Empty Mile
Chapitre 17
Le lendemain, samedi, j’emmenai Stan à Empty Mile afin qu’il puisse passer la journée avec Rosie, puis me mis en route pour Channon.
La rue où habitait Marla était calme, ainsi qu’à l’accoutumée. J’avais les vitres ouvertes. L’ombre des arbres était rafraîchissante. En temps normal, ce tableau aurait été idyllique, mais il fut gâché, ce matin-là, par la vision d’une Jaguar rouge garée en face de son allée. La capote était baissée et, au moment où je tournais pour rejoindre le domicile de Marla, Jeremy Tripp me salua côté conducteur, un sourire amical aux lèvres.
Marla ouvrit dès que je frappai. Elle me tira à l’intérieur.
« Tu l’as vu ?
— Ouais.
— Il fait quoi ?
— On dirait qu’il surveille la maison.
— Il est là depuis une demi-heure. »
Nous nous rendîmes à la cuisine située à l’arrière.
« Comment il t’a trouvée ?
— Facile à deviner, Johnny. Il a dû avoir mon adresse par Gareth. » Marla était pâle, effrayée. Elle avait les yeux cernés. Je mis la main sur son épaule.
« Je crois que Gareth n’y est pour rien.
— Ne sois pas stupide.
— Non, vraiment. Je l’ai rencontré hier. Je lui ai parlé de ses conneries de maquereau. Il m’a assuré qu’il te laisserait tranquille maintenant qu’il sait qu’on est ensemble. Il s’est même excusé.
— Cette attitude ne lui ressemble pas.
— Je suis convaincu qu’il était sincère. Tu es dans l’annuaire. Tripp a tout aussi bien pu apprendre ton nom au cours d’une discussion avec Gareth, et ensuite dénicher tes coordonnées par lui-même.
— Alors quoi ? Il pense qu’il peut passer dans le quartier et me baiser quand il veut ? Bon Dieu ! »
Nous fîmes du café, nous attendant à tout moment à ce qu’il frappe à la porte. Marla porta la tasse à ses lèvres et je vis une longue brûlure fine sur son avant-bras.
« Que t’est-il arrivé ? »
Elle haussa les épaules sans rien dire. Je m’emparai de son bras pour examiner la blessure. Les cloques s’étalaient sur une dizaine de centimètres. La peau morte tout autour avait pris une teinte marron roux.
« Qu’est-ce qui s’est passé, putain ? »
Elle retira son bras.
« Je t’ai dit la nuit dernière que je me sentais sale. Et les gens qui se comportent salement sont punis.
— Tu t’es infligé ça toute seule ? Bon sang. Comment ?
— J’ai chauffé une lame de couteau sur la cuisinière.
— Quelle horreur, Marla.
— Non, pas du tout. Le châtiment était justifié. »
Je me préparais à répliquer lorsqu’on frappa sans ménagement à la porte. La bulle d’émotions toxiques dans laquelle nous étions enfermés explosa.
« Je ne peux pas le refaire, grogna Marla, accablée. Je ne peux pas… »
Elle traîna des pieds jusqu’à la porte, qu’elle ouvrit d’un geste las.
Jeremy Tripp se tenait sur le seuil en compagnie d’un petit homme vêtu d’un costume impeccable. Il tenait une grosse enveloppe de papier kraft. Derrière eux, dans l’allée, une Sedan argentée dernier modèle était stationnée dans l’ombre des feuillages.
Le visage de Jeremy se teinta d’une lueur agressive.
« Il est temps de dégager et de chercher un nouveau domicile. »
Le comparse de Tripp se racla la gorge. Il fouilla dans la poche de sa veste et sortit une carte de visite. « Gérald Turnbull. J’agis ici dans les intérêts légaux de M. Tripp. »
Marla fronça les sourcils. « Quels intérêts légaux ?
— Petit changement de propriétaire », siffla Jeremy.
L’avocat se racla de nouveau la gorge. Il décacheta l’enveloppe pour en extraire plusieurs documents agrafés ensemble. Il nous présenta les formulaires, tournant les pages les unes après les autres afin que nous puissions les lire. Tout cela ressemblait à une espèce de contrat.
Marla haussa les épaules. « Et alors ?
— Et alors, M. Tripp a acheté cette résidence aujourd’hui.
— Quoi ?
— Il possède cette maison. Votre précédent propriétaire, M. Constantian, la lui a cédée.
— Conneries. »
Marla lui arracha la liasse des mains, la feuilleta avec attention. Deux ou trois minutes plus tard, elle baissait les bras. L’avocat récupéra ses documents.
« Il ne m’a jamais parlé de vendre.
— La transaction s’est effectuée plus rapidement que d’habitude. »
Jeremy Tripp leva les paumes vers nous, un sourire jusqu’aux oreilles.
« Un des avantages d’avoir beaucoup d’argent.
— Vous plaisantez ? Vous êtes mon propriétaire ?
— Plus pour très longtemps. »
L’avocat piocha une nouvelle liasse.
« Vous louez au mois. Sans bail. M. Tripp aimerait que vous libériez les lieux le plus tôt possible. En tout cas avant un mois et demi. »
Il tendit les papiers. Marla les lut. Son visage était si dénué d’expression que l’avocat se crut obligé de préciser :
« Un mois et demi à partir d’aujourd’hui. Vous comprenez ? »
Marla secoua la tête.
« Je suis chez moi. J’habite ici depuis dix ans. » Elle se tourna vers Jeremy. « Pourquoi vous êtes comme ça ? Vous n’avez pas besoin de cet endroit. Je ne peux pas partir.
— Oh, je crois que tu peux faire n’importe quoi, une fois que tu as accepté l’idée. » Il leva les yeux vers le ciel, les arbres autour de lui, et prit une profonde inspiration. « Quelle journée ! »
Puis il fit demi-tour et redescendit les marches du porche. Une fois en bas, il me regarda.
« Tu sais quoi ? Un peu de concurrence pourrait vous stimuler, toi et ton abruti de frère. Qu’en dis-tu ? »
Il marcha ensuite le long de l’allée pour regagner la route. L’homme de loi vérifia qu’il n’avait rien oublié au fond de son enveloppe, puis nous salua d’un signe de tête avant de remonter dans sa Sedan. Marla claqua la porte si fort que la vitre s’ébranla.
Allongé sur le lit, je l’enlaçai tandis que le jour déclinait à l’extérieur. Je savais ce que signifiait cette expulsion pour elle. Elle n’avait pas de famille, nulle part où aller pour fêter Noël ou ses anniversaires, aucun endroit susceptible de réveiller des échos agréables. Cette maison représentait tout pour elle. L’en déposséder revenait à lui voler la majeure partie de l’existence qu’elle s’était bâtie ici.
Elle rejeta la tête en arrière.
« J’étais persuadée que je finirais par acheter ces murs, soupira-t-elle. C’est la seule chose, la seule chose à laquelle je me sois jamais raccrochée.
— Tu ne connaissais pas Tripp avant cette nuit-là sur les Flancs, hein ?
— Jamais rencontré de ma vie.
— Alors cette affaire prend un tour inquiétant. »
Je lui racontai sa visite à l’entrepôt, les plantes empoisonnées, les clientes perdues. « Il avait de toute évidence l’intention de nuire à notre commerce. Et maintenant, pour une raison mystérieuse, il s’en prend à toi. Je ne comprends pas.
— Peut-être un truc de mec, du style détruire la pute avec qui il a couché.
— Mais acheter une maison pour y parvenir ?
— Ouais. J’ai dû être un sacré mauvais coup. » Marla essaya de sourire à son propre trait d’humour, mais la tristesse l’emporta.
Je restai avec elle aussi longtemps que possible, puis je dus aller chercher Stan. Avant de partir, je lui suggérai de m’accompagner, cependant elle était si déprimée qu’elle se contenta de se recroqueviller sur sa couche et ne bougea plus.
Pendant tout le retour, Stan affecta un petit sourire énigmatique. Il n’arrêtait pas de me regarder en coin.
« D’accord. Que se passe-t-il ? »
Il se tourna vers moi, son sourire s’élargit.
« Je l’ai fait.
— Fait quoi ?
— Avec Rosie. On a couché ensemble. »
Je me doutais que cela se produirait tôt ou tard, mais je ne savais plus à présent comment réagir.
« Oh… Quel événement ! »
Stan dut prendre mon hésitation pour de la désapprobation car il parla à toute vitesse. « Tout va bien. Elle ne peut pas avoir d’enfant.
— Je suis au courant. Sa grand-mère me l’a dit. Pas de problème, mon pote. Ce n’est pas mal ni quoi que ce soit. Je dois juste m’y faire, tu vois ?
— Ma première fois.
— J’avais compris. Comment tu te sens ?
— Bien. Je veux dire, mince, Johnny, j’en ai le vertige. C’est si bon d’être proche de quelqu’un.
— Ouais.
— Ouais… »
Il hocha la tête, comme s’il méditait l’expérience, en évaluait l’authenticité.
« Ouais… Je me sens différent. »
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