Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 8 sur 35

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Chapitre 8

 

 

Je vis Marla le samedi suivant. Il faisait chaud ce jour-là et, lorsqu’elle avait appelé, elle avait proposé d’aller nager au lac. Je n’aurais pas choisi Tunney Lake en priorité pour continuer notre tête-à-tête, mais j’étais tellement soulagé d’avoir de ses nouvelles que j’aurais dit oui à n’importe quoi.

Quand j’étais allé la chercher et qu’elle s’était glissée sur le siège passager, avec son T-shirt moulant blanc et son short en jean, j’avais soudain pris conscience de l’horrible solitude dans laquelle je plongerais si j’échouais à la faire revenir dans ma vie.

Elle parut soucieuse tout le long du trajet. Elle fixait la vitre ou triturait les franges élimées de son short. Ce comportement n’était pas un signe encourageant pour notre réconciliation, mais une fois arrivés au lac, tandis que nous nous éloignions du pick-up, elle prit ma main et la serra.

Nous descendîmes à l’extrémité sud de la plage, moins fréquentée par les gosses qui couraient ou chahutaient en maillots de bain. Je sentais la chaleur du sable rugueux à travers ma serviette en coton. Je m’installai sur le flanc pour regarder Marla. Elle portait un bikini rouge et je remarquai qu’elle avait pris un peu de poids. Sa poitrine était plus généreuse que dans mon souvenir. Son ventre n’était plus aussi plat. Elle me vit l’examiner et s’assit, les genoux ramenés devant elle.

« Tu es très pâle, Johnny.

— Ouais.

— Tu as pensé à moi, en Angleterre ?

— J’ai pensé à tout. Tellement que j’ai cru devenir fou. »

Je lus sur son visage qu’elle aurait aimé une réponse différente.

« Oui, j’ai beaucoup pensé à toi. »

Son regard se perdit vers le lac.

« Je venais souvent après ton départ. Jusqu’à ce que l’eau me rappelle que tu étais de l’autre côté du globe. Alors, j’ai cessé. »

Elle avait passé ses bras autour de ses jambes. Elle inclina la tête et posa son menton dessus, les yeux fermés.

« Tu sais, Johnny, si le passé était une forêt, je la brûlerais. »

Elle se tint immobile pendant un moment, la tête appuyée sur ses bras. L’air était lourd, étouffant. Je songeai qu’elle allait peut-être s’endormir. J’étudiai son visage, l’ombre de ses cils noirs sur sa peau, et me demandai ce qu’elle avait voulu dire.

« Les choses allaient donc si mal ? Pas mon absence en particulier, mais la vie en général ? »

Elle se redressa, battit des paupières.

« La vie en général ? Ouais, la vie en général craignait.

— Comment ça ? »

Marla s’allongea, tournée vers moi. Elle soupira.

« Je n’ai pas envie d’en parler aujourd’hui, Johnny. »

Elle regarda par-dessus mon épaule. Je pivotai, curieux de voir ce qu’elle observait. Bill Prentice était assis en haut de la plage, sur la bande d’herbe entre le sable et le parking. Il nous faisait face et, même s’il était occupé à boire un soda, j’étais sûr qu’il nous surveillait la seconde d’avant. Je revins à Marla.

« Et ton boulot ? »

Elle haussa les épaules.

« Le travail administratif me plaît bien. Je rédige des notes de service, organise les emplois du temps, les réunions, ce genre de trucs. Je dois aussi effectuer des recherches, et là, c’est sympa. Je retrace par exemple l’histoire d’un bâtiment spécifique, ou je me penche sur des événements qui datent de la ruée vers l’or. J’aime bien ça. Pour être honnête, si je n’avais pas obtenu ce job, je ne sais pas dans quel état je serais maintenant. Psychologiquement. Il faut que j’aille pisser. »

Elle se leva et marcha d’un pas rapide vers le parking, où étaient installées les toilettes publiques en parpaings. Je la regardai s’éloigner. La journée ne se déroulait pas tout à fait comme je l’avais escompté. Je m’étais imaginé qu’à l’heure actuelle nous serions déjà enlacés au soleil. Je roulai sur le dos et fermai les yeux.

Marla revint peu après. Elle s’assit à côté de moi, pleine d’une énergie électrique, d’une incrédulité amusée. Elle jeta un brusque coup d’œil au niveau de l’aire de stationnement. Bill était toujours là, mais il se tenait à présent debout, les mains dans les poches. Il nous fixait sans détour.

« Tu sais ce qu’il m’a demandé ?

— Bill Prentice ?

— Ouais. » Son rire suggérait une blague hilarante, pourtant il était cassant, nerveux. « Il voulait… » Elle s’interrompit et secoua la tête. « Cette histoire est ridicule.

— Quoi ?

— Il voulait nous offrir de l’argent pour nous regarder baiser.

— Tu plaisantes ?

— C’est ce qu’il a prétendu.

— Déconne pas.

— Tu es au courant, pour lui, non ?

— Je l’ai même vu en pleine action.

— Hein ?

— Stan et moi, on l’a sauvé d’un ours au pique-nique de l’Éléphant, l’autre jour.

— Un ours ? Oh là là ! »

Marla me fit raconter l’épisode, mais m’arrêta au milieu de l’anecdote.

« Tu crois que ce serait pervers, si on le faisait ?

— Devant quelqu’un ? Je ne sais pas. Au bon endroit, au bon moment, avec la bonne personne, pourquoi pas ? »

Alors que nous discutions sur le ton de la plaisanterie, mon ultime réflexion nous emmena sur un terrain plus sérieux. Marla me regarda. Je retins mon souffle. Au bout d’un moment, elle accepta l’idée d’un mouvement d’épaules.

« Je suppose qu’il faut bien commencer quelque part. »

Quant à moi, j’étais persuadé d’avoir eu tous mes cadeaux de Noël en une fois.

« On irait où ?

— Il connaît un endroit dans les bois. Il préfère le plein air.

— Tu lui as répondu quoi ?

— Que je te demanderai. Il a affirmé qu’il nous offrirait deux cents dollars. Mais il n’y a strictement aucune obligation si tu n’es pas d’accord.

— Eh bien, je crains d’avoir trop besoin d’argent. Vraiment. Aucun moyen de me passer d’une somme pareille. Pas question. Non, Madame. »

Marla acquiesça.

« Je me disais, aussi. »

 

L’air de la forêt était si humide qu’on avait presque du mal à y pénétrer, et le chant des cigales m’étourdissait. Nous faisions un truc insensé, pourtant, je ne pouvais résister. La chaleur, le bruit des insectes, et la pulsation de mon désir se combinaient malgré moi en une sorte de fièvre qui m’incitait à courir pour être déjà sur les lieux, à l’intérieur de Marla.

L’endroit où Bill nous conduisit n’était pas trop loin, mais bien protégé. Peu probable qu’un quelconque promeneur amoureux de la nature trébuche sur nous. Un étroit passage circulaire, dissimulé aux trois quarts par un mur de végétation, était situé derrière un bloc de pierre qu’un délinquant juvénile avait aspergé de peinture rouge. Comme nous nous y faufilions, je pris conscience que nous étions sans doute assez proches de là où Marla et moi avions fait l’amour pour la première fois.

Elle évitait de nous regarder, Bill et moi. Nous avions emporté nos affaires et elle déroula une serviette au milieu du passage. Bill s’assit à un ou deux mètres de nous. Je fis de mon mieux pour ignorer sa présence.

Lorsque Marla eut terminé d’installer la serviette, elle resta à côté, les bras le long du corps. On aurait dit qu’elle n’avait plus l’intention d’accomplir le moindre mouvement. Je compris qu’elle avait peur.

Bill nous observait comme si rien d’autre n’existait. La main entre les jambes, il se malaxait le bas-ventre.

« Vous voulez que nous… commencions ? »

Bill fit oui de la tête. « S’il vous plaît. Et enlevez tous vos vêtements. »

Je m’approchai de Marla et la tins contre moi. Pendant quelques instants, elle ne réagit pas, puis elle leva le visage et me chuchota, le regard triste :

« Ça n’aurait jamais dû être notre première fois. »

Je l’embrassai. Par ce baiser, je tentais de l’attirer dans un cocon opaque qui nous cacherait aux yeux de l’homme qui nous espionnait. Cette tactique fonctionna l’espace d’une minute où nous nous perdîmes l’un dans l’autre. Puis nous entendîmes de nouveau la voix :

« Déshabille-la. »

Avant même d’avoir défait son soutien-gorge, je sus que j’aurais dû tout arrêter. Elle était gênée, malheureuse. La conduite appropriée consistait à rendre son argent à Bill et à lui expliquer que nous avions changé d’avis. Mais je n’en fis rien. Je ne pouvais pas laisser passer cette chance. Je voulais baiser, aucun doute. Cependant, l’effeuillage de Marla tenait d’une avidité rageuse, d’un besoin de me rapprocher d’elle, de résoudre les pans de mon passé qui lui appartenaient.

Nous nous mîmes à l’ouvrage, là, dans la chaleur de ce creux de végétation qui, telle une lentille, semblait capturer les rayons solaires pour les concentrer sur nous. Je la pénétrai, malgré ce regard posé sur nous, malgré l’exhibitionnisme de l’acte, et éprouvai alors un soulagement dévastateur. Elle m’avait laissé l’approcher. Dès lors, elle ne verrait sans doute plus d’inconvénient à ce que nous formions de nouveau un couple. Je ressentis aussi un certain relâchement chez Marla. Peut-être souhaitait-elle briser l’obstacle avec la même ardeur que moi. Néanmoins, sa décontraction ne dura pas. Elle glissa un peu sous moi, et je la vis regarder Bill par-dessus mon épaule. Je tournai la tête. Il se masturbait sans nous quitter des yeux, debout, pantalon baissé. Je ne fus guère surpris. De fait, sa conduite était rien moins qu’attendue, mais semblait dégoûter Marla. Elle se raidit et ferma les paupières jusqu’à ce que nous ayons terminé.

Bill partit aussitôt. Il se contenta de reboutonner son pantalon, puis s’éloigna rapidement. Je songeai à lui crier de faire attention aux ours, mais m’abstins. Marla et moi le regardâmes filer, assis en silence, nus. Dès qu’il fut hors de vue, j’eus un rire forcé.

« Eh bien… »

Je voulais qu’elle s’en amuse avec moi, mais elle demeura sérieuse.

Nous nous rhabillâmes et regagnâmes le parking main dans la main sans un mot.

Bill Prentice nous y attendait, à côté de son SUV. Il me fit signe de venir. Marla me lâcha pour aller attendre dans le pick-up. Bill avait préparé le bail pour l’entrepôt. Location d’un an, renouvelable deux fois. Un paiement annuel raisonnable, trois mois d’avance, le reste à chaque échéance mensuelle. Je signai les papiers directement sur le capot et priai pour que cette entreprise avec Stan ne soit pas trop catastrophique.

 

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