Empty Mile
Chapitre 13
Jeremy Tripp vivait sur le versant d’Eyrie. Je reconnus la rue immédiatement : la première voie qui partait de la route et s’enfonçait dans la forêt escarpée lorsque vous atteigniez les Flancs ; celle où habitait Vivian, la fiancée de Gareth.
La bâtisse, de facture moderne, comportait un étage de murs blanc cassé et de vitres fumées. Elle contrastait violemment avec la beauté naturelle du site. Une grande haie, taillée avec soin, courait sur plus de la moitié de la propriété. L’allée de Tripp conduisait derrière, puis, après avoir effectué un coude à gauche, aboutissait à un auvent sous lequel sa Jaguar Type E luisait en silence.
La porte de devant était ouverte. Nous sonnâmes et la voix lointaine de Tripp nous invita à entrer. Le hall imposant se dressait sur toute la hauteur de l’édifice. Un escalier, en face de nous, menait au premier. À droite et à gauche, des couloirs disparaissaient dans les ailes respectives de la maison. Tout était recouvert de pierres blanches polies. Le plafond, muni de petits spots, diffusait une lumière dorée qui faisait briller le revêtement. Stan tourna en cercle dans le hall, ébahi.
« Oh là là, Johnny ! Cet endroit ressemble à Disneyland. »
Tripp nous appela de nouveau, et nous longeâmes le couloir de droite pour déboucher sur un grand balcon orné d’un jacuzzi ainsi que de plusieurs meubles d’extérieur en bois disposés çà et là. La vue donnait sur une vaste pelouse en pente douce, terminée par un mur de forêt. Une cible de tir à l’arc était installée en bordure des arbres. Jeremy Tripp s’exerçait. Il tirait bien. Ses flèches étaient toutes placées dans les deux cercles centraux.
Stan le rejoignit et annonça de manière un peu formelle que nous étions prêts à nous mettre à l’ouvrage. Tripp ne sembla pas particulièrement intéressé. Il nous demanda juste de porter les plantes à l’intérieur et de les déposer où nous voulions. Sa voix sèche heurta un peu mon frère.
Nous retournâmes au pick-up, puis transportâmes les jardinières une à une dans l’entrée. Pendant que Stan arrangeait nerveusement deux pots à réserve d’eau, je montai plusieurs arbrisseaux à l’étage et cherchai où les installer. La plupart des pièces que j’examinai étaient vides. Un large lit défait, plusieurs meubles en bois clair et une garde-robe murale garnie de costumes onéreux occupaient toutefois la chambre principale. Je casais une jardinière dans un coin quand la porte à persiennes à côté de la garde-robe s’ouvrit, et Vivian apparut. Elle sortait à l’évidence de la salle de bains, drapée dans une serviette de toilette, la peau humide.
Elle paraissait tout à fait détendue.
« Johnny, quel plaisir de te revoir. »
Je désignai la plante.
« Mon nouveau travail.
— Bel esprit d’entreprise. »
À court de mots, je fis mine de m’en aller.
« Johnny.
— Oui ?
— Ce que tu fais ne regarde que toi, bien sûr, mais Gareth est parfois immature. Question mentalité.
— Je ne dirai rien.
— Il en serait mortifié.
— Effectivement. »
Je redescendis. Stan et moi nous en allâmes sans revoir Jeremy Tripp. Au moment où je sortais de l’allée, une vieille Datsun orange se gara devant la villa. Rosie s’extirpa du véhicule, et entreprit de rassembler ses seaux, balais, et autre matériel de nettoyage. Stan sauta du pick-up. Ils bavardèrent quelques minutes d’un air hésitant, puis, en fin de conversation, mon frère l’embrassa maladroitement sur la joue. Quand il revint, il m’expliqua que Jeremy Tripp l’avait embauchée pour faire le ménage chez lui une fois par semaine.
Nous venions d’effectuer notre première mission, et Stan était au comble du bonheur. Il évoqua ses projets sans discontinuer pendant que nous dévalions les Flancs : distribution de prospectus, démarchage auprès des magasins d’Oakridge, commandes chez le grossiste de Sacramento…
Nous passâmes le reste de la journée à l’entrepôt, puis rentrâmes à la maison. Sur la route, Stan voulut s’arrêter chez un Chinois, histoire de fêter ce succès initial. Nous y prîmes le nécessaire pour offrir un dîner surprise à notre père.
Une fois chez nous, nous mîmes la table et disposâmes la nourriture dans le four afin d’en préserver la chaleur. Nous nous assîmes ensuite dans la cuisine, et attendîmes. Mais mon père ne rentra pas.
Sept heures. J’appelai son agence. Les locaux avaient fermé et je tombai sur la messagerie. Son portable ne décrocha pas. Il était peu probable, mais pas impossible, qu’il s’acquitte d’une visite tardive. Nous attendîmes donc encore. Au bout d’un moment, Stan alla regarder la télé et, à huit heures, nous sortîmes les plats du four. Nous mangeâmes en silence dans la cuisine. Stan prenait sur lui, mais je voyais qu’il était inquiet.
Une heure plus tard, je contactai la police d’Oakridge. Un agent m’indiqua qu’on ne leur avait signalé aucun accident ni événement susceptible d’expliquer l’absence paternelle. Il allait vérifier à l’antenne médicale et au centre hospitalier de Burton, puis me rappellerait. Il me conseilla de m’informer entre-temps auprès de ses amis et de ses collègues de travail, au cas où.
Le patron de mon père se nommait Rolf Kortekas. Je trouvai son numéro personnel dans l’annuaire. Il m’apprit que mon père était parti aux alentours de six heures, comme d’habitude. Il n’avait pas mentionné de visite en dehors des horaires de bureau. Kortekas avait cru qu’il rentrait directement chez lui.
Ensuite, qui restait-il ? Mon père n’avait pas d’amis proches, et la femme qu’il fréquentait était enterrée depuis deux jours. Je ne voyais que Marla. Il s’était peut-être rendu chez elle pour trouver une âme compatissante. J’appelai son fixe, puis son portable. Pas de réponse.
Le policier me recontacta pour m’annoncer qu’il ne possédait pas d’éléments nouveaux. Aucun individu ne correspondait à la description de mon père. Ni à l’antenne médicale ni au centre hospitalier. Il avait passé le message aux voitures de patrouille. Si mon père n’avait toujours pas donné signe de vie demain matin, un enquêteur viendrait me voir. Avant de raccrocher, il me recommanda néanmoins de ne pas trop m’inquiéter. D’après son expérience, dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, on retrouvait les gens en train de cuver dans une chambre d’hôtel.
J’étais dubitatif. Mon père buvait peu. Cependant, nous étions maintenant pris dans la machine policière et ses rouages. Afin de ne pas nous sentir inutiles, je suggérai à Stan d’aller jeter un coup d’œil au seul endroit auquel mon père était un tant soit peu lié, sans grand espoir toutefois : la cabane d’Empty Mile.
La route, de nuit, avait un avant-goût de tragédie familiale. La chaussée n’était pas éclairée et les phares qui découpaient l’obscurité soulignaient les innombrables fléaux susceptibles d’accabler l’être humain. Lorsque nous quittâmes la RD 12, la prairie semblait malgré tout paisible. Sous la voûte étoilée, l’herbe touffue avait des reflets d’argent. Je garai le pick-up devant la petite baraque et coupai le moteur. Le silence tomba sur nous comme un rideau de plomb.
La maisonnette était plongée dans les ténèbres. Pas de torche ni de lampe allumée ou de bougie. L’espoir d’une escapade solitaire ou d’une cuite s’estompait. Après avoir poussé la porte, nous nous aperçûmes en une poignée de secondes que les lieux étaient déserts. De fait, aucun indice ne laissait présumer que mon père y eût jamais mis les pieds.
Nous distinguions une fenêtre éclairée à l’autre bout du pré, chez Millicent et Rosie. J’y fis une halte en revenant, et leur demandai si elles avaient vu mon père à Empty Mile aujourd’hui. La réponse fut négative.
Il n’était toujours pas là à notre retour. L’angoisse qui avait tenaillé Stan tout au long de la soirée se transforma en agitation. Il faisait les cent pas dans l’entrée, se tordait les mains, m’interrogeait encore et encore sur ce qui avait bien pu arriver, ce que nous allions faire. Il me fallut une demi-heure pour le calmer et le convaincre d’aller au lit, même s’il devait rester allongé à fixer le plafond, les yeux emplis de terreur.
Je demeurai quant à moi seul dans la cuisine. Je composais le portable et le fixe de Marla toutes les trente minutes. J’étais préoccupé par mon père, bien sûr, mais le silence de Marla ajoutait une touche de jalousie à ma détresse. J’étais peu optimiste sur les raisons de son absence à cette heure de la nuit. À minuit et demi, j’abandonnai et allai me coucher.
Stan et moi nous levâmes tôt. Nous avions mal dormi, et nous étions retrouvés à la cuisine aux aurores. Je fis du café. Stan but son chocolat chaud, la mine égarée et les traits tirés, voûté sur sa chaise. Mon père n’était toujours pas rentré et nous pressentions désormais le pire.
Je téléphonai sur le fixe de Marla aux alentours de onze heures. Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
« Qui c’est ?
— Moi.
— Johnny ?
— Ouais, ça va ? Tu as l’air bizarre ?
— Pas de problème. Je viens juste de me réveiller. Je comptais t’appeler aujourd’hui. Tu me manques. Tout va bien ?
— Mon père a disparu.
— Disparu ? Comment ça ?
— Il a découché. On ignore où il est.
— Oh non.
— Tu ne l’as pas aperçu dans le coin ?
— Non. Pourquoi ?
— Je pensais qu’avec la mort de Pat et tout le reste il aurait pu passer chez toi.
— Non. Je ne l’ai pas revu depuis le décès.
— Mais tu étais à la maison cette nuit ? Tu t’en serais rendu compte, s’il était venu ? J’ai essayé de te contacter jusqu’à minuit passé. Sans succès.
— J’ai eu une journée de dingue au travail. J’ai tout débranché quand je suis rentrée, et je me suis écroulée sur le lit. Je suis désolée. Il te fallait quelqu’un à qui parler. Tu as appelé les flics ?
— Ouais, hier soir. Ils envoient quelqu’un.
— Ils vont ouvrir une enquête ?
— Eh bien, je crois. À ton avis ?
— Oh bon sang, Johnny. Je n’ai vraiment pas envie d’être mêlée à ce truc.
— Pourquoi tu y serais mêlée ?
— À cause de la chambre. Ils vont obligatoirement te demander s’il avait une petite amie. Et ils vont débarquer ici.
— Ça t’embête ?
— Évidemment ! Je loue une garçonnière à une femme qui s’est suicidée, dont le mari est une huile du conseil municipal, et dont l’amant s’est évanoui dans la nature. Sans parler de ces putains de cachetons.
— Qui d’autre était au courant, pour la chambre ?
— Personne. S’il te plaît, est-ce que tu peux me laisser en dehors de cette histoire ? Je t’en prie.
— D’accord… Si on me demande, je ne dirai rien. O.K. ? » Elle parut soulagée.
« Merci, Johnny. Merci. »
L’inspecteur Patterson arriva en milieu de matinée, accompagné d’un agent en uniforme et muni d’un ordinateur portable. La cinquantaine, assez petit et enrobé au niveau des hanches, il portait un costume sombre. Ses cheveux étaient coiffés à l’aide d’une lotion qui dégageait une infime odeur mentholée.
Stan et moi introduisîmes les deux policiers dans la cuisine. Patterson ouvrit son portable sur la table et demeura face à nous les mains légèrement levées, comme pour appuyer son propos.
« Bon. Nous n’avons pas encore trouvé votre père. Aucune information sur ses déplacements éventuels au cours de la nuit. En revanche, une de nos voitures a découvert une Ford Taurus blanche stationnée sur le parking derrière la station-service de Jerry. »
Il me tendit un papier qui portait le logo du loueur. La signature de mon père figurait au bas du document.
« Le formulaire de location de votre père. Nous avons vérifié auprès de l’agence : le véhicule que nous avons trouvé est bien celui qu’on lui a prêté. Personne, chez Jerry, ne l’a vu se garer. Manque de chance, ils n’ont pas de caméras de surveillance à cet endroit. Les portières étaient ouvertes, la clef sur le contact. »
Stan laissa échapper un petit gémissement.
« Nous avons passé la zone au peigne fin, mais rien n’indique qu’il lui soit arrivé malheur : carrosserie intacte, pas de trace suspecte dans l’habitacle. »
Patterson nous questionna pendant une demi-heure sur les activités de mon père, son travail, depuis combien de temps il résidait à Oakridge, où était ma mère… Autant de renseignements destinés selon toute évidence à faciliter l’enquête. Il retranscrivit l’intégralité de nos réponses sans regarder le clavier de son ordinateur.
« Votre mère est morte depuis quand ?
— Quatorze ans. »
Stan était assis à côté de moi. Patterson, à l’autre extrémité de la table, lui jeta un bref coup d’œil.
« Vous êtes donc restés seuls tous les deux avec votre père ?
— Pendant une période. Je suis parti vivre à Londres il y a huit ans. Je viens de rentrer.
— Croyez-vous que votre père ait eu des difficultés à jongler entre son travail et son rôle de mère durant tout ce temps ? En particulier après que vous étiez parti ?
— J’imagine.
— En concevait-il de l’amertume ?
— Je crois qu’il était… frustré. Il n’avait pas assez d’argent pour rendre l’épreuve moins pénible.
— D’accord. » Patterson fronça les sourcils et approuva pour lui-même. « Diriez-vous qu’il était malheureux ?
— Il n’était pas suicidaire, si c’est ce que vous pensez.
— J’envisageais plutôt une sorte de dépression. Il était insatisfait ? On pourrait le décrire ainsi ? Il était sous traitement ? Antidépresseurs ?
— Non, aucun médicament, rien. Il n’était pas épanoui, mais n’était pas malade non plus au sens clinique. Ses ambitions étaient inassouvies. Il aurait voulu mieux réussir.
— Je vois. Écoutez, le parking sur lequel on a trouvé sa voiture est situé à proximité d’une ligne de bus qui va à Burton, puis au Nevada, ou à San Francisco dans l’autre direction. Plusieurs voyageurs sont montés dans celui pour San Francisco la nuit dernière.
— Il était parmi eux ?
— Nous l’ignorons encore. Nous avons eu le chauffeur au téléphone. Il se souvient entre autres d’avoir chargé deux hommes. Ils n’étaient pas ensemble et ont payé leur ticket en espèces. Pas de carte de crédit, ni de pièce d’identité. Il n’a pas pu nous donner de description en dehors du fait qu’ils étaient blancs, entre deux âges. Nous lui avons envoyé une photo par e-mail, mais je ne sais pas ce qui en ressortira. Une seule certitude : tous les passagers sont allés jusqu’à San Francisco, personne n’est descendu en cours de route. Au fait, il me faudra le relevé d’identité bancaire de votre père. Pour pister ses achats éventuels. »
Stan avait écouté le discours de l’inspecteur sans cesser de se tordre les mains dans un geste douloureux. Lorsqu’il parla, la colère berçait dans sa voix.
« Vous racontez n’importe quoi. Mon père ne partirait pas comme ça. »
Patterson le regarda un moment, indécis. Je sentais qu’il jaugeait la capacité de Stan à comprendre la situation. À sa décharge, il ne s’adressa pas à lui sur le ton d’un maître d’école.
« Vous avez raison. Cette hypothèse est peu probable. Mais je dois prendre en compte toutes les possibilités. Malheureusement, celle-ci en fait partie.
— Stan n’a pas tort. Cette attitude ne correspond pas à mon père.
— Je comprends. Cependant, énormément de gens qui disparaissent le font… Je ne sais pas… » Patterson laissait ses yeux errer dans la pièce, sans doute à la recherche d’une meilleure façon d’exprimer sa pensée, puis abandonna. « … parce qu’ils craquent.
— Mon père ne craque pas ! cria Stan au bord des larmes. Il lui est arrivé quelque chose. »
Patterson acquiesça doucement. « Je crains que nous ne puissions pas écarter cette éventualité non plus, et nous l’étudierons comme les autres. Dites-moi, Stan, je me demandais si vous ne voudriez pas aller dans la pièce d’à côté avec cet officier. Il a besoin que vous l’aidiez à remplir un formulaire d’ouverture d’enquête pour disparition inquiétante. »
L’agent se leva. Après une brève hésitation, Stan le suivit.
Patterson reporta son attention sur moi.
« Votre frère…
— A eu un accident quand il avait onze ans. Il est resté sous l’eau trop longtemps. Il a subi des séquelles. »
Patterson nota.
« Votre père a dû avoir d’autant plus de mal à l’élever seul.
— Je vois où vous voulez en venir mais, en toute honnêteté, je ne peux pas imaginer mon père s’enfuir.
— Il fréquentait quelqu’un ?
— C’est-à-dire ?
— Selon vous ?
— Eh bien, je…
— Johnny, l’heure n’est plus aux faux-semblants. Les petites cachotteries ne nous aideront pas. Ni nous ni lui.
— Il m’a appris qu’il voyait Patricia Prentice. C’était il y a quelques semaines, mais je n’ai pas plus de renseignements. Mon père n’est pas très expansif. »
Patterson arqua un sourcil.
« La Patricia Prentice qui s’est suicidée ? »
J’opinai.
« Ils étaient ensemble depuis quand ?
— Six mois, apparemment.
— Son mari était au courant ?
— D’après ce que je sais, non. »
Patterson eut une légère crispation. Il me posa encore deux ou trois questions, puis me fit remplir à mon tour le formulaire d’ouverture d’enquête. Stan et le policier revinrent dans la cuisine tandis que nous terminions. Patterson éteignit son ordinateur, nous serra la main, et nous assura qu’on nous tiendrait informés tous les jours. Nous serions avertis du moindre développement. Il marqua une pause devant Stan et posa la main sur son épaule.
« Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour retrouver votre père. Je vous le promets. »
Après son départ, mon frère marcha de long en large dans la cuisine, les mains dans les cheveux.
« Oh bon sang. Johnny. Bon sang… Qu’est-il arrivé à papa ?
— Je n’en ai aucune idée.
— Qu’est-ce qu’il voulait dire quand il a parlé de traces suspectes dans la voiture ?
— Que le plus petit détail avait son importance, je suppose. »
Stan hocha la tête avec gravité.
« Il parlait de sang.
— Je ne crois pas. En tout cas, ils n’ont rien détecté.
— Tu penses qu’il est monté dans le bus ? Qu’à l’intérieur de lui-même il a toujours voulu partir ?
— Non. Et toi ? »
Stan me lança un regard triste et secoua la tête. « Je dois mettre mon costume, Johnny. Je n’ai pas assez d’énergie.
— S’il te plaît, Stan, calme-toi. Nous devons patienter et laisser les flics travailler. Essayons de ne pas nous affoler avant d’avoir du concret, d’accord ? »
Pourtant, malgré notre inquiétude et la sincérité, le professionnalisme de Patterson, en dépit des efforts combinés des services d’Oakridge et de Burton, il ne se passa rien.
Durant les deux semaines qui succédèrent à la disparition de mon père, la police interrogea ses confrères, ainsi qu’une ou deux relations pouvant approcher le rang d’amis. Personne n’avait la moindre suggestion à formuler. Les voitures de police quadrillèrent les routes sur les collines d’Oakridge, l’Office des Forêts fit de même sur l’ensemble des chemins pare-feu. Sans succès. Son compte en banque et sa carte bleue demeurèrent intacts, et la photo transmise au chauffeur de bus ne déclencha aucun sursaut catégorique. Un article relatant la disparition dans l’Oakridge Banner n’eut pas plus d’effet.
Patterson nous montra une vidéo issue des caméras de surveillance de la gare routière de San Francisco. Il nous recommanda de regarder attentivement. La prise de vue était en noir et blanc, en plongée. Nous l’examinâmes à deux reprises, mais ne vîmes aucun individu susceptible de ressembler à notre père. J’eus l’impression que Patterson abandonnait la piste du bus.
Selon toute vraisemblance, Stan et moi fûmes même un instant suspectés, car Burton dépêcha une unité de l’identité judiciaire jusqu’à notre domicile. Bien entendu, ils ne trouvèrent rien, et mon père ne possédait qu’une assurance-vie minime. L’enquête repartit dans d’autres directions.
Bill Prentice eut lui aussi son quart d’heure de gloire judiciaire. La police ne pouvait écarter l’éventualité d’une vengeance fatale ourdie par un mari bafoué. Il s’avéra cependant que Bill, le lendemain de l’enterrement de sa femme, avait pris sa BMW pour aller chez sa mère à Los Angeles. Là-bas, la douleur l’avait conduit à boire plus que de raison et, la nuit de la disparition, il était en prison à Santa Monica pour conduite en état d’ivresse. Un alibi en béton.
Patterson passa une dernière fois, un mois après que mon père s’était évanoui dans la nature. Il me révéla que la police avait exploré toutes les voies possibles. Après m’avoir demandé de ne pas appeler Stan, dans sa chambre à ce moment-là, il m’invita à sortir dans le jardin, et nous nous assîmes à l’ombre de la maison.
« Pour vous dire la vérité, nous n’avons aucune indication de ce qui a pu lui arriver. Nous l’avons inscrit sur la liste des personnes disparues, mais je préfère vous prévenir : sa description est disponible à travers toute la Californie depuis le début des investigations, et au niveau national depuis deux semaines, sans résultat. Un tel délai est mauvais signe. D’un autre côté, nous n’avons aucune preuve qu’il ne soit pas en vie et en bonne santé : pas de vêtements, pas de sang, rien. Bien entendu, le dossier reste ouvert et nous continuerons à faire de notre mieux, mais nous avons à présent dépassé le stade où nous pouvions envisager un dénouement rapide. Je suis désolé. Grosso modo, il ne nous reste qu’à espérer qu’il vous contacte ou… » Il interrompit sa phrase avec un haussement d’épaules, mais la suite était évidente : « … ou qu’on trouve son cadavre ».
Ensuite, Patterson repartit et je montai dans la chambre de Stan. Il sanglotait en silence, assis sur le rebord de son lit, la tête basse. Il ne leva pas les yeux quand je rentrai. Je pris place à ses côtés et passai mon bras autour de lui. Au bout d’un long moment, il pleura un bon coup, son gros corps secoué de frissons.
« Je l’ai vu par la fenêtre. Je n’ai pas voulu descendre.
— Tout va bien. »
Je l’informai des propos de l’inspecteur. Lorsque j’eus terminé, il prit une expression solennelle : « Papa est mort.
— Oui, sans doute.
— Ça ne te fait pas bizarre, Johnny ? Juste toi et moi, maintenant ? J’ai l’impression qu’on est ballottés dans l’océan et qu’on ne peut plus se raccrocher à rien. Que tout est vide.
— Oui, c’est bizarre.
— Tu te souviens de cette nuit, sur la plage, où tu me montrais les étoiles ? »
Je venais d’avoir seize ans. Stan en avait neuf. Nos parents nous avaient emmenés à Santa Monica pour un court séjour à l’occasion des vacances d’été. Dans la chaleur de la nuit, mon frère et moi nous étions allongés sur la plage, et je lui avais désigné les quelques constellations que je connaissais. Je lui avais expliqué pourquoi les planètes ne brillaient pas, et aussi qu’on pouvait apercevoir les satellites passer sur la Voie lactée. Stan s’était absorbé dans des songes d’infini, des rêves d’ailleurs. J’avais compris son émerveillement, je l’avais partagé. Il nous rapprochait au point que nous ne faisions plus qu’un, chacun voyait par les yeux de l’autre, nous sentions l’immensité de l’univers nous traverser…
« Oui, je m’en souviens.
— J’aimerais pouvoir retourner là-bas. »
Sa voix s’estompa, et peu après il commença à somnoler. Je l’allongeai puis le bordai malgré le soleil encore haut et la douceur ambiante. Ensuite, je descendis à la cuisine me faire un café. Assis devant la table, je me rappelai cette nuit, à Santa Barbara.
J’avais chéri cette image durant toutes les années passées loin de Stan. À cette époque, mes parents étaient toujours vivants, Stan n’avait pas été englouti par les flots noirs de Tunney Lake, et j’éprouvais encore une certaine estime de moi-même. Un tel souvenir aurait dû nous promettre une vie meilleure, être un événement parmi d’autres que nous aurions choyés à l’identique. Aujourd’hui, dans cette cuisine, j’eus le sentiment d’avoir jeté cette chance aux orties, d’avoir refusé en toute conscience les opportunités enchanteresses qui m’étaient accordées.
Le téléphone sonna dans la soirée. Sans doute Marla. Je ne répondis pas. Stan dormit d’un trait jusqu’au lendemain matin. J’avais passé la nuit seul en compagnie de mes épouvantables méditations.
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