Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 5 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 5

 

À l’âge de vingt-deux ans, je buvais trop et j’avais déjà un pied dans l’engrenage sordide de la délinquance. Vol de cigarettes et d’alcool à la périphérie de la ville, revente à des petits caïds de Burton.

En fin de compte, je franchis la ligne jaune. Un incident me permit d’entrevoir en un éclair mon avenir. Je vis alors le garçon typique des petites villes, celui qui a mal tourné : bagnole et bibine, rixes, délits mineurs… Autant d’étapes conduisant au crime plus sérieux qui m’enverrait en prison.

Je ne faisais vraiment rien de terrible par rapport au catalogue d’atrocités dont est capable la race humaine. Mais j’étais mauvais, et cette certitude était suffisante. Une nuit, je me saoulai et volai une voiture devant une maison. Je sortis de l’agglomération et m’enfonçai sur un kilomètre et demi dans la forêt, le long d’un chemin pare-feu. Je perforai ensuite le réservoir du véhicule et l’incendiai. Je regardai les flammes s’élever, la mâchoire crispée par une rage égoïste dirigée contre le monde qui m’avait amené à me haïr tant.

Lorsque l’incendie prit fin, je me roulai en boule à côté de l’épave, à l’écoute des crépitements, et m’endormis. J’étais assez ivre pour ressentir, avant de sombrer dans l’inconscience, l’authentique satisfaction d’une revanche infime. Au matin, cependant, tout était différent. La puanteur de la voiture carbonisée me réveilla, et je me rendis compte de mon forfait. De mon réel forfait. La légitimité alcoolisée du vandalisme avait été remplacée, durant mon sommeil, par une réalité qui dévoilait la pauvreté, la mesquinerie de mon acte. J’avais volé la voiture de quelqu’un. Probablement la seule qu’il possédait, son plus gros investissement, payé jusqu’au dernier denier en raclant les fonds de tiroir. Il n’était probablement pas assuré. Ma victime anonyme mettrait sans doute des mois à racheter un véhicule.

Quand j’avais raconté à Marla ce que je comptais faire, ce que je devais faire pour trouver ma voie, elle m’avait supplié de ne pas partir. Elle m’avait promis monts et merveilles : soutien psychologique, financier. Elle consacrerait sa vie à la mienne.

Je savais pourtant qu’aucune de ses propositions ne serait suffisante. Un mois plus tard, j’avais quitté Oakridge. Marla était restée seule, le cœur brisé. Ses rêves d’une existence normale et stable, détruits.

 

La seconde fois que je retournai chez Marla, il était sept heures du matin. J’étais revenu à Oakridge depuis trois jours. Mon père m’avait appris qu’elle avait démissionné de son poste de serveuse et travaillait à présent pour la mairie. J’étais donc presque sûr de la trouver chez elle. J’aurais dû appeler avant de passer, mais l’idée d’essuyer un refus m’avait effrayé.

Je frappai à la porte. Une radio était allumée à l’intérieur. J’envisageai la possibilité qu’elle l’écoute avec quelqu’un. Je n’avais décelé aucune preuve d’un quelconque amant lors de ma précédente visite et, durant mes années d’exil, j’avais toujours pris pour acquis qu’elle resterait célibataire. À présent, je me rendais compte qu’aucun fait précis n’étayait ma thèse, que je pourrais débarquer comme un cheveu sur la soupe. Dans le meilleur des cas, cette matinée serait tout sauf une partie de plaisir.

On baissa le volume de la radio. Il était temps pour moi de retenir mon souffle, de laisser courir l’adrénaline dans mes veines. Une pression insupportable comprimait ma poitrine. Je réalisai soudain que je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais lui dire. La porte s’ouvrit.

Elle se tenait en face de moi, petite, fine, ses longs cheveux bruns noués en queue-de-cheval. Elle était habillée pour aller au travail, mais son chemisier n’était pas entièrement boutonné. Elle portait encore ses bottes Ugg fatiguées aux pieds. Lorsqu’elle me vit, elle porta la main à sa bouche. Une seconde plus tard, elle empoignait mon T-shirt et me tirait à elle.

« Je me demandais combien de temps il te faudrait pour passer me voir. »

Elle examina mon visage, mes yeux, puis recula avant de faire demi-tour en direction du couloir. Elle m’invita à entrer par-dessus son épaule.

La cuisine sentait les toasts et le café. Elle prit une tasse à côté de l’évier, et me la tendit après l’avoir remplie. Ensuite, elle s’adossa au comptoir. Elle me regarda calmement.

« Tu grisonnes.

— Ouais.

— T’as des rides aussi.

— Je suis toujours le même, en dessous.

— Le même, hein ? Pas au bout de huit ans, Johnny. Moi, j’ai changé. »

Un long silence s’installa. Ni elle ni moi ne savions comment rouvrir la barrière que le temps avait érigée entre nous. Je me décidai finalement à dire la seule chose qui aurait une signification pour elle :

« Je suis désolé. »

Son regard se troubla.

« Quoi ?

— Je sais que je t’ai fait souffrir quand je suis parti…

— Tu entends comme tu es pitoyable ? Souffrir ? Je n’ai pas souffert, putain, j’ai été anéantie.

— J’avais mes raisons de tout plaquer. On en avait parlé…

— Espèce de connard. Ne t’avise pas de prétendre que nous avons discuté. L’échange s’est résumé à tes lamentations sur ton sort, et moi, qui t’expliquais que je t’aimais pour que tu restes. Et ça a servi à quoi ? Tu as résolu tes problèmes ? Stan est allé mieux ? Tout est redevenu comme avant ?

— Non.

— Hein ? J’ai pas entendu.

— Non, rien n’est redevenu comme avant. J’ai fait une erreur monumentale. »

Marla inspira, puis dit doucement :

« Tu as une idée du nombre de nuits où j’ai pleuré en pensant à toi ? Tu te rends compte à quel point je me suis sentie vide et inutile ? »

Je mis mes bras autour d’elle. Elle garda les siens le long du corps, mais posa sa tête contre ma poitrine. Elle dit à voix basse :

« J’étais sûre que tu le ferais, que tu reviendrais un jour… Mon Dieu, je ne sais plus où j’en suis.

— Tu veux que je parte ? »

Elle se tut un moment. Puis reprit sur un ton de défaite qui me mit mal à l’aise.

« Non. »

Je l’embrassai. Elle répondit d’abord à mon baiser, ses lèvres pressées contre les miennes, puis me poussa brusquement.

« Stop, Johnny ! Mon Dieu ! Ne pressons pas les choses, d’accord ? »

Nous nous assîmes de part et d’autre d’une petite table en bois accotée au mur de la cuisine, bûmes notre café, et évitâmes les écueils du passé en évoquant uniquement les aspects superficiels de nos vies respectives.

Marla me raconta comment elle avait gardé la maison après mon départ, sa période de vaches maigres, mais aussi la manière dont sa situation s’était améliorée depuis environ un an, date où elle avait décroché ce poste de secrétaire de mairie. Je lui parlai quant à moi de Londres. Vingt minutes plus tard, elle finissait de se préparer pour le travail quand j’évoquai mon père et Patricia Prentice.

« Je suis passé, hier.

— Vraiment ?

— Dans l’après-midi. J’ai vu des gens entrer ici, dans la maison. Leurs voitures étaient garées dans l’allée.

— Tu n’es pas seul sur terre, tu sais.

— Alors tu les connais ? »

Marla mit ses clefs dans son sac.

« Juste des amis.

— Des amis, hein ?

— D’accord. Bon sang. Tu as vu qui c’était.

— Tu ne vas pas m’en vouloir de me poser des questions sur la présence de mon père ici.

— Pourquoi tu ne lui demandes pas directement ?

— Comme si je pouvais discuter d’un truc pareil avec lui.

— Il ne voudrait pas que je t’en parle.

— Et alors ? »

Marla soupira.

« Je leur loue une chambre.

— Pourquoi ont-ils besoin d’une chambre ? Notre maison est assez grande.

— Une chambre pour baiser, tu saisis ?

— Sans déconner ?

— Sans déconner.

— Ils n’aiment pas les hôtels ?

— Mon bungalow est plus discret.

— Vu la personnalité de son amante, la discrétion est primordiale.

— Tu sais qui c’est ?

— Je l’ai rencontrée au travail de Stan. »

Marla haussa les épaules. « Ton père est une vieille connaissance. Et Patricia une amie. Je ne pouvais pas vraiment leur dire non. Ils ne viennent que quand je suis à la mairie.

— Depuis combien de temps ?

— Six mois.

— Oh, oh, tant mieux pour lui.

— Sans doute.

— Tu désapprouves ?

— Pat ne va pas bien. Lorsqu’on les voit ensemble, son désespoir est palpable. Elle s’accroche à lui, tente de surnager. »

Nous sortîmes de la maison. Au moment où Marla montait dans sa voiture, je posai ma main sur son bras.

« Je pourrais revenir cet après-midi, après ton travail. »

Elle m’observa une ou deux secondes, puis secoua la tête.

« Tu es futé. Johnny, mais aussi parfois tellement nul. Je dois réfléchir. Quand j’aurai pris une décision, je t’appellerai. En attendant, évite de passer, d’accord ? »

Elle m’embrassa avant de filer.

Au déjeuner, je me rendis au magasin de jardinage. Stan et moi étudiâmes avec Bill Prentice la possibilité d’utiliser l’entrepôt désaffecté. Il nous affirma qu’il se pencherait sur la question et nous contacterait d’ici à quelques jours.

 

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