Empty Mile
Chapitre 21
Le lendemain matin, je me réveillai au comble du désespoir, persuadé que les différentes parties de ma vie étaient sur le point de s’effondrer pour se consumer dans les flammes. Stan allait devenir cinglé, nous irions vivre dans un endroit où nous n’aurions aucune envie d’habiter, Bill Prentice et Jeremy Tripp nous contraindraient à quitter l’entrepôt, et Plantorotops succomberait prématurément.
Stan était déjà installé dans la cuisine quand je descendis. Vêtu de nouveaux habits – jean sombre, polo jaune –, les cheveux bien peignés et passés au Brylcreem, il lisait une bande dessinée devant son bol de céréales. D’après ce que je voyais, il n’avait pas de papillons collés sous son T-shirt. La nuit paraissait avoir dissipé les soucis qui l’accablaient. Il avait l’air sérieux, mais détendu.
« Tu sais pourquoi j’aime les comics, Johnny ? Ils parlent d’une autre manière de vivre. Leur monde n’est pas le nôtre.
— Oakridge ne ressemble pas à Gotham, c’est sûr.
— Les événements qu’ils décrivent ont vraiment lieu, mais ils se déroulent dans une dimension inaccessible. »
La dépression que j’avais éprouvée au réveil franchit un nouveau seuil. Stan termina ses céréales. Un petit coup de klaxon retentit dehors. Mon frère bondit de sa chaise, posa son bol dans l’évier.
« Rosie est arrivée. La salle ouvre tous les week-ends. On va danser.
— J’ai manqué un passage ?
— Johnny, tu es avec Marla. Vous allez faire des trucs ensemble.
— D’accord, mais préviens-moi, la prochaine fois, O.K. ?
— Bien sûr, Johnny. Tu peux venir me récupérer chez Rosie après ? On sera chez elle.
— Ouais, pas de problème. »
Il me fit un clin d’œil, les doigts en forme de pistolet pointés vers moi.
« À la prochaine, camarade. »
Et il partit. J’entendis la Datsun de Rosie s’éloigner quelques secondes plus tard.
Le temps que Marla descende prendre le petit déjeuner, j’avais décidé de rendre une nouvelle visite à Bill Prentice. D’une manière ou d’une autre, je l’obligerais à me dire ce qu’il comptait faire de l’entrepôt. S’il le cédait à Jeremy Tripp, j’arriverais à m’armer de courage, peut-être à dégoter un nouveau local pour notre entreprise. Dans le cas contraire, je pourrais au moins ôter cette possibilité de ma liste de motifs d’inquiétude.
La journée était radieuse. Quelques nuages blancs dans un ciel d’azur, une légère brise en provenance des collines, un air presque frais. Marla et moi ne parlâmes guère durant le trajet jusqu’au chalet de Bill. Après la scène devant le Black Cat, elle répugnait à l’approcher, et il m’avait fallu une demi-heure pour la convaincre de m’accompagner. Elle n’avait pas besoin de se faire de souci car, lorsque nous arrivâmes au domicile de Bill, il n’y avait personne.
Nous nous garâmes, puis sortîmes du véhicule. Aucune voiture en vue. La bâtisse possédait l’aridité d’une maison fantôme. Je frappai à la porte. Pas de réponse. Je réitérai l’opération, à l’écoute du moindre écho prolongé par le vide.
Il était facile de pénétrer dans ce type de construction. Les portes et les vitres étaient branlantes, la serrure installée avec moins de soin qu’en ville. Conscient de l’opportunité, je demeurai sur le seuil. J’avais aperçu Jeremy la dernière fois. La baraque contenait peut-être un indice susceptible d’expliquer pourquoi lui et Bill étaient ensemble. Je retournai prendre un tournevis dans le pick-up.
La lucarne sur le flanc de la maison – celle qui m’avait été si utile précédemment – s’ouvrit sans difficulté après que j’eus soulevé le battant. Je hissai Marla à l’intérieur, puis m’engouffrai à sa suite. Nous restâmes un moment immobiles, attentifs au moindre bruit. Nul molosse ne surgit de sous la table toutes dents dehors, aucun bouseux armé d’un couteau ne débarqua en trombe dans la pièce. Nous nous éloignâmes donc de la fenêtre et commençâmes à explorer les lieux.
Le chalet paraissait douteux, négligé, à la lumière du jour. Je sentais une odeur de nourriture avariée et de vêtements moisis. L’évier était rempli de vaisselle sale, de boîtes de conserve vides. Le plan de travail était jonché d’objets qui auraient dû être jetés à la poubelle ou stockés ailleurs.
Nous fouillâmes d’abord la chambre. Elle n’était meublée que d’un lit, d’une lampe sur une table de chevet, et d’une pile de fringues au sommet d’une commode. La petite salle de bains à côté était tout aussi dépouillée : une serviette, un morceau de savon, une brosse à dents, et un nécessaire de rasage. S’il y avait un indice à trouver, il était dans le salon.
Je cherchai en priorité la grande feuille de papier que j’avais entrevue lors de ma dernière visite. Elle était encore dépliée sur la table basse. Je vis qu’il s’agissait bien d’un plan d’architecte, mais il concernait le magasin de jardinage, non un quelconque hôtel.
À l’écoute du moindre véhicule en approche, nous passâmes les vingt minutes suivantes à examiner chaque objet en toute hâte avant de le remettre soigneusement à sa place. Aucune indication sur la façon dont Bill et Jeremy avaient fait connaissance, ni sur les projets de Prentice pour l’entrepôt.
Mais nous mîmes la main sur autre chose.
Une étagère de livres s’élevant à mi-hauteur occupait une bonne partie du mur opposé à la lucarne. Des romans et beaucoup d’ouvrages illustrés sur l’histoire régionale. Bill y avait aussi rangé un petit tas de DVD. Je les passai en revue, sans grand espoir de dénicher quoi que ce soit, mais vers le haut de la pile je tombai sur celui que j’avais vu chez Patricia lorsque Stan et moi attendions Bill et la police en compagnie de la défunte. Un CD orné d’un smiley.
Je le montrai à Marla et lui expliquai que Pat était sûrement en train de le regarder au moment de sa mort. Si le document avait été une liasse de papiers ou un contrat, je n’aurais pas eu de scrupules à le voler pour l’examiner à tête reposée, mais dans le cas présent je ne pouvais me résoudre à subtiliser un article si intime, une chose que Bill avait eu le courage de dissimuler à la police, et qu’il avait emportée avec lui dans son exil volontaire au cœur des montagnes. Marla et moi entreprîmes de le visionner sur la télé posée dans un coin.
La neige grise flotta quelques secondes sur l’écran, puis le disque se mit en lecture. Un plan dévoilant de hautes herbes et une légère déclivité entourée d’arbres apparut soudain. Marla poussa un gémissement et porta la main à sa bouche.
La scène se prolongea. J’accélérai vingt minutes. Aucun changement à l’exception de la danse de l’herbe dans le vent calme. Tout à coup, trois personnes entrèrent dans le champ. Marla, Bill, et moi. La caméra, sans doute installée dans un arbre, était placée à environ un mètre au-dessus de nous. La verdure occupait la majeure partie de l’écran.
Il y eut ensuite dix minutes d’activité. Marla et moi en train de nous déshabiller. Mon dos pâle, ses jambes en mouvement. Dix minutes pendant lesquelles Bill nous observa.
Le son était activé, mais le vent dans les feuillages masquait la plupart des bruits. Les instructions de Bill étaient à peine audibles, les deux ou trois mots que Marla et moi échangeâmes, étouffés par le souffle dans le micro.
Pas d’oscillation, aucun changement d’angle. Ni panoramique ni zoom. L’appareil était selon moi fixé aux branches et non manipulé par un tiers. De fait, personne n’aurait pu se tenir aussi près de nous sans éveiller l’attention.
Cette vision de moi-même, inconscient d’être filmé, était sinistre. Et aussi étrange, à la manière dont nous sortîmes simplement du champ lorsque nous eûmes terminé. Bill d’abord, avant même que nous nous soyons rhabillés, puis Marla et moi plusieurs minutes après, muets, calmes. J’espérai un moment que la caméra allait pivoter, nous suivre afin de ponctuer notre performance d’un artifice cinématographique, mais l’objectif demeura fixe jusqu’à la fin de l’enregistrement passé en accéléré.
Je remis le disque sur l’étagère, et éteignis le poste. Nous quittâmes le chalet en vitesse. Le retour s’effectua dans un silence uniquement troublé par un soupir : « Bon Dieu… », ou un occasionnel : « Et merde… » Nous étions anéantis.
La cuisine avait emmagasiné la chaleur de l’après-midi. J’ouvris les fenêtres ainsi que la porte de derrière, et nous servis des sodas frais. Nous nous assîmes, le regard plongé dans les vagues reflets vert-jaune du jardin.
Marla prit la parole d’un ton froid, définitif :
« Elle s’est tuée à cause de nous.
— Tu ne te suicides pas parce que tu vois ton mari occupé à mater des gens qui baisent.
— Mais ce film a sans doute été la goutte qui a fait déborder le vase. Si j’avais refusé, elle serait toujours en vie.
— Peut-être pas.
— Je n’aurais pas dû accepter.
— Nous étions deux là-bas. Il n’y avait pas que toi. »
Marla secoua la tête avec tristesse.
« Si. Toi, tu aurais dit oui à n’importe quoi. Je le savais.
— Bon, on a fait une erreur, mais on ignorait qu’on était filmés. Et encore plus que Patricia verrait l’enregistrement. Tu n’as pas le droit de te sentir responsable de sa mort. Si tu veux adresser des reproches à quelqu’un, blâme Bill.
— Tu crois que c’est lui qui a tout manigancé ?
— Qui d’autre ? Il a choisi l’endroit. Rien de plus facile que d’installer une caméra au préalable et de la mettre en route avec une télécommande. Un investissement rentable. Il nous regarde et obtient une vidéo en prime.
— Il l’aurait donnée à Pat ? Il n’en est pas à ce point-là.
— Elle l’a peut-être trouvée par accident.
— Il faudrait être complètement stupide pour laisser traîner un truc pareil. »
Ensuite, la discussion s’apaisa. Je songeai à Pat en train de regarder l’enregistrement, allongée sur son lit tandis que son mari se masturbait devant deux personnes vautrées au sol, attendant que l’Halcion et l’alcool fassent leur effet et comblent la distance effrayante qui la séparait de l’homme qu’elle aimait toujours. Je songeai aussi à Bill, à la culpabilité écrasante qu’il avait dû ressentir quand il s’était aperçu que sa femme l’avait vu.
Alors, une idée me frappa.
« Bill n’a pas produit la vidéo. Il pense que nous l’avons fait.
— Hein ?
— Voilà pourquoi il a déraillé devant le Black Cat. Pas à cause des remords, mais parce qu’il croyait que nous l’avions piégé. Et il est sans doute persuadé que nous avons fourni le disque à Pat.
— Putain, tu plaisantes ? grogna Marla.
— S’il n’a pas filmé, et nous non plus, alors qui était-ce ? »
Marla, inexpressive, ne disait rien.
« Je pencherais pour Gareth, déclarai-je.
— Pourquoi ?
— Il hait Bill depuis l’histoire des cabanes, lorsque celui-ci a prétendu qu’on aménagerait une route jusqu’au lac…
— … une route qui n’a jamais été construite. Ouais, j’en ai entendu parler.
— Donc, il a un mobile. Pourtant, je n’arrive pas à comprendre comment il a su où mettre la caméra. Et quand la mettre en marche. C’est Bill lui-même qui nous a conduits à cet emplacement. » Marla resta silencieuse un long moment avant d’ajouter :
« Tu sais ce que j’aimerais faire, Johnny ? Ce que j’aimerais vraiment faire ? Oublier tout ce qui s’est passé ce jour-là en forêt. »
Elle se leva et prétendit qu’elle était fatiguée ; elle montait se reposer un peu. Je demeurai quant à moi dans la cuisine, les yeux fixés sur le jardin. Marla avait tellement changé depuis mon retour d’Angleterre. Elle avait vieilli, bien sûr. La solitude et la rudesse de l’existence avaient prélevé leur écot sur sa jeunesse. Mais elle possédait toujours cette étincelle, la conviction que tout n’était pas joué, qu’elle pouvait encore recommencer sa vie. À présent, il ne restait plus rien, sa lassitude était telle qu’elle semblait désormais se moquer des véritables raisons qui avaient poussé son amie au suicide.
Marla et moi nous rendîmes à Empty Mile en fin de journée pour chercher Stan. L’éclat du ciel avait terni, la courbure des herbes brunissait là où le soleil couchant les effleurait.
Stan et Rosie étaient allongés sur le dos au milieu de la prairie, les yeux levés vers les cieux, main dans la main. Stan s’était coiffé d’une couronne de pâquerettes que Rosie lui avait confectionnée. Je les observai avec Marla à côté du pick-up, réticent à l’idée d’interrompre leur tête-à-tête.
L’après-midi finissant opposait un contraste saisissant à l’enfer promis en ville. Cette terre, ces arbres, les trilles des oiseaux, et la protection du mur rocheux offraient l’illusion d’une fuite possible. Tandis que j’admirais ce paysage transfiguré par la paix, la solution à l’un de nos problèmes m’apparut.
Le cabanon de la propriété possédait trois chambres, un salon-cuisine, de même qu’un réservoir, ainsi que le raccordement aux égouts et à l’électricité. De l’eau, de l’énergie, un abri. Largement assez de place pour nous trois. Cerise sur le gâteau, l’argent du loyer pourrait être réinjecté dans Plantorotops. Ce serait insuffisant pour sauver l’entreprise de la concurrence de Jeremy Tripp, mais le rêve de Stan durerait un peu plus longtemps. J’avais aussi le sentiment que cette installation nous serait bénéfique, à Marla et à moi. Notre relation ne pouvait évoluer au-delà de la réconciliation fragile qu’en habitant de nouveau ensemble.
J’évoquai cette possibilité pendant le trajet retour. Cinq jours plus tard, Stan et moi nous débarrassions du superflu dans un vide-grenier, puis emménagions dans le cabanon. Marla nous rejoindrait la semaine suivante.
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