Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 9 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 9

 

 

Je passai le reste du week-end chez Marla. Elle avait finalement accepté de reprendre une relation sérieuse. Notre exhibition champêtre avait certes joué un rôle dans notre réconciliation, mais Marla semblait tout de même ébranlée.

« J’ai parfois du mal à croire ce dont nous sommes capables. Les choses que nous accomplissons… On dirait qu’on est programmé pour se détruire.

— Oublie cette histoire. On a vécu un après-midi de dingue, point. Il faut laisser le passé derrière nous. »

Marla me lança un regard dubitatif.

« Je n’ai pas l’impression que ce soit dans ta nature, Johnny. Mais est-ce qu’on a le choix ? Tu veux être avec moi, et je ne peux pas vivre sans toi. On devra s’y faire jusqu’à ce que tout s’écroule de nouveau.

— Rien ne va s’écrouler. On peut nous aussi avoir une vie de couple réussie. »

Elle eut un sourire attristé.

« On verra. »

 

Je rentrai à la maison lundi matin, à onze heures. Stan était attablé à la cuisine, devant un gros bol de céréales et une bande dessinée.

« Pourquoi tu n’es pas au travail ?

— Parce que papa veut nous emmener quelque part. Il dit qu’on aura une grosse surprise. J’ai appelé Bill. Tout va bien.

— Quel genre de surprise ?

— Je ne sais pas, Johnny. D’où la surprise. »

Stan poussa la boîte de céréales vers moi.

« Prends un petit déjeuner. Il faut une bonne alimentation. Et devine quoi ? Bill laisse les clefs de l’entrepôt aux filles de l’accueil. On pourra y aller, après ?

— Je veux.

— Super ! »

Stan se leva et commença à manœuvrer dans la pièce à la manière d’un train. Il chantait : « Homme-d’affaires, homme-d’affaires, homme-d’affaires… »

Mon père rentra une demi-heure plus tard. Il portait un paquet plat enveloppé dans du papier marron. Nous le suivîmes au salon, où il défit l’emballage. Il leva une photo noir et blanc encadrée, d’environ soixante centimètres carrés, qu’il installa contre le mur, appuyée sur le dossier du canapé.

Stan se pencha pour l’examiner.

« C’est par ici ?

— Pas loin. »

Le cliché représentait une vue aérienne de la forêt. La ligne noire de la rivière serpentait à partir de la droite de l’image, puis opérait un détour abrupt pour contourner une sorte d’éperon rocheux bordé d’arbres. Sur la moitié supérieure de la photo, la sylve paraissait intacte, mais une clairière s’étendait en dessous du cours d’eau. On pouvait distinguer un numéro de série imprimé en bas à droite. La prise de vue avait du grain. Elle ressemblait à un agrandissement.

« Tu es monté dans un avion pour la prendre, papa ? »

Mon père rit.

« Pas moi, Stan. »

Mon frère avait l’air perplexe.

« Tu vas l’accrocher au mur ?

— J’y compte bien.

— Tu aurais dû en choisir une en couleurs.

— Cette photo est spéciale. Qu’est-ce que tu remarques, dessus ? »

Stan scruta le cliché, puis recula en cillant.

« Oh là là, j’en ai le vertige. Il n’y a qu’une rivière, papa. La Swallow River ?

— Dans le mille. Autre chose ?

— Mince, je vais encore avoir la tête qui tourne. Je ne vois rien. Demande à Johnny.

— Moi aussi, je n’aperçois qu’une rivière et des arbres. »

Mon père sourit et, après avoir à son tour regardé le cliché, secoua la tête comme s’il ne parvenait pas à croire en sa chance.

« Venez, on va se balader en voiture. »

Nous quittâmes la maison dans le véhicule paternel. Tandis que nous sortions de l’allée, Stan enfila une paire de lunettes d’aviateur et attacha un mouchoir en soie orné de motifs autour de son cou.

 

L’endroit où nous emmena mon père s’appelait Empty Mile. Il était situé à vingt minutes d’Oakridge. Les derniers kilomètres s’effectuaient le long d’une route à une voie connue sous le nom de RD 12. Des poteaux électriques en bois poussiéreux la bordaient. Les lignes desservaient les résidences isolées érigées au fil du temps par une poignée de familles adeptes d’une vie recluse. Les touristes et les habitants du coin n’avaient aucune raison de se rendre ici. On voyait exactement la même chose plus près de la ville ou dans un meilleur cadre. Le seul signe d’occupation consistait en de rares panneaux peints à la main, indiquant le nom des familles et l’entrée des chemins en terre battue.

Mon père prit l’un d’eux. Un sentier creuse d’ornières. Nous traversâmes la forêt éparse, jusqu’à émerger au-dessus d’une vaste prairie en pente, tapissée d’herbe touffue sur plusieurs centaines de mètres en contrebas. Mon père coupa le moteur, et nous sortîmes.

Les arbres se dressaient derrière nous, ainsi que sur la gauche et au loin. À notre droite s’élevait un mur rocheux d’une vingtaine de mètres.

On distinguait une vieille maison en bois à l’extrême gauche de la prairie. Bâtie en surélevé, elle avait besoin d’un bon coup de peinture. Une petite volée de marches menait à une véranda. On pouvait apercevoir une Datsun orange cabossée garée à proximité, de même que du linge mis à sécher sur un fil dans un jardin non clôturé.

De l’autre côté du pré, à mi-pente, on avait érigé une cabane en rondins beaucoup plus récente. Elle aussi possédait un porche surélevé. Un réservoir d’eau et une remise à l’arrière complétaient le tableau.

Stan s’allongea dans l’herbe. Il roula sur lui-même plusieurs fois, puis se redressa pour s’épousseter. Comme à l’accoutumée, mon père était en costume. Il avait les mains dans les poches de son pantalon, les pans de la veste passés au-dessus des poignets.

« Vous en pensez quoi, les garçons ? »

Stan était sceptique. Il essayait de deviner la réponse appropriée.

« Cet endroit n’est pas super pour faire des roulades.

— Et toi, Johnny ?

— Sympa. Tu le vends ?

— Il est à moi.

— Vraiment ?

— J’ai signé aujourd’hui.

— Tout le terrain ?

— La plus grande partie de la prairie, et les arbres tout en bas. La Swallow River passe derrière. Elle marque la limite de la propriété. La cabane en rondins fait partie du lot. Par contre, la maison là-bas est à quelqu’un d’autre. »

Stan agita les mains en l’air.

« Oh bon sang ! Oh bon sang !

— Qu’est-ce qu’il y a, Stan ?

— On déménage ?

— Non. On reste où on est.

— Mais tu as acheté un terrain avec une cabane.

— On ne déménage pas, Stanley, sois tranquille. »

Même si je ne partageais pas la nervosité de mon frère à la perspective d’un changement de domicile, je pouvais comprendre son désarroi. Le morceau de terre acheté par mon père n’avait pas d’autre utilité que d’être habité. Il ne représentait pas un investissement. On était trop loin de la ville, trop isolé pour envisager une subdivision et revendre à l’unité. Et question tourisme, zéro. Joli et paisible, certes. Mais personne ne viendrait jusqu’ici pour admirer le paysage.

Mon père marcha à grandes enjambées dans l’herbe. Il balançait les bras, et son entrain avait quelque chose d’emprunté. On aurait dit que cet homme qui éprouvait tant de difficultés à exprimer ses émotions tentait ostensiblement de nous communiquer sa joie.

Nous pénétrâmes dans la forêt en bas du pré. D’abord, les arbres étaient gros, le sol jonché d’herbe, mais au bout d’une dizaine de mètres, la végétation se fit moins dense, moins robuste, la terre devint poussiéreuse. Mon père s’arrêta et regarda autour de lui comme s’il ne voyait pas l’intérêt de continuer jusqu’à la rivière. Il racla le sol desséché de la pointe du pied, puis fit quelques pas à droite, en direction d’un petit trou creusé dans la terre. Stan et moi attendîmes qu’il se remette en route, mais il était perdu dans ses pensées, le regard plongé dans l’excavation, la tête inclinée.

Stan mit ses mains en coupe sur sa bouche. Il produisit des sons identiques à des parasites radiophoniques.

« Papa, ici la Terre. Vous êtes demandé au rapport. »

Mon père se redressa avec un rire étouffé et recommença à arpenter la forêt. Une vingtaine de mètres après les arbres, nous atteignîmes une des rives de la Swallow River.

Un pont l’enjambait à l’extrémité sud d’Oakridge, et, plus loin, elle serpentait à travers les collines quartzifères jusqu’à rejoindre la fourche médiane de la Yuba River. Sa taille n’avoisinait aucunement les célèbres cours d’eau de la ruée vers l’or tels que la Feather ou l’American River, mais elle était connue pour être exploitable dans son intégralité. Nous nous tenions à présent à l’intérieur d’une courbe où les flots, moins profonds, s’élargissaient. En amont sur notre droite, je pouvais voir la crête édentée de l’éperon, dont la base disparaissait sous les arbres au bord de l’eau.

Stan observait la rivière d’un air entendu.

« Je sais où on est, papa. Ta photo, hein ? Cette rivière était sur ta photo.

— Tout à fait, Stan.

— J’en étais sûr ! Génial ! »

Mon père n’avait pas les moyens d’acquérir une telle parcelle et l’idée me traversa l’esprit qu’après une vie d’échecs financiers, à surveiller Stan tout seul, il avait succombé à une sorte de dérèglement mental.

« Tu vas faire quoi de cet endroit ? Le cultiver ? »

Mon père se tapota le nez.

« Tu verras, John. Tu verras. » Il prit une grande inspiration, puis claqua des mains. « Souvenez-vous de ce jour, mes enfants. »

Nous le suivîmes de nouveau dans la forêt, et remontâmes la prairie, en haut de laquelle nous avions laissé la voiture. Au niveau de la maison, j’entendis Stan bloquer sa respiration. Deux personnes prenaient le soleil sur le porche. L’une d’elles était sa cavalière au cours de danse. Il me tira par la manche et souffla :

« C’est Rosie ! »

La fille aperçut Stan et lui adressa un faible salut.

« Tu ferais mieux d’aller la voir, mon pote.

— Qu’est-ce que je vais lui dire ?

— Tu lui parles à tes cours, non ?

— Ouais.

— Eh bien.

— Viens avec moi. »

Mon père nous avait un peu devancés. Il se retourna lorsqu’il entendit notre conversation.

« Allez-y quelques minutes, si vous voulez. J’attendrai dans la voiture. »

Les marches du porche en bois brut étaient usées. Elles dégageaient à la chaleur une vague odeur de papier qui prenait à la gorge. Rosie s’était levée. À côté d’elle, une sexagénaire toute fine se balançait sur une chaise à bascule. Ses longs cheveux gris étaient entortillés en un chignon incertain autour d’un crayon. Malgré sa peau tannée et parcheminée, ses yeux abritaient toujours un éclat de vivacité. On devinait qu’elle avait été belle dans sa jeunesse. Un léger châle, tricoté au crochet, était étendu sur ses genoux. Elle faisait rouler d’un geste machinal un petit assortiment de verres en cristal sur la laine.

Rosie se dandinait doucement d’un pied sur l’autre en regardant Stan. Elle était pieds nus. La crasse s’était incrustée entre ses orteils. Elle portait la même robe rose délavée que la fois précédente.

La vieille nous adressa un bonjour souriant. Stan toussota, gêné. « Heu, je suis Stan. J’apprends la danse avec Rosie. »

La femme acquiesça. « Oui, Rosie m’a parlé de toi. Je m’appelle Millicent Jeffries, je suis sa grand-mère. »

Stan présenta ses hommages à Rosie d’un geste rapide.

« Salut, Rosie. »

Elle passa d’un pied sur l’autre comme si elle était fatiguée, et répondit :

« Tu es venu exprès ?

— J’ignorais que tu habitais ici. »

Millicent plissa ses yeux en direction du sommet de la prairie.

« C’est ton père, là-bas ?

— Ouais, approuva Stan. Il vient d’acheter le terrain.

— Oh, je le connais. Il aurait dû venir dire bonjour. »

Rosie tendit la main vers Stan.

« Rentre, si tu as envie.

— Je peux, Johnny ?

— Bien sûr, mais pas trop longtemps quand même. »

Stan et Rosie disparurent dans la bâtisse, et Millicent me fit signe de venir m’asseoir à côté d’elle.

Elle s’empara d’un des verres posés sur son giron. Sa surface taillée en facettes triangulaires reflétait de mini-arcs-en-ciel sur la peau sèche de son poignet ainsi que sur le châle. Elle bougea un peu la main et me sourit de nouveau tandis que les couleurs chatoyaient.

« Regardez-moi ça. Incroyable le nombre de nuances contenues dans la lumière, n’est-ce pas ? Pour les voir, il suffit de regarder sous un certain angle. Quelle beauté, vous ne trouvez pas ? Ma Rosie a mentionné votre frère. Elle aime danser avec lui. Il est un peu lent, non ?

— Il a eu un accident dans la jeunesse. Mais il n’est pas lent.

— Un peu… différent, alors ? Rosie est différente aussi. Mais pas à cause d’un accident. La vie l’a juste maltraitée jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus y déceler aucune joie. Elle habite avec moi depuis qu’elle a neuf ans. Elle subvient à ses besoins en faisant des ménages.

— Qu’est-il arrivé à ses parents ?

— Sa mère était héroïnomane. Le soir, après son fix, elle aimait s’asseoir sur le rebord de la fenêtre pour prendre l’air. Ils vivaient dans un immeuble, et une nuit elle est tombée. Rosie a tout vu. Son père n’était pas le genre d’homme à endurer les épreuves avec philosophie, alors il a commencé à boire. Six mois plus tard, il est monté dans sa voiture et on ne l’a jamais revu. »

Elle disposa ses verres et son châle sur une petite table à proximité avant de se lever. « Certaines personnes pourraient voir d’un mauvais œil une amitié entre des gens comme Stan et Rosie. Elles pourraient croire que leur histoire est destinée à mal finir. À mon âge, pourtant, on se rend compte que le bonheur est toujours fugace. Alors s’ils parviennent, l’espace d’un moment, à ressentir une normalité quelconque, j’en serai heureuse pour eux. »

Elle rentra dans la maison, et une ou deux minutes plus tard Stan et Rosie étaient dehors.

« Rosie a mis la stéréo, et on a dansé. »

Stan était empourpré, excité. Rosie, elle, s’était appuyée contre la rambarde qui courait le long du porche et fixait la prairie. Elle soupira. Ses paupières s’affaissèrent un peu.

« Tu entends le vent dans les arbres ? Moi, je l’entends. J’aimerais parfois qu’il souffle comme ça dans ma tête. Toutes mes pensées se démêleraient. Comme des rubans. »

Stan dit d’un ton hésitant :

« Je dois y aller, Rosie. »

Elle se détourna du paysage, lui fit une bise, puis rentra d’un pas distrait. Tandis que la moustiquaire se refermait derrière elle, mon frère murmura : « À bientôt. »

Nous remontâmes en direction de la voiture. Stan demeurait silencieux. Je me demandai si tout cela n’avait pas été trop pour lui.

« Ça va ? Tu l’aimes toujours bien ?

— Et comment ! J’espère qu’elle ne me prend pas pour un débile.

— Je n’ai pas eu cette impression quand elle t’a dit au revoir.

— Ouais, je sais ! Et dans la maison, quand on dansait, elle m’a embrassé sur la bouche. Ma tête s’est mise à tourner. »

 

Mon père nous ramena à la maison avant de repartir en ville finir sa journée de travail. Stan et moi prîmes le pick-up pour nous rendre au magasin de jardinage, histoire de voir l’entrepôt. Bill Prentice était absent, mais la chef du personnel, Rachel, avait notre trousseau de clefs, ainsi que les coordonnées d’un grossiste à Sacramento.

L’entrepôt se situait au bout d’une petite allée blanche gravillonnée, sur le flanc du magasin de jardinage. Des tôles ondulées, deux rangées de lucarnes en fibre de verre sur les bords du toit. La vue était aussi belle que depuis le magasin : l’étendue des champs, une ligne d’arbres, la rivière de l’autre côté de la route, et les collines arborées au loin.

Nous déverrouillâmes la porte coulissante occupant la majeure partie de la façade, et entrâmes à l’intérieur. L’agencement était élémentaire : un grand espace dégagé, plus un modeste bureau au fond à gauche. Le béton était poussiéreux, l’air chaud dégageait une odeur de renfermé. La lumière diffuse qui filtrait par les panneaux en fibre de verre conférait à l’édifice une sorte de dimension ecclésiastique.

« Bon sang, Johnny, nous y voilà ! Le début de l’aventure. Je n’arrive pas à y croire.

— Crois-y, mec. Les papiers sont signés. Personne ne peut plus nous enlever cet endroit, pas même Bill s’il changeait d’avis.

— Je vais être quelqu’un, Johnny, quelqu’un ! »

Nous tournâmes un peu, sans cesser de réfléchir à la meilleure façon d’agencer les lieux, de lancer l’entreprise.

« J’ai de grandes idées, Johnny. On va faire des prospectus, les distribuer dans tous les magasins, chez les gens riches. La publicité est primordiale. On devra contacter les industriels aussi. Et l’annoncer à papa.

— Ouais, bien sûr.

— Il va être soulagé pour moi, maintenant. »

Je n’étais pas certain que mon père voie les choses sous cet aspect. J’entendais déjà les reproches sur l’argent de Stan dilapidé, mon irresponsabilité d’entretenir une telle lubie chez mon frère, la nullité de tout le projet…

« Écoute, Stan, laisse-moi le mettre dans le bain, d’accord ? Je tiens à m’assurer qu’il comprend bien ce qu’on essaye de faire. »

Il haussa les épaules.

« Aucun problème. Comme tu veux, Johnny. »

Nous refermâmes derrière nous. Avant d’aller au pick-up, nous fîmes une halte au magasin pour que Stan prenne un Coca. Rachel voulut savoir si, pendant que nous étions là, nous pouvions porter quelques plantes en floraison chez Bill. Il était à la mairie en ce moment, et ne passerait pas au magasin. Il désirait que sa femme soit livrée aujourd’hui.

 

Bill et Patricia habitaient à un kilomètre du magasin, sur une propriété de la taille d’un terrain de football. La maison était une vaste bâtisse à un étage, dans le style californien : volets verts, allée de briques en S jusqu’au porche. La Mercedes olive de Patricia était négligemment garée sous un arbre devant la villa.

Personne ne répondit lorsque je sonnai à la porte d’entrée. J’entendais jouer une émission de radio à l’intérieur. J’insistai, en vain.

« Peut-être qu’on devrait laisser les plantes ici.

— Mais elle doit être là, Johnny. Il y a sa voiture. Elle ne nous entend pas à cause de la radio. Je ne veux pas que Bill se fâche parce qu’on n’a pas fait ce qu’il a demandé. »

J’actionnai la poignée. La porte s’ouvrit pour dévoiler un hall en pierres blanches. Nous aurions pu nous en aller dès à présent, rien de plus facile. Nous ne déposions que des plantes, après tout. Mais j’avais l’impression que quelque chose clochait. La voiture dans le jardin, la radio. Il devait bien y avoir quelqu’un…

Nous avançâmes dans l’entrée. La maison était fraîche en comparaison de la chaleur extérieure. J’apercevais un solarium sur la droite et un grand salon en face, d’où provenait le bruit de la radio. Les volets étaient fermés partout, mais la lumière sourde n’estompait pas totalement les ombres dans les coins, sous les meubles. L’air conditionné soufflait du plafond. Les deux pièces étaient désertes.

« Madame Prentice, c’est Stan ! On vous apporte vos plantes ! » cria mon frère, la voix tendue.

En l’absence de réponse, nous déposâmes notre livraison à côté de la porte. Ensuite, avec Stan qui jetait des coups d’œil inquiets partout et me tenait par la manche, je traversai le salon, et pris un long couloir à droite, parallèle au mur du fond. Au fur et à mesure de notre progression, nous vîmes plusieurs fenêtres donnant sans doute sur le jardin à l’arrière, mais les persiennes étaient rabattues ici aussi. Seuls quelques rayons de soleil passaient entre les lattes. Trois portes sur notre droite. Deux d’entre elles fermées, la troisième ouverte sur ce qui semblait être la suite principale, où nous trouvâmes Patricia Prentice.

Les rideaux étaient tirés sur les portes vitrées à l’une des extrémités de la chambre. Un grand lit drapé de blanc surmontait un large espace de moquette pâle. Un bureau et une chaise occupaient l’un des murs, tandis qu’une télévision extralarge, sur l’autre cloison, produisait un bruit de vagues, l’écran brouillé par les parasites.

Patricia Prentice était allongée sur les couvertures du lit. Elle portait une tenue identique à celle qu’elle arborait le jour de sa rencontre avec mon père : une jupe au niveau des genoux, un chemisier couleur pêche, des sandales de cuir verni. L’une d’elles était tombée au pied de la couche. On aurait dit qu’elle s’était levée ce matin avec l’intention de se faire belle.

Peut-être serait-elle installée sur ce lit avec soin, à plat dos, les bras sur la poitrine, les chevilles croisées. Peut-être… Il ne restait rien de cette posture, à présent. Elle gisait recroquevillée sur le flanc, les vêtements froissés sur son corps comme après une nuit fiévreuse. Sa langue enflée, noire, pointait de façon obscène entre ses lèvres retroussées. Un vomi laiteux avait coulé le long de son cou, sur son menton. Le dos de sa jupe était trempé.

Sur la table de nuit près du lit, plusieurs emballages vides d’Halcion, de même qu’une bouteille de whisky à moitié pleine. Et un mot sur une feuille de bloc-notes. Une seule ligne écrite à la main : J’ai attendu aussi longtemps que j’ai pu.

Quand ma mère était morte dans l’accident de voiture, mon père avait insisté pour que l’on ferme le cercueil afin de nous épargner, à Stan et à moi, la vision de ses blessures. Je n’avais donc jamais vu de cadavre avant aujourd’hui. Cependant, je pouvais affirmer sans hésitation que Patricia Prentice était décédée au-delà de tout espoir de résurrection. Je vérifiai son pouls sur la carotide. Sa chair était trop froide, trop ferme. Je dus me forcer pour la toucher.

Stan se passait frénétiquement les mains de haut en bas sur la poitrine. Sa voix chevrotait.

« On doit faire le bouche-à-bouche, Johnny ?

— Elle est morte. C’est inutile.

— Elle s’est suicidée.

— On dirait. Les cachets et tout le reste.

— La pauvre. » Les mots se brisèrent. Il s’essuya le nez du dos de la main. « Bill va être furieux. »

Nous restâmes silencieux tandis que je m’armais de courage pour appeler des secours. J’étais sur le point de décrocher le téléphone lorsque Stan grogna et se boucha les oreilles.

« La télé. Ce bruit me rend dingue. »

Deux télécommandes étaient posées au sol, à côté du lit. Je les ramassai et appuyai sur la première. Le plateau d’un lecteur de DVD, sous l’écran, s’ouvrit. Le méli-mélo des électrons sur l’écran vira au noir et le grésillement s’interrompit. J’actionnai la seconde télécommande pour éteindre la télévision.

« Merci, Johnny. Je n’en pouvais plus. Elle devait être en train de regarder un film. »

Curieux de savoir ce qu’on pouvait bien visionner au moment de son trépas, je regardai le disque sur le plateau. Il s’agissait d’un CD-ROM gravé. À l’exception d’un autocollant en forme de smiley sur la face antérieure, il ne portait aucune inscription.

« Je peux sortir, Johnny ?

— Ouais. Attends devant. Je n’en ai pas pour longtemps. »

Je contactai le magasin de jardinage. Ils me donnèrent le numéro de portable de Bill, que je composai. Lorsqu’il répondit, je fis de mon mieux, conscient qu’aucune parole ne pourrait lui faciliter les choses. Il poussa un cri et lâcha le téléphone. J’attendis un bon moment, mais rien d’autre ne se produisit. Alors je raccrochai et appelai la police. Ensuite, je retrouvai Stan dehors, assis sur un rocher ornemental en bordure d’allée. Il était hâve, sonné. Je passai un bras autour de ses épaules.

« Je ne comprends pas comment on peut faire ça, Johnny. Je ne sais même pas comment c’est possible.

— Elle devait être très malheureuse.

— On peut rentrer chez nous ?

— Pas pour l’instant. Il faut attendre. »

Stan appuya sa tête contre mon épaule. Quelques minutes plus tard, le SUV de Bill pila devant nous. Il jaillit de son véhicule et courut vers la maison. Ses traits étaient durs. Je l’entendis crier :

« Où est-elle ? Où est-elle ? »

Mais il ne s’arrêta pas pour que je lui réponde et entra directement dans la maison, comme si la simple force de sa précipitation pouvait changer le cours des événements. Je le laissai seul cinq minutes, puis entrai à mon tour afin de vérifier que tout allait bien.

Dans le couloir menant à la chambre, j’eus l’impression que le silence dans la demeure n’était plus aussi exclusif, qu’il avait pris une certaine teinte. L’ambiance était moins confinée, elle semblait altérée par une rumeur extérieure.

La porte de la suite était à peine entrebâillée. Je frappai par correction, désireux de ne pas m’introduire sans prévenir. Bill poussa un juron, et je perçus du mouvement dans la chambre. La rumeur cessa.

J’hésitais, mais je me sentais obligé d’offrir un minimum de soutien. Après avoir tergiversé un instant, je poussai le battant et avançai dans la pièce.

Je pensais y trouver Bill incliné sur sa femme, brisé, en larmes et à la limite de l’évanouissement. Au lieu de ça, je le vis près de la télé, les télécommandes à la main. Son coupe-vent, ouvert lorsqu’il avait bondi hors de son véhicule, était désormais fermé jusqu’au col. J’observai le lecteur. Le disque au smiley avait disparu.

Son visage se tordit quand il m’aperçut. Il commença à pleurer. Cette conduite excessive m’interpella, mais sa femme venait de se tuer. Je la mis donc sur le compte de la douleur. Je fis un pas vers lui pour le réconforter, mais il m’envoya paître, le poing brandi. Je compris qu’il était inconsolable, du moins selon mes capacités. Ma présence était sans doute plus néfaste que bénéfique. Je reculai et le laissai tranquille.

Une ambulance se garait dans l’allée au moment où je rejoignais Stan dehors. Un véhicule de patrouille était déjà sur les lieux, et deux policiers d’Oakridge s’en extirpaient.

Ils portaient tous les deux la moustache. L’un d’eux était muni d’une paire de lunettes de soleil aux verres teintés de jaune. Ils nous demandèrent brièvement où était le corps, et pourquoi nous étions là, puis les ambulanciers sortirent un brancard avant de pénétrer dans la villa. L’autre flic s’empara d’un carnet pour noter les premières constatations. Il nous questionna, écrivit nos réponses. Les infirmiers ressortirent peu de temps après. Ils expliquèrent aux policiers que le décès était avéré, puis remontèrent dans leur véhicule, mirent le moteur en marche pour lancer l’air conditionné, et s’assirent dans l’habitacle afin de remplir un formulaire fixé à une planchette. L’enquêteur nous pria alors de venir avec lui pour reconstituer notre parcours et nos actions. Nous l’accompagnâmes à l’intérieur.

Dans la chambre, le flic aux lunettes jaunes se tenait devant le bureau avec Bill. Ils avaient l’air d’en avoir terminé. La colère de Bill semblait s’être dissipée. Il paraissait assez maître de lui. Cependant, il me jeta un coup d’œil haineux à l’instant où j’entrai. Aucun des deux agents ne s’en aperçut. Stan et moi répétâmes chacun de nos gestes. Lorsque j’évoquai le lecteur de DVD, le fonctionnaire aux lunettes s’approcha de la machine et la vérifia. Il constata l’absence de disque et me demanda ce que j’en avais fait.

Bill parla avant moi. « Je l’ai retiré. Je suis désolé, je croyais que ce n’était pas important.

— Où est-il ? » s’enquit le flic sur un ton anodin.

Nous n’avions pas été brusqués ni fouillés durant les premières étapes de l’enquête. J’en déduisis que la scène n’avait rien de suspect pour eux.

« Je l’ai rangé avec les autres.

— C’était quoi ? »

Bill réfléchit.

« Je ne me souviens plus.

— Pas de problème, ne vous inquiétez pas. Était-ce celui-ci ? »

Un tas de DVD s’empilait dans un tiroir sous le téléviseur. Le policier prit le premier et le lui montra. « Ce disque ? »

Bill fit un signe de tête. « Probablement. Je n’ai pas regardé. »

L’agent sortit l’enregistrement de sa pochette et marmonna pour lui-même : « Pieds nus dans le parc, j’aime bien ce film. »

Il s’agissait d’une édition commerciale, certainement pas du document que j’avais trouvé quand Stan et moi avions découvert Patricia. Bill mentait. J’étais presque sûr qu’il avait dissimulé l’original sous son coupe-vent. Mais quel intérêt ? Si Pat visionnait quelque chose de plus personnel qu’une guimauve hollywoodienne – un souvenir familial des temps plus heureux, peut-être –, qui étais-je pour intervenir au cas où Bill aurait voulu garder une partie du drame secrète ? Je me tus. Et Stan, uniquement préoccupé par le bruit de la télé, n’avait pas prêté attention au CD. Il n’avait donc rien à redire.

Nous ressortîmes tandis que Bill demeurait en compagnie de sa défunte épouse. Il nous fallut encore une demi-heure pour finaliser notre déposition, que les flics retransmirent sur un ordinateur de bord, puis ils nous autorisèrent à partir.

 

De retour à la maison. Stan enfila son déguisement de Captain America, rajusta ses lunettes par-dessus le masque, et s’installa devant la télé. Je lui confectionnai les sandwichs au beurre de cacahuète qu’il me réclama. Il mastiqua, concentré sur un dessin animé japonais.

« Pourquoi tu as passé ce costume ?

— Hein ?

— Le costume. Pourquoi ? »

Stan baissa les yeux sur sa poitrine, et plissa le tissu bleu et blanc sur son ventre. Il reporta de nouveau son attention sur le manga et répondit sans me regarder :

« Protection. »

Il refusa d’ajouter un mot lorsque je tentai de prolonger la conversation. Je me rendis donc à la cuisine et appelai mon père pour lui apprendre la nouvelle. L’échange fut bref. Je résumai les faits, il demanda une ou deux précisions, puis resta silencieux. Il s’éclaircit enfin la gorge plusieurs fois, mais fut incapable d’ajouter un mot. Il me remercia tout de même, puis raccrocha.

Je montai à l’étage. Allongé sur le lit de ma chambre, je téléphonai à Marla afin de la prévenir elle aussi. Nous convînmes d’un rendez-vous le lendemain. Je reposai mon portable, me tournai sur le côté, et fermai les yeux. Une brise chaude, molle, me parvenait par les fenêtres ouvertes.

Stan me réveilla en me secouant l’épaule. La nuit était tombée. La lampe allumée avait attiré les papillons nocturnes. Stan portait toujours son déguisement.

« Papa est en bas. Ça ne va pas.

— Quelle heure est-il ?

— Il est rentré, et il est allé dans la cuisine. Il n’a même pas levé les yeux quand je lui ai dit bonjour. Il a juste continué à fixer la table. Il a une bouteille d’alcool.

— D’alcool ?

— Ouais, d’alcool !

— Il va s’en remettre, ne t’en fais pas. Je vais aller le voir. Toi, va te coucher.

— Je devrais peut-être descendre avec toi.

— Non, laisse-moi lui parler.

— D’accord, Johnny. »

Je raccompagnai Stan jusqu’à la piste d’atterrissage de sa chambre. Il grimpa sous les couvertures, puis ôta ses lunettes et son masque.

« Tu n’enlèves pas ton costume ? »

Il secoua la tête.

« Tu ne te sens pas trop mal, pour l’histoire de Pat ?

— Non. Ne te fais pas de souci pour moi, Johnny. »

Il se nicha dans son oreiller, et je le revis, l’espace d’une seconde, tel qu’il avait été plus jeune. Un sentiment de gâchis pour tout ce temps passé loin l’un de l’autre m’accabla.

J’éteignis la lumière, puis me rendis à la cuisine. Mon père était assis à la table, en tenue de travail, la cravate desserrée, les cheveux ébouriffés. Un verre à moitié plein et une bouteille de whisky devant lui. Il me regarda entrer, et un sourire faible se peignit sur ses traits. Il buvait rarement. Il semblait gêné.

« Je crains d’être un peu saoul.

— Tu vas bien ?

— J’ai juste bu quelques coups après le boulot.

— Papa, je sais que tu fréquentais Patricia Prentice. Marla m’a raconté, pour le pied-à-terre.

— Oh… je vois. »

Il acquiesça lentement. Tout en lui était lourd : les mots qu’il expulsait dans la cuisine trop éclairée, sa tête sur ses épaules, ses bras repliés sur la table. Son regard fuyait le mien et se posait constamment sur ses mains. Il paraissait ployer sous le poids de l’existence.

Il leva son verre, et se força à boire, pareil à un enfant tenu de prendre son médicament. Il toussa, s’essuya les yeux.

« Pat était quelqu’un qui avait besoin de soutien moral. Son erreur a été de le chercher chez moi. » Il eut un mouvement de dégoût. « Je ne pouvais pas lui donner ce dont elle avait besoin. Je n’y répugnais pas, mais c’était au-delà de mes capacités.

— Je ne crois pas que tu aurais pu l’aider. Elle était malade. »

Mon père se resservit et but cul sec. Il était vraiment bourré, avait du mal à articuler.

« Ce qui me rend fou, c’est que je n’ai jamais cessé de songer qu’en restant avec elle assez longtemps je pourrais profiter d’une partie de son argent. Et pendant que je pensais au fric, elle pensait à se suicider. »

Il s’effondra sur la table, le visage enfoui dans ses bras. J’attendis plusieurs minutes pour être sûr qu’il puisse s’endormir. J’allais tenter de le conduire au lit mais, lorsque je le secouai, il se redressa pour me demander de le laisser là. Je ne pouvais pas faire grand-chose de plus, alors je lui laissai un verre d’eau à portée de main, et entrepris de regagner ma chambre. Il me rappela sur le seuil.

« Johnny, cet ancien ami à toi, Gareth…

— Oui ?

— Ne t’en approche pas. »

Il pointa le doigt vers moi, les traits bouffis, le regard trouble.

« Tu m’entends ?

— Ouais.

— Bien… »

Il reposa la tête entre ses bras. Son souffle était un sanglot.

La pièce me parut soudain exempte de toute vie. On aurait dit que tout, à l’extérieur, avait disparu sans laisser de trace. Les minutes, sur le voyant électrique de la cuisinière, s’égrenaient laborieusement. La lumière en provenance de l’ampoule du plafond salissait les contours des objets. J’éprouvais une immense tristesse dans cette cuisine, à observer mon père. J’eus l’impression, à cet instant, que le monde se résumait à un endroit où les existences s’écroulaient.

 

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