Empty Mile
Chapitre 32
Nous progressions vite. Gareth avait obtenu un prêt grâce à ses cabanes et nous avions pu louer des bulldozers et une équipe à un entrepreneur de Burton. Lorsqu’ils eurent terminé, nous nous retrouvâmes avec une aire dégagée de vingt mètres de large sur deux cents de long. Les arbres les plus gros, les plus vieux, de chaque côté de la tranchée qui suivait le cours de notre rivière cachée, avaient été épargnés. Leurs troncs noirs formaient les murs d’une sorte de gigantesque cathédrale naturelle. Les débris avaient été entassés au bas de la prairie en des monticules de la taille d’une maison. Vus du cabanon, ils paraissaient sinistres, délabrés. Ils ressemblaient aux dispositifs de quelque bataille primitive sur le point de débuter. Nous nous fîmes livrer une pelleteuse, et Gareth, qui en avait déjà manipulé une lorsqu’il avait creusé des drains pour ses cabanes, la fit rouler jusqu’au centre de la zone déboisée. Un endroit aussi bon qu’un autre pour commencer à devenir riches.
Gareth laissa Marla tranquille pendant tous ces préparatifs. Il ne venait que pour vérifier l’avancée des travaux, et n’entrait chez nous que lorsqu’elle était à la mairie. Dès notre premier jour d’exploitation, son attitude respectueuse changea toutefois.
Il débarqua peu après le lever du soleil, à l’heure où la rosée sur les collines environnantes se transformait en une fine brume évanescente. Marla était encore à la maison. Aussi, quand j’entendis la Jeep de Gareth, je sortis en compagnie de Stan, affublé de tout mon équipement dans l’espoir de l’éconduire au prétexte d’aller directement à la rivière.
Mais Gareth ne l’entendait pas de cette oreille. Il était résolu à prendre le petit déjeuner avec nous. Lorsque je refusai, il me sourit et mima un swing avec un morceau de tuyau. Je ne pouvais rien faire. Nous entrâmes dans le cabanon, et nous assîmes autour de la table. Stan prit un second bol de céréales, Gareth du café et des toasts avec une délectation ostensible.
Marla allait et venait en prévision de sa journée de travail. Il la suivait du regard, essayait d’engager la conversation à la moindre occasion. Elle ne lui répondit pas, fit de son mieux pour l’ignorer, mais je pouvais lire sur ses traits crispés, ses joues empourprées, qu’il lui en coûtait. Elle partit sans manger ni dire au revoir. Au moment où elle franchit le seuil, je perçus une lueur dans les yeux de Gareth. Fugace mais notable : une tendresse meurtrie, l’attente de retrouvailles qui n’adviendraient jamais.
Peu après, Stan, Gareth, et moi descendîmes la colline et nous engouffrâmes dans la forêt où nous attendait la pelleteuse. L’engin avait passé la nuit dehors. Il était froid et humide. Gareth frappa du plat de la main sur le capot, mit ses poings sur ses hanches, et s’adressa à nous avec des accents confraternels :
« Et voilà, les gars. Au turbin. »
Nous comptions utiliser la pelleteuse pour dégager les arbres ou le mètre de terre qui s’était accumulé dans le lit de l’ancienne rivière, puis excaver le matériau en dessous. Nous possédions deux rampes de lavage : l’une issue de la réserve, l’autre fournie par Gareth. Tels seraient les premiers moyens mis en œuvre en vue de l’exploitation.
Schématiquement, la rampe se résume à une longue boîte rectangulaire ouverte de chaque côté. À deux centimètres de sa base, une série de lames, appelées tasseaux, défile à l’horizontale. On place la rampe assez profondément sur la berge pour que sa partie inférieure soit immergée, mais que ses parois dépassent l’eau de plusieurs centimètres. Les sédiments s’infiltrent dedans à la force du courant et sont nettoyés le long de la chaîne. Les matériaux les plus lourds restent au fond, collectés par les tasseaux, alors que la boue et le sable, emportés à l’autre extrémité, sont rejetés dans les flots. Le mécanisme est retiré à intervalles réguliers afin de vider le contenu dans un seau, qui est de nouveau affiné à la batée. On obtient alors le concentré : le même mélange de sable noir et de grains d’or que nous avions amalgamé au mercure dans le hangar de Gareth.
Le maniement de la rampe requiert un certain savoir-faire et une attention soutenue. Les alluvions doivent passer correctement à l’intérieur du dispositif. Dans le cas contraire, les tasseaux ont tôt fait de s’engorger, obligeant l’utilisateur à enlever sans cesse à la main les pierres et autres débris qui s’y accumulent. Le volume traité est beaucoup plus important qu’avec une batée seule. Pour peu que deux personnes s’affairent sur la rampe – une pour infiltrer les sédiments, l’autre pour ôter les stériles –, l’efficacité du processus est encore accrue.
Du fait de son expérience, Gareth s’occuperait de la pelleteuse, tandis que Stan et moi, après avoir amassé suffisamment de terre, procéderions au lavage. Ce matin-là, notre associé fut trop excité pour venir avant que nous ayons entassé plus d’une cinquantaine de kilos de graviers et de sable.
Nous travaillâmes sans un mot, portâmes les sédiments dans de grands seaux en plastique, utilisâmes nos pelles pour alimenter la rampe, regardâmes avec attention l’eau brunir, puis redevenir claire pendant que le sable noir s’entassait sur les lames. Nous remuions parfois la boîte et, lorsque la lumière se reflétait sur les éclats d’or, nous fouillions dans les remous afin de les toucher du bout des doigts…
En fin d’après-midi, alors qu’il faisait encore jour, nous entreposâmes notre récolte dans un container en plastique. Nous demeurâmes un instant debout, à contempler notre moisson. Nos esprits cochaient déjà les futurs achats que ce tas de sable crasseux nous permettrait d’effectuer. Nous portâmes ensuite notre cargaison en haut de la prairie, et la remisâmes à l’arrière du cabanon.
Stan s’éclipsa pour aller voir Rosie. Gareth grimpa dans la Jeep.
Il m’adressa quelques mots par la vitre :
« Étonnant comme certaines choses peuvent tout embellir, effacer l’ardoise, tu ne trouves pas ? Mes galères avec la route du lac, les tiennes avec Tripp… On relativise, hein ?
— On devrait sans doute partager notre collecte chaque jour. Je n’ai pas envie de t’entendre pleurnicher parce qu’il t’en manque une partie.
— J’ai confiance en toi, mon petit Johnny. Pourquoi en serait-il autrement ? » Il me fit un clin d’œil avant de mettre le contact. « À demain. J’ai hâte de prendre le petit déjeuner. Marla se joindra peut-être à nous, cette fois. »
Stan et moi tombâmes vite dans la routine : creuser, laver, passer à la batée, puis, de temps en temps, amalgamer. Le labeur était ennuyeux, fatigant. Il nous broyait le dos, nos mains étaient constellées de cloques, nos pieds macéraient, mais la richesse du filon avait raison de notre épuisement. Nous nous affairions dans une transe cupide. Les seaux remplis de sable noir, leurs promesses de fortune non seulement ne nous apaisaient pas mais nous incitaient à en vouloir toujours plus. Nous nous perdions chaque matin dans l’accomplissement de nos tâches et ne reprenions possession de nos moyens qu’à la fin de l’après-midi, lorsque nous jetions nos outils et nous éloignions de la terre que nous avions déchirée, de la rivière que nous avions souillée.
Mouillé toute la journée, Stan fut contraint de changer de tactique pour ses insectes. Au lieu de les garder dans le baluchon autour de son cou, il les déposait dans un gros bocal fermé, qu’il conservait sur un rocher à proximité. Les papillons agonisaient toujours, mais mon frère semblait s’en moquer. Il baptisa son bocal « le générateur d’énergie », et il n’était pas rare, dans la journée, qu’il aille en respirer le contenu ou le toucher, le front collé au verre.
Aucun de nous trois ne se rasait plus, nous portions tous les jours les mêmes affaires, détrempées et puantes au bout de cinq minutes. Stan apportait parfois son radiocassette à piles. Nous travaillions alors au rythme de sa musique sirupeuse. Cependant, les sons d’ambiance se résumaient la plupart du temps aux éclaboussures, aux raclements de pelles, et au diesel de la pelleteuse.
En général, nous collections au moins cinq onces par jour. Il y avait cependant des périodes de flottement, où rien ne sortait de la rampe pendant plusieurs heures. Il suffisait alors que Gareth déplace sa pelleteuse sur la droite ou sur la gauche pour que l’or se montre à nouveau. Nous fûmes ainsi en mesure de retracer petit à petit le parcours de l’ancien lit et d’évaluer la répartition des gisements le long des berges. Plus l’image devenait nette, plus nos bénéfices étaient prometteurs.
Au bout de dix jours de labeur non-stop, épuisés, nous marquâmes une pause et décidâmes de fondre notre récolte dans un creuset chez Gareth. Nous allâmes ensuite au bureau de garantie des métaux précieux à Burton, d’où nous ressortîmes avec un chèque de quarante mille dollars. Nous leur avions laissé environ cinquante-cinq onces, mais ils prenaient une commission. De plus notre or tenait un faible pourcentage d’argent, ce qui baissait légèrement le prix d’achat, sans compter les frais d’affinage en vigueur pour un titre compris entre .995 et .999.
Nous nous y attendions. Gareth passa tout le trajet du retour à pérorer : d’ici un an, nous posséderions chacun plus de deux cent cinquante mille dollars sur notre compte. Je profitai de ce moment d’euphorie pour lui faire accepter de limiter nos journées de travail du lundi au vendredi. Nous devions nous accorder les week-ends si nous voulions tenir la cadence. Et Marla serait au moins débarrassée de lui deux jours par semaine.
Ces week-ends se révélèrent toutefois loin d’être suffisants pour Marla. Depuis que nous avions commencé à exploiter le filon, son désarroi était total. Dès que Gareth était présent sur la propriété, elle se retirait dans sa chambre, n’en sortait que pour passer en coup de vent dans la cuisine, la salle de bains, ou courir jusqu’à sa voiture.
De fait, durant cette même période, le stress consécutif à l’ensemble des aspects d’Empty Mile avait pris de telles proportions destructrices qu’il me semblait inévitable que tout parte à vau-l’eau tôt ou tard : Marla allait devenir folle, Stan se perdre dans un monde d’insectes et d’énergie, ou bien j’allais craquer et confronter Gareth à la disparition de mon père.
Les premières fissures dans l’édifice apparurent un dimanche de novembre. Marla et moi étions assis sur le canapé devant la cheminée, une tasse de café à la main, lorsque Bill Prentice appela.
Je n’avais plus eu de nouvelles de lui depuis que nous avions annulé le bail de l’entrepôt. Le temps paraissait avoir apaisé certains griefs à mon encontre. Peut-être tenait-il désormais Gareth pour responsable de la vidéo, impossible de savoir. Mais sa voix au bout du fil était mesurée, blasée à la manière d’un homme d’affaires. On aurait dit qu’il s’était résigné à mener une existence à jamais brisée. Il commença sans préambule : « Le cabinet juridique qui s’occupait des investissements de ma femme m’a récemment soumis son bilan financier.
— D’accord.
— Il indique un virement sur son compte de la part de ton père. Tu es au courant ?
— Non.
— Difficile à croire. Il n’était pas riche et cette somme est plutôt rondelette. Deux cent cinquante mille.
— Il doit s’agir d’une erreur. Il était loin de posséder autant. » En prononçant ces mots, je commençai à soupçonner qu’en effet il aurait pu avoir cet argent. L’hypothèque de la maison était d’un montant identique. Et je savais à quoi il l’avait employée. Quand je repris la parole, je dus réprimer les tremblements dans ma voix.
« Je peux vous poser une question ? Vous connaissez Simba Inc. ?
— Patricia avait un patrimoine. Elle le gérait par l’intermédiaire d’une société qui porte ce nom. Pourquoi ?
— Avez-vous une idée de la nature de ses actifs ?
— Pour certains oui, pas tous. Elle s’occupait seule de ses affaires, nous n’en discutions pas. Son testament stipulait que l’argent de cette société revenait à son frère. Je n’ai pas accès aux détails. J’ignore ce que cet héritage est devenu depuis la mort de Jeremy. Comment as-tu entendu parler de Simba ?
— Vous savez que j’habite à l’extérieur d’Oakridge maintenant ?
— Non. Je ne sais rien de toi.
— J’ai un terrain dans un coin appelé Empty Mile. Mon père l’a acheté juste avant de disparaître. Avant que Pat meure. Le vendeur est inscrit sous le nom de Simba Inc. La somme doit correspondre à cette acquisition.
— Ah… » Il y eut une longue pause, puis un soupir lourd, lent. Bill ajouta doucement : « Amants et associés.
— Pour autant que je sache, ce n’était qu’une transaction ponctuelle. »
J’entendis un hoquet étouffé.
« Désolé, Bill, mais j’ai une autre question. »
Il ne répondit pas, mais demeura à l’écoute.
« La vidéo, celle que Pat regardait. On vous l’a envoyée ? Ou votre épouse est… tombée dessus ? »
Bill choisit ses termes avec une rage contenue.
« Ce disque lui est parvenu directement. Je l’ai vu pour la première fois dans sa chambre, quand elle est morte. »
Il raccrocha. Au cœur du silence noir et vide qui suivit, il me sembla entendre dans le combiné un nouveau morceau du cœur de Bill se briser dans un cri. Pour moi, cependant, cette révélation était édifiante.
Marla vit mon expression et me lança un regard interrogateur.
« Je sais pourquoi on a fait cette putain de vidéo. »
Elle soupira. « Oh, bon sang…
— Il ne s’agissait pas simplement de blesser mon père. Le film représentait davantage. Gareth a élaboré ce piège pour essayer de l’empêcher d’acheter le terrain. »
Je répétai à Marla ce que je venais d’apprendre. Patricia Prentice était la précédente propriétaire d’Empty Mile. Et la vidéo lui avait été envoyée à elle, et non à Bill.
« Tu m’as dit que Patricia haïssait Gareth parce qu’il avait écrasé son chien, d’accord ? Par conséquent, après que mon père a interrompu leur collaboration, Gareth n’avait plus aucun espoir de mettre la main ni sur Empty Mile ni sur l’or, eût-il possédé l’argent nécessaire. Pat ne lui aurait même pas donné l’heure, alors lui vendre un terrain… Donc, il fait quoi ? Il pense d’emblée qu’à défaut d’obtenir la parcelle il va se débrouiller pour que mon père ne l’ait pas non plus. Il fait une vidéo qui a de fortes chances de pousser une femme déjà suicidaire à bout. Une morte ne peut rien vendre.
— Ray a pourtant réussi à acheter Empty Mile.
— Ouais, mais parce que la transaction s’est effectuée avant que Gareth ait pu mettre son plan à exécution.
— Mon Dieu, je suis fatiguée de toutes ces histoires.
— De quoi tu parles ? On ne peut pas prendre ce genre de choses à la légère. Cela dépasse Pat, le film, et notre implication dans les magouilles foireuses de Gareth. Il a désormais une raison de supprimer mon père.
— Johnny, s’il te plaît.
— Écoute-moi. Admettons que Gareth se soit servi de Pat comme moyen de représailles. Une espèce de vengeance. Alors oui, comme tu dis, son suicide est satisfaisant. Gareth n’a aucun motif de continuer. Par contre, si son but était d’entraver l’acquisition, alors l’opération est un fiasco. Et la seule façon de rattraper le coup, d’empêcher mon père d’accéder à l’or, est de le tuer. Et devine quoi ? Je crois que Ray était au courant. Il a assez fréquenté Gareth pour avoir une idée de ce dont il est capable. Après notre accident, il a pressenti la catastrophe. Voilà pourquoi il a mis le terrain à mon nom. Les conseils d’un comptable fictif n’y sont pour rien. Il savait que Gareth en avait après lui. »
Marla se pencha en avant, les coudes sur les genoux. Elle se passa les doigts dans les cheveux, poussa un long soupir, « Je n’en peux plus. J’en ai assez de ces suppositions incessantes sur ce que Gareth a fait, ce qu’il n’a pas fait. Soit on considère que c’est une brute et on accepte ce qui est arrivé à Pat, et peut-être à Ray, soit… »
Un silence s’installa entre nous. Puis elle reprit :
« Eh bien, qu’est-ce qu’on décide ?
— À propos de quoi ?
— Je parle de le tuer.
— Merde. Je t’en prie, Marla…
— Le monde s’en porterait mieux, Johnny. Vraiment. »
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