Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 29 sur 35

Pages du PDF

Empty Mile

Chapitre 29

 

Je passai la nuit à l’écoute du moindre bruit de voiture, dans la crainte d’un raid d’escouade au cœur de la prairie, avec son lot de flics munis d’un mandat d’arrêt à notre nom. Mais les heures défilèrent en silence et, lorsque je me réveillai le lendemain, je me pris à espérer que nous passerions à travers les mailles du filet.

Nous étions samedi. Marla était à la maison, Plantorotops en veille, du moins ce qu’il en restait. Je pensais être le premier debout, mais Stan était déjà assis sur le porche, au soleil dans son costume de Batman. Les yeux fermés derrière son masque, il ne remarqua pas ma présence. Son visage était tourné vers la lumière, son poing droit serré sur son genou. Je le vis lever lentement la main. Un papillon de nuit était emprisonné entre ses doigts. Il le porta à sa bouche et commença à mâcher. Il grimaça au moment d’ingérer l’insecte.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

Il déglutit avec un frisson avant d’ouvrir les yeux. Il papillota, sans expression.

« Je ne sais pas, Johnny.

— Bon sang, Stan… Écoute, mec, ne t’en fais pas pour cette nuit. Jeremy Tripp a eu ce qu’il méritait. Tu ne dois pas te sentir coupable.

— Pourquoi tout va mal ? J’étais heureux, et puis ces catastrophes se sont produites. Je ne comprends pas, Johnny. »

J’aurais pu lui expliquer que la vie était ainsi, que le bon allait avec le mauvais, mais j’aurais menti. Le mauvais trouvait son origine au sein d’un seul événement : Marla et moi en train de baiser devant Bill Prentice en pleine forêt. Il m’était impossible de prévoir que la situation dégénérerait à ce point, je n’avais jamais voulu infliger de souffrances à quiconque, n’empêche…

« Ça va s’arranger, Stan, je te le promets. Je ne veux pas que tu aies peur ni que tu sois en colère…

— Je ne vois plus rien derrière les choses. » Il me regarda comme sous le coup d’une révélation soudaine. « Voilà ce que tu ressens, Johnny ? Je te ressemble, maintenant ? »

 

En milieu de matinée, Stan avait quitté son déguisement, mais sa stupeur sous-jacente persistait. Rosie le rejoignit sur le perron. Ils demeurèrent longtemps à contempler la prairie d’un air absent.

Dans l’espoir de lui changer les idées, je lui rappelai que nous n’avions pas encore exploré notre rivière secrète. Il paraissait avoir perdu tout intérêt pour l’entreprise. Quand j’évoquai l’or, l’argent qu’il nous rapporterait, et l’aventure sans pareille que constituerait l’expédition, il émergea un peu de sa torpeur et accepta de m’accompagner pour découvrir le contenu de l’ancien cours d’eau.

« Et s’il y a beaucoup d’or, je pourrai peut-être rembourser les dégâts à Jeremy Tripp. »

Au fil des ans, mon père avait accumulé tout le matériel de prospection amateur : pelles, tamis grillagé pour passer le terrain au crible, même un lavoir moderne en aluminium. Nous avions entreposé ces accessoires dans la remise derrière le cabanon. Nous nous équipâmes de deux batées, d’une pelle, d’une pioche, et d’un tamis. Au moment où nous revenions à l’avant de la maison, je compris que j’allais être obligé de revoir entièrement mes projets.

Marla et Rosie se tenaient côte à côte sur le porche, les yeux braqués en direction du sommet de la colline. Je suivis leur regard affolé et vis, en haut du chemin qui menait chez nous, une Jaguar Type E stationnée devant les arbres.

Stan poussa un petit cri et laissa tomber sa batée.

« Johnny…

— Tout va bien. Il est sans doute venu voir si nous pouvions lui prêter quelques plantes.

— Non.

— Pourquoi tu n’emmènerais pas Rosie avec toi, histoire de lui montrer comment on tamise ? On a vraiment besoin de savoir ce qui se cache dans ce lit de rivière. »

Je tendis ma batée à Rosie. Mon frère, soucieux, continuait de fixer la voiture de Jeremy.

« Allez, Stan. Ce sera mieux si je lui parle seul. Je viendrai te chercher quand il sera parti. Ne t’en fais pas. »

Stan prit son ustensile, et tira Rosie d’un air mécontent. Ils se dirigèrent en contrebas. Je rejoignis Marla sur le perron. Une minute plus tard, la Jaguar descendit le sentier.

Je sentis frémir Marla lorsque Tripp émergea de son véhicule. Il se planta devant le cabanon avec l’allure d’un propriétaire qui vient prendre possession de l’intégralité de son dû, y compris nous.

« Un cabanon en rondins… Très rustique. Tu n’as pas peur qu’il prenne feu ?

— Pas spécialement.

— Tiens donc ? Je dois te dire que, personnellement, je suis inquiet. Pas toi ? Vraiment ? » Il observa le bas de la colline. Stan et Rosie entraient dans les bois. « Bonne idée, d’avoir éloigné ton frère. Il supporte mal le stress, non ? On va discuter à l’intérieur ? »

Il grimpa les marches sans attendre notre réponse, et passa devant nous pour entrer dans le cabanon. Marla était blanche comme un linge. Je sentis une main glacée se refermer sur mes entrailles. Nous demeurâmes immobiles un instant, puis suivîmes Jeremy Tripp.

Il était affalé sur le canapé. Marla s’assit sur une chaise aussi loin que possible de lui. Je restai quant à moi debout. Il affecta un sourire narquois.

« Rester dans cette position ne te rendra pas service, John. Se tenir dos à la fenêtre, surplomber l’adversaire, toute cette comédie ? Inutile si tu n’as pas de répondant. Tu ne domines qu’à des conditions précises. L’argent en est une. La connaissance une autre. Frimer signifie en général que tu ne possèdes aucune des deux.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Il y a eu le feu à mon entrepôt cette nuit.

— Ah bon ?

— Tu es surpris ? Je l’ai été aussi. Les pompiers parlent d’un incendie criminel. Des propos qui me font réfléchir, ainsi que tu l’imagines. La cible de cet acte de vandalisme est une réserve remplie de plantes. J’ai pratiquement coulé une entreprise concurrente dirigée par un individu fort mal disposé à mon égard.

— Ce n’est pas parce que j’ai une entreprise similaire que j’ai mis le feu.

— Je ne dis rien de tel. Tu n’es sans doute pas assez idiot pour tenter une action aussi frontale.

— D’accord. Bien. Alors pourquoi êtes-vous ici ?

— Tu n’es pas assez idiot… mais ton frère l’est. »

La main glacée dans mes entrailles se resserra.

« Stan est incapable de faire une chose pareille.

— Dans certaines circonstances, n’importe qui est capable de n’importe quoi. Je sais que ton frère a eu une mauvaise passe. Une boîte qui va fermer, la maison familiale perdue… Ce genre d’aléas peut mettre un faible d’esprit hors de lui. Ce n’est qu’une supposition, bien sûr, mais il me semble que Stan se rapproche beaucoup d’un faible d’esprit. Apprendre que son amie aime poser nue n’a pas dû l’aider non plus.

— Vous vous êtes comporté comme un salaud.

— C’est ce qui s’est passé ? Il a vu les photos, il a perdu les pédales ? Il s’est déchaîné avec un bidon d’essence ?

— Vous êtes dingue.

— Mais proche de la vérité.

— Vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez.

— John, quand j’irai raconter à la police que je soupçonne Stan, ils le convoqueront. Les preuves importent peu, parce que, deux minutes après être entré dans le commissariat, il déballera tout de son plein gré. Tu le sais. Il ne supportera pas un interrogatoire.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

— À améliorer la sécurité de nos concitoyens. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser des pyromanes courir les rues.

— Vous parlez de prison ? Vous plaisantez ? Il est question de Stan. Il n’y survivrait pas.

— Tu crois que je m’en soucie ?

— Cette histoire est entre vous et moi ; Marla, Gareth, et une putain de vidéo. Laissez Stan tranquille.

— Tu pourrais tenter de me convaincre.

— Je vous ai déjà demandé ce que vous vouliez.

— Annule le bail de l’entrepôt avec Bill. Dégage. J’ai besoin d’acheter le terrain.

— Nous ne pourrons plus travailler.

— Vous êtes déjà presque au chômage. Et je veux acquérir ce lopin de terre aussi.

— Quel lopin de terre ?

— Ici.

— Vous vous foutez de moi ? Pourquoi ? »

Jeremy Tripp haussa les épaules.

« Parce qu’il est à vous. Tu dois comprendre que je mets un point d’honneur à vous dépouiller de tout ce que vous possédez. Toi, ce crétin de Gareth, et ta pute. »

Il désigna Marla du menton.

« Cet incendie était le prétexte qu’il vous fallait, hein ? grinçai-je.

— Tu as commis une erreur. Tu aurais dû mieux surveiller ton frère.

— Qu’est-ce qui me dit que vous n’allez pas aller voir les flics, même si j’obéis ?

— Rien. Mais as-tu vraiment le choix ? Je t’assure que personne ne saura. Tu vas faire quoi ? Laisser tomber ton frère une nouvelle fois sans essayer de le sauver ? »

Je me moquais d’abandonner l’entrepôt. Plantorotops était déjà à la limite de la faillite. Mais Empty Mile était une autre paire de manches.

« J’attends ta décision, John.

— Je peux résilier le contrat de location avec Bill dès que je le vois. Par contre, il faudra que je contacte un notaire, pour ce terrain. J’ai besoin de quelques jours pour me retourner.

— Tant que tu ne traînes pas. » Jeremy se leva. « Et maintenant, pour sceller notre accord, j’aimerais que ta copine s’occupe de moi.

— S’occupe de vous ?

— Une pipe.

— Allez vous faire voir. Elle ne bosse plus pour Gareth. Elle ne vous touchera pas. »

Tripp me regarda comme si j’étais dément.

« Ton frère va finir derrière les barreaux. Ou au moins dans un pavillon psychiatrique. Tu penses qu’il en ressortira intact ? Et toi, comment vas-tu supporter cette séparation, sachant que tu aurais pu lui épargner l’épreuve ? »

Je détestais l’idée que Marla se mette à genoux devant Tripp, cependant c’était un moindre mal. Elle souffrirait, mais serait encore Marla ensuite. Tandis que Stan changerait à jamais si on l’enfermait.

Elle comprit bien entendu quelle solution j’envisageais, ou elle le lut sur mon visage. Elle soupira, s’agenouilla, et dégrafa le pantalon de Jeremy. Celui-ci m’adressa un clin d’œil.

« Enfin quelqu’un de sensé. »

Incapable de regarder, je me rendis à l’autre bout de la pièce, là où l’évier et le comptoir longeaient le mur du fond. Je jetai quand même un coup d’œil par-dessus mon épaule. Jeremy Tripp se tenait dos à moi, les fesses crispées, les mains dans les cheveux de Marla. Je me détournai, raidi contre le comptoir. Je souhaitais de tout mon cœur que le sol s’ouvre sous mes pieds.

Quand Jeremy commença à grogner, mon regard passa du comptoir à l’évier. Un grand couteau de cuisine attendait d’être lavé. Je tendis le bras, mes doigts se refermèrent sur le manche en bois noir. Je fis volte-face et marchai sur la pointe des pieds.

Tripp avait pris son temps, mais il était désormais proche de l’orgasme. Il donnait de grands coups de hanches. Marla suffoquait. Je brandissais le couteau devant moi. La distance entre la lame et le dos de Jeremy n’était pas très grande, peut-être deux mètres. J’avançais. Elle se réduisait. Elle était l’unique rempart entre la vie et la mort d’un homme que je haïssais.

Je distinguais une partie du visage de Marla au-delà de la hanche droite de Jeremy. Elle me fixait de son seul œil visible.

Je voulais plonger le couteau dans son dos, y vriller la lame. Je voulais me venger de ce qu’il infligeait à Marla et de ce qu’il lui avait fait jadis. Venger la destruction des rêves de mon frère. Je voulais que cette menace disparaisse à jamais.

Cependant, je n’y parvins pas. Je m’arrêtai à mi-chemin et demeurai un moment dans la même position, l’arme pointée vers lui. Puis tournai les talons et regagnai l’évier. Je regardais par la fenêtre d’un air absent, à l’écoute des bruits produits par Jeremy Tripp, lorsqu’il éjacula dans la bouche de Marla.

Quand il fut parti, Marla se brossa les dents au-dessus de l’évier, puis resta avec moi à contempler le paysage par la vitre.

Ce genre d’activités n’avait rien d’inhabituel pour elle. Elle s’était prostituée, avait baisé avec des hommes qu’elle ne connaissait pas, Gareth l’avait obligée à aller avec Jeremy, et nous nous étions exhibés devant Bill Prentice dans la forêt. Sucer Tripp n’était pas ce qu’elle avait fait de pire, mais la passe s’était déroulée chez elle, peu après une expérience similaire imposée par Gareth.

Je savais qu’elle ne désirait pas en discuter, pourtant je me sentais obligé de parler :

« Merci. »

Le terme était malheureux, certes, mais n’importe quoi d’autre aurait paru égoïste.

Elle alluma une cigarette, puis étouffa la flamme de l’allumette entre le pouce et l’index. Aucun tressaillement, silence total. Quand elle eut terminé de fumer, elle pivota vers moi.

« Tu vas lui donner ce qu’il exige ? demanda-t-elle d’un ton trop maîtrisé.

— Cela ne changera rien. Il a décidé de nous détruire. L’entrepôt et le terrain ne sont qu’une étape, pas l’aboutissement. Jusqu’à présent, toutes ses attaques ont été personnelles. Il t’expulse de chez toi, te baise devant moi, empoisonne nos plantes, monte une entreprise concurrente et, pour Gareth, il entrave les projets d’aménagement de la route. Il ne recherche pas le profit. Il veut juste se venger de la mort de sa sœur. Et il ne s’arrêtera pas tant que l’un de nous sera encore debout. Il dénoncera Stan, que nous lui cédions la propriété ou non.

— Donc ?

— Merde, je ne sais pas…

— Bien sûr que si, Johnny. Je vois d’ici les rouages se mettre en place dans ta tête.

— Tu parles de le tuer ? Tu crois que je suis ce genre de type ? Que je pourrais vraiment l’éliminer ?

— Tu as envie que je te dise quoi ? Que cela ne me pose pas de problème ? C’est ce que tu veux entendre ?

— Je ne veux rien.

— Parce que ça ne me pose effectivement aucun problème, Johnny. Aucun.

— J’en suis incapable. J’ai essayé avec le couteau, j’ai échoué.

— Moi, je suis partante, mais il faut que tu saches qu’un truc pareil te poursuivra. Tu ne pourras jamais t’en débarrasser.

— Je t’ai dit que j’en étais incapable !

— Pourtant, tu y as réfléchi, hein ? »

La voix de Marla était usée par la tristesse. Elle passa ses doigts sur ma nuque. Et, avant de comprendre comment, mes jambes se dérobèrent. Je tombai à genoux sur le sol de la cuisine, la serrai dans mes bras. Le visage enfoui dans le coton de sa chemise, contre son ventre, je pleurai.

 

Plus tard, j’appelai Gareth, puis descendis à la rivière pour indiquer à Stan et à Rosie qu’ils pouvaient revenir. Dans le couloir de végétation plus clairsemée que nous savions désormais appartenir au premier cours d’eau, je vis qu’un des trous jadis creusés par mon père avait été élargi. L’excavation faisait désormais un mètre cinquante de large sur un mètre de profondeur. Les parois étaient composées d’une terre marron foncé, mais le sol au fond était différent, plus clair, plus granuleux. Un mélange de sable et de graviers. Un ancien lit de rivière, sans nul doute.

Rien ne laissait supposer qu’il contenait de l’or. Pourtant, il était bien là, visible, accessible. Réel. Jusqu’à présent, il n’avait été qu’une trace floue sur une photo, le rêve d’un homme désespéré. Ce n’était plus le cas. Un sentiment indéfinissable m’étreignit, contourna mon esprit doué de raison pour se rendre directement dans une partie de moi-même disposée à croire aux miracles.

Je poursuivis ma route. Stan et Rosie étaient assis sur la berge, auprès d’un tas d’alluvions tamisées. Ils se tenaient la main, dos à moi. J’avais l’impression que leur unique activité se résumait à admirer les flots limpides qui couraient devant eux. La pelle de Stan était posée à côté de lui, avec les batées.

Quand ils m’entendirent, ils se tournèrent vers moi. Tout d’abord, je ne fus pas sûr de bien voir. Leur visage était tout barbouillé. Sous l’éclat éblouissant de l’eau, la substance paraissait molle, noirâtre. Je crus qu’il s’agissait de boue mais, à mesure que je m’approchais, je constatai qu’il n’en était rien. Ils s’étaient couvert la figure d’un mélange d’eau, de papillons écrasés, et de minerai.

La matière presque sèche s’écaillait en fines croûtes sur leur peau. Stan avait fermé une main sur son genou. Il la tendit vers moi et desserra ses doigts. Un petit tas de limon gisait dans sa paume.

« Papa avait raison, Johnny. On a juste tamisé cinq fois. » Il fit tomber le sable noir et la poussière dorée au fond d’une des batées. « Il n’en a jamais trouvé autant en lavant si peu. »

Je m’agenouillai pour examiner leur récolte. Impossible de se prononcer sur la quantité d’or exacte sans raffinement, cependant le sable noir était si coloré que j’eus l’impression d’avoir au moins une once. Le reste de la rivière n’était peut-être pas aussi fertile, mais l’endroit où Stan avait creusé était en tout cas très riche.

« Qu’est-ce que tu as sur le visage ?

— Je ne voulais pas m’y prendre mal avec l’or, comme avec Plantorotops. Rosie m’a aidé. Jeremy Tripp est parti ?

— Oui, il n’est plus là.

— Il sait que c’est moi, hein ?

— Il a posé quelques questions.

— Johnny !

— Oui, il sait. Mais tout va bien.

— Comment ce serait possible ?

— J’ai arrangé les choses.

— Comment ?

— Je lui ai expliqué qu’il s’agissait d’une regrettable méprise, que tu ne l’as pas fait exprès. Il a compris. »

Stan m’observa une bonne minute.

« Tu me le jures, Johnny ?

— Juré craché. »

Il jeta un coup d’œil à Rosie et poussa un long soupir.

Gareth et moi nous rencontrâmes au Black Cat, dans le faubourg. Nous étions en milieu d’après-midi, le café était désert. Nous nous installâmes dans un box à l’opposé du comptoir. Gareth, assis en face de moi, me toisa.

« J’espère que ce rendez-vous signifie que nous allons être amis. Tu m’invites à prendre un verre et tout, mais je me demande si tu n’as pas une idée en tête.

— Quelles sont les nouvelles, pour la route du lac ?

— Oh, moi d’abord, Johnny. J’ai vu un truc qui m’a fait penser à toi, ce matin. J’ai fait un tour à Plantagion, histoire de surveiller Viv, avec ma paranoïa habituelle, et j’ai remarqué qu’il y avait eu le feu. Je parie que Jeremy est plutôt remonté contre toi.

— Pourquoi ?

— Les feux ne prennent pas tout seuls.

— Il est remonté contre toi aussi. Marla était à la réunion du conseil municipal où lui et Vivian ont présenté leur pétition pour abroger les travaux. Ils ont raconté qu’ils continueraient tant que le projet ne serait pas annulé.

— Cette connasse. Je ne suis pas vraiment surpris.

— Tu sais qui est Jeremy Tripp ?

— Un trou du cul au portefeuille bien rempli qui m’a piqué ma nana et a décidé de me pourrir la vie.

— Le frère de Patricia Prentice. »

Gareth cligna des yeux avec le regard vide de celui qui n’a pas bien compris.

« Tripp est le frère de Patricia Prentice, répétai-je. Il a vu la vidéo. Il est au courant que tu as filmé. Il considère que nous sommes tous les trois responsables de son suicide. Il ne laissera pas tomber avant de s’être vengé. Il m’a attaqué par l’intermédiaire de Plantorotops. Il a acheté la maison de Marla et l’a expulsée. Maintenant, il fait obstruction à la route pour s’en prendre à toi. Sans compter qu’il t’a ravi Vivian.

— Et l’incendie, bien entendu.

— Quoi, l’incendie ?

— Johnny, si cet entretien prend la direction que je pense, inutile de se raconter des conneries. Il est sur tes talons à cause de cet incident. La coïncidence est trop grosse. Nous nous rencontrons le lendemain du sinistre.

— D’accord.

— Il a vu juste ? »

J’étais réticent à donner davantage d’informations à Gareth. Cependant, j’avais besoin de son aide.

« Stan a commis une erreur de jugement.

— Nous y voilà, ce n’était pas trop dur. Maintenant, on peut avancer. Comment tu sais que Jeremy est le frère de Patricia ?

— Un de nos clients me l’a appris. Et Tripp me l’a confirmé lui-même peu après.

— Tu lui as parlé ?

— J’essayais de le convaincre de nous laisser tranquilles.

— Johnny, il n’y a que toi et Marla sur l’enregistrement. Qu’est-ce qui lui fait croire que j’en suis l’auteur ? »

J’avais prévu que nous aborderions ce sujet délicat. J’essayai, autant que possible, de jouer au type acculé.

« Je le lui ai dit. Je n’avais pas d’autre solution, mec. Il était en train de nous mettre sur la paille. Cette vidéo n’avait rien à voir avec nous, tu avais monté ce stratagème tout seul. Si quelqu’un devait en pâtir, c’était toi.

— Ah… » Gareth eut un sourire crispé. « Voilà qui explique certains détails. J’ai eu Bill au téléphone hier. Il m’a agoni d’insultes. Je crois bien qu’il a mentionné la vidéo. J’ai nié en bloc, tu t’en doutes. Tu n’as pas été très sympa sur ce coup-là, mon petit Johnny.

— Je te le répète, je n’avais pas d’autre solution. De toute façon, mes arguments n’ont pas porté. Tripp s’est contenté d’ajouter ton nom à sa liste sans cesser de nous persécuter. Maintenant, à cause de l’incendie, il veut que je lui donne Empty Mile sinon Stan ira en prison. »

Je guettai la réaction de Gareth. Ses traits se figèrent. Il secoua brusquement la tête.

« Ton terrain ? Hors de question. Impossible. »

Je l’imitai avant de soupirer.

« Je ne vois pas comment l’éviter.

— Oh si, Johnny. D’où notre rendez-vous. Tu veux que je le tue pour toi.

— Tu envisageais déjà ce meurtre avant.

— J’envisageais que nous l’éliminions. Ensemble.

— Je n’ai pas les tripes.

— En revanche, tu penses que moi je les ai. »

J’eus un haussement d’épaules. Gareth m’observa de longues minutes sans ajouter un mot. Il tapotait la table du bout des doigts.

« D’accord, mais tu devras m’aider. Je ferai le sale boulot, ne t’inquiète pas. Par contre, il faudra que tu sois là.

— Pas de problème.

— Et je veux un tiers d’Empty Mile. Tu sais que l’affaire m’intéresse. L’accord me semble équitable vu ce que tu me demandes. Surtout que Jeremy exige la totalité. »

La perspective de partager le terrain avec Gareth me glaçait les sangs, mais nous serions liés de toute façon si nous supprimions Jeremy Tripp, alors j’acceptai. Je n’avais pas vraiment le choix.

« Un tiers, marché conclu.

— Un tiers intégral, hein ?

— C’est-à-dire ?

— Droit fluviaux, abattage si on coupe des arbres, exploitation de minerais… ce genre de choses.

— À ta guise.

— Super. On va devenir associés, Johnny.

— Tripp ne patientera qu’un jour ou deux avant d’aller voir la police.

— Aucun souci. Je réfléchis à la question depuis un petit bout de temps.

— Il me faudra environ une semaine pour obtenir les documents relatifs à la donation.

— On a passé un accord, mec. Je te fais confiance. Une poignée de main, et la cause est entendue. Occupe-t’en quand tu pourras. »

Il me tendit la main et, au moment où je la serrai, je me sentis attiré dans un long tunnel noir sans autre issue qu’un futur effrayant où le danger était omniprésent, où tout changeait de manière irrévocable.

« Ce partenariat te rendrait service, Johnny. Je pourrais mettre en gage les cabanes, si jamais on a besoin d’investir. »

Gareth partit peu après. Il me précisa qu’il m’appellerait le lendemain, lorsque l’opération serait planifiée. Je me gardai de demander des précisions. Je n’avais aucune envie d’apprendre quoi que ce soit avant l’heure.

Je restai au Black Cat encore une trentaine de minutes, à méditer sur la facilité avec laquelle les êtres humains basculaient pour modifier le cours entier de leur existence. Une décision. Un passage à l’acte. Il n’en fallait guère plus. J’étais à cheval entre deux versions de moi-même : l’innocent et le meurtrier. Quand je passerais de l’une à l’autre, je perdrais une part de mon âme. Le peu que j’en conserverais suffirait-il à me reconnaître lorsque tout serait terminé ?

De retour au cabanon, j’informai Marla que la machine était lancée. Elle approuva jusqu’à l’annonce du prix réclamé par Gareth.

« Tu plaisantes, j’espère ?

— Qu’est-ce que je devais répondre ? Je suis incapable d’y arriver seul. Et il est partant. Il ne s’agit que d’un tiers. Nous gardons le reste.

— Il sera là tout le temps. Tu ne comprends pas ? Tu lui as fourni un prétexte. Tu es aveugle ? Tu ne t’es pas aperçu que je ne supporte pas sa présence ? Il nous hait tous les deux, Johnny. Et il ne va pas en perdre une miette.

— Je devais faire quoi ? »

Marla me regarda en secouant la tête. Ses lèvres frémissaient, mais quels que soient les mots tapis derrière, ils étaient étouffés par son propre désespoir. D’impuissance, elle leva finalement les yeux au ciel et poussa un cri perçant.

 

OceanofPDF.com