Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 33 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 33

 

Ce dimanche-là, la conviction que Gareth avait assassiné mon père grandit en moi comme une méchante perle de nacre. Tout concordait. Sa disparition, que j’avais toujours jugée peu compatible avec son caractère, prenait tout son sens. Et la violence sous-jacente de Gareth rendait cette éventualité plausible. On l’avait spolié d’un moyen, pour lui et son père, d’échapper au marasme des cabanes en bordure de lac.

Il avait poussé sans scrupule Patricia Prentice au suicide, avait planifié le meurtre de Jeremy Tripp. Pourquoi se serait-il abstenu avec mon père ? Bien sûr, je ne possédais aucune preuve, aucun élément incontestable qui aurait fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Et cette lacune, cette certitude que rien n’étayait m’obsédèrent au point que j’en perdis le sommeil. Lundi, j’étais prêt à exploser.

Au matin, le temps était mauvais. Stan, enrhumé, avait choisi de rester au cabanon. Un crachin stagnait dans l’atmosphère, s’accrochait aux feuilles des arbres qui gouttaient à la surface de la rivière devenue laiteuse. Gareth et moi fûmes trempés en cinq minutes. Frigorifiés, nous travaillâmes tête baissée, sans échanger guère plus que quelques paroles. Il se tenait à côté de moi, à la rampe. J’enrageais de le voir si près, d’imaginer toutes ces choses terrifiantes cachées sous son crâne alors qu’il agissait comme un simple ouvrier désireux de s’acquitter d’une honnête journée de labeur. La colère me submergea et je lui balançai une pelletée de terre à la figure.

Il recula, suffoqué, clignant des yeux, puis s’essuya, jura. Je l’attrapai par le col et le jetai dans l’eau où il coula un instant avant de refaire surface. Il resta assis sur les hauts-fonds, le visage ruisselant, nettoyé. Il me fixait, la bouche crispée dans un effort de compréhension. J’envisageai de lui sauter dessus, de serrer mes mains autour de son cou, de plonger sa tête sous les flots jusqu’à ce que son corps devienne mou, jusqu’à ce qu’il crève. Cependant, ma rage s’estompa quand il bougea.

Il ressortit de la rivière. Nous nous fîmes face sur la berge. Je m’attendais à une certaine fureur, ou à ce qu’il menace d’aller voir la police à propos de Jeremy Tripp, mais je ne lus sur ses traits que le choc, la confusion douloureuse de voir un complice enfreindre une règle tacite.

« Merde, mon pote. Pourquoi tu as fait un truc pareil ?

— La vidéo.

— La vidéo ?

— Le DVD avec Marla et moi dessus, connard. Tu ne l’as pas envoyé à Bill. C’est Pat qui l’a reçu. Et il n’avait aucun rapport avec la route du lac.

— Si tu le dis.

— Arrête de déconner. Je sais que Pat a vendu le terrain à mon père. Ton film était censé entraver la transaction, hein ? La femme de Bill devait disparaître avant que Ray puisse finaliser l’achat. »

Gareth me regarda d’un air pensif, puis parut prendre une décision.

« Tu veux la vérité ? D’accord. De toute façon, tout ce bordel n’était qu’une perte de temps. »

Il tourna les talons pour se diriger vers la lisière de la forêt. Je lui emboîtai le pas. Nous nous abritâmes sommairement sous les branches d’un sapin. Il s’accroupit sur le sol humide, me fit signe de l’imiter. Je restai debout.

« Allez, Johnny. Je vais tout te raconter. »

Je demeurai immobile encore un moment avant d’abandonner et de me baisser.

« Bien, approuva Gareth. Laisse-moi te demander d’abord comment tu as compris, pour l’or qui est ici ? Ray t’a mis au parfum ?

— Je m’en suis douté après sa disparition.

— Le journal chez la vieille, la photo aérienne…

— La conférence au Club de l’Éléphant, sur les modifications fluviales… J’ai suivi à peu près la même route que vous.

— Sauf que Ray et moi étions ensemble à chaque étape. Nous avons sympathisé parce que nous sommes passionnés d’orpaillage. Nous avons trouvé le journal tous les deux. La photo aussi. Tout est parti de là. Tu dois comprendre que dès le début cette affaire était la nôtre. Il n’en avait pas l’exclusivité. Notre projet consistait à acheter le terrain ensemble pour devenir riches ensemble. Seulement, Papa ne s’en est pas tenu au plan.

— Sans doute parce qu’il a réalisé à quel point tu es cinglé. »

Gareth déglutit et, l’espace d’une seconde, ses yeux s’emplirent de larmes obscènes.

« Tu veux connaître le fin mot de l’histoire, ou pas ? »

Je hochai la tête. Il cligna des yeux, s’éclaircit la gorge.

« Lorsque nous nous rendons compte des potentialités d’Empty Mile, nous cherchons le propriétaire afin de lui faire une offre. Nous allons au cadastre : le terrain appartient à une holding qui ne veut rien entendre. Nous pensons que le projet est à l’eau. Et puis devine quoi ? Ton père sort avec Patricia depuis plusieurs mois. Dans une conversation, il évoque son intérêt pour Empty Mile, et là, bingo, la parcelle appartient à la Patricounette. D’un coup, on passe du stade où nous sommes baisés, à celui où je suis baisé. D’une part parce que Ray a brusquement toutes les cartes en main. Il va de toute évidence bénéficier d’un traitement de faveur – je veux dire, il lui fait mordre l’oreiller, pas vrai ? Et d’autre part, imagine à quel point c’est lamentable, elle me déteste car j’ai roulé sur son chien il y a plus d’un an. Alors il est hors de question que mon nom apparaisse dans la transaction. Donc Ray me rassure. Ouais, ouais, ne t’inquiète pas, je passe le marché et on partage ensuite. Mais je voyais déjà qu’il ne pouvait s’empêcher de songer à ce que serait sa vie s’il gardait cette fortune pour lui tout seul. Je pouvais le lire sur son visage. Les événements ont dégénéré, ou du moins ton père a changé d’attitude, à cause de Marla. À mesure que Ray et moi apprenions à nous connaître, je lui ai parlé de mes putes, y compris de Marla. Ça m’a paru bizarre, mais il n’a rien trouvé à redire sur le coup. Ce n’est que lorsqu’il est devenu maître du jeu qu’il a commencé à m’emmerder avec ses leçons de morale, comme quoi je devais la laisser tranquille. Son argument était qu’il n’avait pas envie que tu reviennes pour découvrir que ta copine tapinait. Je l’ai envoyé se faire foutre, bien sûr. Ce qui était stupide car je lui ai fourni l’excuse rêvée pour me griller sur Empty Mile. Et tu sais quoi ? Même sans Marla, il m’aurait éjecté. Il avait senti l’odeur du pognon, il était ferré. »

La pluie tombait toujours. Elle coulait des branches au-dessus de nous. Le martèlement des gouttes était un mur entre nous et le reste du monde. Gareth s’empara d’une brindille et tapota la boue.

« Quand j’ai vu comment les choses tournaient, j’ai décidé de faire foirer l’acquisition. Ironie du sort, c’est Marla qui m’a donné l’idée. Elle était copine avec Patty. La pauvre souffrait d’insomnies. Marla voulait de l’herbe, mais je me doutais qu’elle était sous antidépresseurs, alors je lui ai plutôt filé une dose massive d’Halcion. Comme tu le sais, je connais bien les effets des benzodiazépines sur les dépressifs. Peu après, vous avez eu la bonté, Marla et toi, de tenir la vedette dans mon film. Pat avait déjà effectué plusieurs tentatives de suicide. J’ai estimé qu’avec la médication appropriée un visionnage des petites lubies dégueulasses de son mari lui donnerait la motivation nécessaire pour réussir enfin son coup.

— Tu ne pouvais pas être sûr du résultat. »

Gareth haussa les épaules. « Rien n’est jamais sûr dans la vie, Johnny. J’ai tenté ma chance. Mais Ray avait signé le contrat avant que je règle les détails. Je l’ignorais quand j’ai envoyé le disque à la Patricounette. Ton père et moi ne nous parlions plus beaucoup.

— Alors Pat meurt. La vie de Bill est foutue. Tout ça en vain.

— Je te le répète : une perte de temps.

— Tu as dû être plutôt furieux. Je parie qu’après cette histoire tu ne pouvais plus voir Ray en peinture. »

Gareth plissa les yeux.

« Attention à ce que tu racontes, mon petit Johnny. Je sens comme une accusation.

— Tu es au courant que mon père a eu un accident de voiture dans les jours qui ont suivi le décès de Pat ? »

Il secoua la tête, sourcils froncés.

« Jamais entendu parler.

— Vraiment ? Tu sais pourquoi il s’est planté ? Une canalisation de freins corrodée.

— Oh bon Dieu, Johnny, arrête ! Parce que je me suis occupé de Tripp de la même manière ?

— Et ensuite, il a disparu.

— Pour quelle raison je m’en serais pris à Ray ? J’en aurais retiré quoi ? Je n’allais pas hériter du terrain. Ne cherche pas des cadavres où il n’y en a pas. On est bien, là. On a la terre, on va devenir riches. Garde la tête froide pendant qu’on ratisse l’or. D’ici un ou deux ans, ce sera sayonara, mon pote. Chacun pour soi. »

Gareth jeta un coup d’œil à la rivière criblée par l’intempérie. Il jeta sa brindille et se leva.

« Laissons tomber pour aujourd’hui. C’est le déluge. »

 

Après le départ de Gareth, je remontai au cabanon et allumai un feu de cheminée. Stan émergea de sa chambre habillé en Captain America. Nous nous assîmes devant l’âtre, à l’écoute de la pluie sur le toit. Stan, affalé sur sa chaise, sortit ses insectes de sa chaussette et les regarda gigoter sur son ventre. Ils étaient trop esquintés pour voler. Un ou deux ne bougeaient même plus. Il les tapota du bout des doigts avec un soupir.

« Garder le contact avec l’énergie m’épuise. »

Au bout d’un moment, il remit les papillons dans leur baluchon.

« Je dois me marier avec Rosie bientôt. »

Il se promenait avec un petit bloc-notes sur lequel il pointait ses gains. Il se pencha dessus, passa son pouce sur les colonnes de chiffres inscrits au crayon, les examina d’un air morose, comme déçu par leur incapacité à revêtir la signification qu’il cherchait en eux.

« Tu as beaucoup d’argent, Stan. Et tu vas en avoir encore plus.

— Je sais.

— Bien plus que tu n’en aurais gagné avec Plantorotops.

— Ouais. »

Stan avait travaillé dur à la rivière, et était capable de ressentir un enthousiasme de façade vis-à-vis de la richesse, mais j’avais conscience que l’argent avait peu d’importance pour lui. En dehors de son compte en banque, désormais plus fourni que celui de la majorité des gens, presque rien n’avait changé. Il était toujours Stan, ce gars enveloppé avec ses grosses lunettes, celui qu’en ville on traitait avec l’attention prudente généralement dévolue aux enfants. L’or ne lui avait pas apporté la transformation miraculeuse espérée avec Plantorotops.

Il ne lui restait plus que Rosie, l’unique personne qui vaille la peine d’éprouver une émotion authentique. J’avais l’impression que ce mariage était à présent sa seule chance de faire partie de la société. J’avais d’abord cru que ce projet était dû à la tension et à la tristesse, mais il était désormais évident que mon acceptation constituerait un ultime don : Plantorotops avait fait faillite, et l’or en lui-même n’avait aucun intérêt. Ma bénédiction pourrait peut-être, en dernier recours, ramener un peu de bonheur dans son cœur.

Nous en discutâmes pendant une demi-heure. Stan parut revenir à la vie. Le rhume de ce matin guérissait déjà. Il se leva, parcourut le salon, envisagea les innombrables choses que lui et Rosie feraient ensemble, galvanisé par mon approbation. Et comme je voulais que mon soutien s’exprime de manière concrète, que son monde change vraiment, je l’emmenai en cours d’après-midi dans une bijouterie de la Vieille Ville, à Oakridge, afin qu’il choisisse un anneau de fiançailles et deux bagues de mariage.

 

La soirée fut très joyeuse. Stan se rendit chez Rosie, la bague de fiançailles serrée dans sa main. Lorsqu’il revint, celle-ci et Millicent l’accompagnaient. Rosie portait l’anneau. Marla se précipita vers Rosie pour admirer le diamant à la lumière. La jeune fille supporta ces attentions la tête baissée, les bras flasques le long du corps, mais l’on pouvait apercevoir de temps à autre un petit sourire étonné au coin de ses lèvres. Il n’était pas difficile de deviner que ce jour-là elle était heureuse.

Millicent but un verre de vin avec Marla et moi, et plus tard nous dînâmes ensemble. Stan et Rosie se tenaient la main sous la table. Nous avions allumé la cheminée ainsi que des bougies, puis éteint les lumières. L’obscurité n’était plus qu’une série de fresques rougeoyantes. Et j’étais là, enfin, après tant d’années, là avec mon frère, au moment où un événement marquant, réjouissant, se produisait pour lui. Son visage resplendissait au-dessus des assiettes et des verres. Je sus alors, en ces heures tardives que les flammes illuminaient, qu’il avait atteint un stade où il se sentait aussi bien que n’importe qui, où le concept de différence s’effaçait.

Millicent et Rosie rentrèrent chez elles aux alentours de vingt-deux heures. Stan avait l’habitude de passer la nuit chez son amie mais, à présent que le mariage était certain, il regagna sa propre chambre, la tête emplie de hautes idées chevaleresques.

Marla et moi nous installâmes près du feu que nous regardâmes se consumer sur son lit de braises. Je me doutais qu’elle avait dû prendre sur elle pour faire bonne figure pendant la soirée, mais à présent que tout le monde était parti, la tristesse affleurait de nouveau. Elle était lourde, apathique dans mes bras. Je la mis au courant de ma confrontation matinale avec Gareth, de ses aveux à propos du suicide de Pat : il avait tenté d’empêcher mon père d’acheter Empty Mile.

« Mais il a refusé d’admettre qu’il l’a tué.

— Tu t’attendais à ce qu’il le fasse ?

— J’imagine que non.

— Il t’a donné des précisions ?

— Non. Pourquoi ? Il aurait dû ? »

Marla secoua la tête. Une ou deux minutes plus tard, elle se leva et m’attira dans la chambre. Elle ouvrit un tiroir de sa commode, écarta une pile de sous-vêtements, et en sortit un objet enveloppé dans un habit. Elle posa le ballot sur le lit, puis le défit avec des gestes prudents.

Le pistolet était vilain, noir. Il ressemblait à un reptile mortel, sa présence dangereuse paraissait absorber la lumière de la pièce.

Marla guettait ma réaction avec un mélange d’avidité et de peur.

« Je l’ai eu aujourd’hui.

— Un flingue ? Bon sang, Marla, qu’est-ce que tu as dans la tête ? »

La tension qui l’avait habitée la seconde d’avant s’évanouit soudain pour laisser place au désespoir.

« Je n’y arrive plus, Johnny. Gareth est là tous les jours, chez nous, jusque dans notre putain de maison, merde. Il ne me quitte pas des yeux… Impossible de vivre ainsi. Impossible ! »

Son regard scruta la pièce, comme à la recherche d’une aide, puis elle prit l’arme, me la tendit à deux mains.

« On peut s’en servir, Johnny. Pour Ray. Pour nous. Il le mérite.

— Réveille-toi, Marla ! Pour qui tu nous prends ? Nous ne sommes pas des assassins.

— Ah non ? Jeremy Tripp n’est pas mort dans son sommeil. Tu t’en es occupé. Je le sais. Difficile de ne pas parler de meurtre.

— Se débarrasser de quelqu’un et lui tirer dessus sont deux choses différentes.

— Comment ça ?

— Putain, Marla, c’est n’importe quoi. Je ne comprends même pas pourquoi on en discute.

— Il doit dégager, Johnny.

— Donc, on l’exécute et on passe le reste de nos jours en taule. Super plan.

— Tu t’en es bien sorti avec Jeremy Tripp.

— Arrête, merde ! »

Des pas traînants se firent entendre du côté de la porte, puis la voix ensommeillée de Stan nous parvint :

« Pourquoi vous criez ? Oh… »

Je me retournai. Stan se tenait sur le seuil, les yeux écarquillés sur le flingue que Marla tenait maladroitement.

« Oh là là, un pistolet ! Je peux voir ? »

Marla fit volte-face. Elle rangea d’un geste sec l’arme dans le tiroir. Stan suivit l’objet des yeux.

Je le pris par le bras, le raccompagnai à sa chambre. Son déguisement de Superman lui servait de pyjama. La cape enroulée autour de ses épaules pendait sur son ventre.

« Comment tu as eu un pistolet, Johnny ?

— Marla a pensé que nous devions en avoir un, isolés comme nous sommes. Elle s’est trompée.

— Je pourrai tirer, demain ?

— Personne ne l’utilisera, Stan. Oublie ce que tu as vu.

— Mais ce serait génial. On ferait semblant d’être des policiers. On viserait des canettes, ce genre de trucs.

— Je suis sérieux. Ne pense plus à cette histoire. »

Il grogna et rentra dans sa chambre d’un pas lourd. Je refermai derrière lui, puis retournai voir Marla. Elle s’était déshabillée, allongée sous les draps.

« Je ne plaisantais pas quand j’ai dit qu’il devait dégager, Johnny.

— Avec l’arme, j’avais saisi. »

Marla mit son bras sur son visage. « Je n’en peux plus… »

Elle prononça cette phrase plusieurs fois en gémissant, puis s’interrompit brusquement, rejeta les couvertures, et se pencha sous le lit pour récupérer sa trique. Elle me la présenta. Je ne bougeai pas. Elle la secoua devant moi.

« Fais-le.

— Marla, je…

— Fais-le ! Fais-le, Johnny !

— Qu’est-ce qui cloche, Marla ? Je ne comprends pas… »

Mais elle n’était pas d’humeur à expliquer quoi que ce soit cette nuit. Elle cria sans bouger du lit : « Vas-y, putain ! »

Je m’emparai du bâton, le levai, et l’abattit sur son dos nu. Son corps se tétanisa. L’un de ses ongles se brisa en griffant le matelas. Une marque rouge apparut immédiatement sur sa peau blanche. Elle poussa un grognement, mâchoires serrées. Je levai de nouveau la trique.

Plus tard, tandis qu’elle s’était assoupie à mes côtés, je compris qu’elle allait m’échapper. Pour peu que Gareth demeure dans les parages, son instinct de survie lui dicterait de s’enfuir. Et si j’étais incapable de le tuer, nous n’aurions plus qu’un recours : quitter Empty Mile. Nous aurions pu déménager dès à présent. J’avais assez d’argent pour partir à l’autre bout du pays, louer une maison dans l’Est selon le désir de Marla, chercher du boulot, recommencer notre vie.

Mais il y avait Stan. Il ne supporterait pas un nouveau déménagement, et s’y refuserait de toute manière à cause de Rosie. Et je ne pouvais pas m’exiler sans l’emmener avec moi.

Dans l’obscurité, toutes les solutions que j’envisageais tombaient à l’eau. Je renonçai et mon esprit dévia sur un détail que Gareth m’avait révélé dans la matinée. Afin de me ménager lorsque je reviendrais à Oakridge, mon père lui avait demandé d’arrêter de se livrer au proxénétisme avec Marla.

Cette attitude aurait davantage correspondu à mon père si j’avais pu m’ôter de l’idée qu’il s’agissait d’un prétexte, d’une étape parmi d’autres dans le processus qui visait à écarter Gareth d’Empty Mile. Cependant, Ray était déjà en mesure, à l’époque, de faire cavalier seul. L’hypothèque de la maison lui avait fourni les fonds nécessaires, il connaissait la présence de l’or et, surtout, il jouissait des faveurs de Patricia Prentice. Pourquoi aurait-il eu besoin d’une excuse ?

Il me paraissait raisonnable de croire qu’il avait juste agi par considération, qu’il avait vraiment voulu m’épargner une certaine souffrance. Cette perspective était singulière. Comme s’il avait voulu, à la toute fin de sa vie, contrebalancer toutes ces années noires, bancales, où j’étais persuadé qu’il ne m’aimait pas. Cet ultime sursaut d’affection avait un goût d’autant plus amer qu’il avait aussi signé son arrêt de mort.

 

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