan le lui tendit avec des précautions d’artificier. Gareth versa le liquide aux reflets métalliques dans le gobelet. Il commença à le remuer de manière à ce que l’eau se mélange au mercure et aux minéraux.
J’avais vu mon père se livrer à cette opération à de nombreuses reprises : je savais qu’une des propriétés du mercure était d’absorber l’or pour former l’amalgame, et qu’on pouvait facilement en ôter les dernières alluvions non aurifères.
Lorsque Gareth eut terminé, il se servit d’une vieille cuillère afin d’extraire l’amalgame du gobelet. Sans réfléchir, Stan et moi nous étions approchés. C’était magique, alchimique. Nous avions maintenant sous nos yeux une motte grise, ferme, qui donnerait bientôt un métal pur que nous pourrions revendre contre espèces sonnantes et trébuchantes.
L’étape suivante aurait lieu à l’extérieur en raison des émanations toxiques qu’elle générerait. Nous nous servîmes d’une longue rallonge pour installer la plaque chauffante sur un tabouret à plusieurs mètres du hangar. Gareth y disposa une assiette en Pyrex remplie aux deux tiers d’acide nitrique, puis versa le mélange à l’intérieur. La surface de l’acide dégagea immédiatement des vapeurs. Je dus chasser Stan pour éviter qu’il les inhale. Gareth alluma la plaque, et nous battîmes en retraite à l’entrée du hangar, le temps de laisser s’évaporer le mercure.
Au bout de cinq minutes, Gareth débrancha la rallonge. Nous attendîmes que l’acide ait refroidi avant d’aller voir. Gareth brandit notre or à l’aide d’une paire de pinces.
Cette présentation théâtrale – notre premier véritable affinage – aurait été appropriée si le métal précieux avait été brillant, coupant et net, mais l’opération avait produit de l’or spongieux, couleur miel et rouille, constellé de trous aux endroits où l’acide avait dissous le mercure. Nous aurions besoin d’une torche ou d’un chalumeau pour lui rendre son lustre.
Nous retournâmes dans le hangar. Il rinça l’or, le pesa. Le silence s’installa lorsque l’aiguille se stabilisa. Il fallut presque une minute à Gareth pour lancer un « bon Dieu » stupéfait. La balance indiquait un peu plus de six onces. À neuf cents dollars l’once, nous venions de gagner plus de cinq mille dollars en une journée.
La motte passa de main en main pendant un moment. Nous la soupesions, la portions à la lumière. La fatigue reprit pourtant ses droits maintenant que l’excitation de l’affinage était retombée. J’étais épuisé, Stan avait l’air d’un mort vivant. Nous laissâmes Gareth à sa contemplation dans le hangar, et reprîmes le pick-up. Notre associé voulait garder cette récolte pour la montrer à son père. Je n’avais pas eu le courage d’argumenter. Nous avions encore une rivière entière à explorer, après tout.
Stan somnola jusqu’à Empty Mile. Je dus le secouer pour qu’il consente à sortir du véhicule une fois arrivé. Il évoqua d’une manière confuse la possibilité d’aller rendre visite à Rosie, mais traîna des pieds jusqu’au cabanon, à moitié endormi.
Il était neuf heures passées. Marla nous avait attendus pour manger. Je lui racontai notre journée, les cinq mille dollars d’or, les promesses de fortune que recelait la rivière ensevelie. Ses réponses furent distantes. En dépit de mes tentatives pour lui communiquer mon enthousiasme, elle se contenta d’approuver mollement. Stan expédia son repas tête baissée, trop fatigué pour discuter. Ensuite il se leva, nous embrassa, et tituba jusqu’à sa chambre.
Marla posa sa fourchette et dit d’une voix lasse :
« Alors c’est parti, hein ?
— Pour Gareth ? Ouais.
— J’ignore combien de temps je vais pouvoir le supporter, Johnny.
— Pense simplement à l’argent.
— Je me moque de l’argent. Il n’en existe pas assez sur terre pour rendre Gareth tolérable. Tu ne comprends pas quel enfer je vais vivre ?
— Tu veux que je fasse quoi ? Il possède un tiers de la propriété. Je ne peux pas l’empêcher de venir ici. Et il a gardé ce putain de tuyau.
— On pourrait déménager.
— Marla, on a besoin de ce fric. Je suis à sec, Stan est à sec. Je ne prétends pas qu’on doive exploiter le moindre centimètre carré, mais au moins une certaine quantité. »
Marla demeura un long moment silencieuse, les mains jointes sur la table, les doigts entrecroisés dans une posture anxieuse. Elle les fixait comme s’ils échappaient à son contrôle. Puis elle parla :
« Tu sais de quoi je rêve, Johnny ? De partir loin d’ici. Sur la côte Est peut-être. Là où on pourrait vivre ensemble, tout recommencer sans que rien ne vienne nous empoisonner l’existence. Je ne vois pas d’autre issue. »
Plus tard, nous allâmes nous asseoir sur le canapé, devant le feu dans l’âtre. Je lui répétai ce que David m’avait appris : que Gareth et mon père avaient prévu d’acheter Empty Mile ensemble, et que, pour une raison ou pour une autre, leur projet était tombé à l’eau ; mon père avait acheté le terrain de son côté.
Marla haussa les épaules, blasée.
« Des bisbilles rurales, j’adore.
— C’est plus que ça. Bien plus. Pense à la réaction de Gareth.
Il a collecté tous ces renseignements, il espère un bon retour sur investissement, et mon père rafle la mise. Il a dû devenir dingue, vouloir se venger. Et s’il avait décidé que sa riposte passait par le suicide de Pat ? S’il avait fait la vidéo dans cet unique but ? Cette théorie tient la route. Hormis toi, moi, Patricia et Bill, la seule personne qui pouvait pâtir de cet enregistrement était mon père.
— Des représailles plutôt radicales.
— Gareth est plutôt radical.
— Mais il t’a déjà raconté qu’il voulait faire chanter Bill. Le forcer à intervenir pour la construction de la route.
— Une diversion. Il voulait que je lui vende Empty Mile, bon sang. Il ne va pas me révéler que sa magouille visait mon père.
— Tu penses encore à l’accident de Ray, hein ? Cette histoire de freins. Ils étaient nases sur la voiture de Ray, nases sur celle de Jeremy Tripp. Et maintenant, tu as vent d’une dispute entre Gareth et ton père.
— Et merde. Considérons que Gareth a fait le film pour pousser Pat au suicide. Alors, on peut aussi envisager qu’il ait saboté le véhicule de mon père. Et s’il est capable d’un truc pareil, possible qu’il soit ensuite parvenu à l’éliminer autrement. »
Marla leva les yeux au ciel.
« Tu dérailles, Johnny.
— Comment ça ?
— Je ne sais pas s’il y a un lien entre les deux voitures ou non. Mais je ne vois pas pourquoi Gareth tuerait Ray. Tu prétends qu’il a fabriqué cette vidéo afin de punir Ray. D’accord. Pat se suicide, Ray est puni : Gareth a atteint son objectif. Il l’a atteint, fin. Pourquoi irait-il le supprimer ? Il n’a plus aucun mobile. Gareth est ce qu’il est, mais il agit rarement sans mobile. »
Le raisonnement de Marla se tenait, rien à redire. Pourquoi Gareth voudrait-il éliminer mon père ? Pourquoi se donner tant de mal s’il pensait avoir obtenu réparation ? Je n’avais aucune réponse à ces questions.
Pourtant, au cœur de la nuit, ces incertitudes me gênaient moins que les réfutations de Marla. Sa réaction avait été si immédiate, si catégorique, que, malgré nos corps blottis l’un contre l’autre devant le feu de cheminée, je me sentis terriblement seul. Étant donné ses sentiments envers Gareth, j’avais cru qu’elle serait plus réceptive à l’argument selon lequel il était responsable de la disparition de mon père. Elle le haïssait tellement qu’elle aurait dû saisir n’importe quel prétexte, même à moitié convaincant, pour me soutenir. Je ne pouvais m’empêcher de trouver cette réticence suspecte.
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